Cartes postales, Monique Fraissinet

La douche

Une carte postale, un cliché en noir et blanc pris dans le sens de la hauteur, probablement dans une cour à l’extérieur. En arrière-plan, une prairie dans l’ombre. Le sol est en terre battue,  une grande bassine en zinc est placée derrière l’homme. Cet homme et une femme sont debout, l’un faisant face à l’autre, sans être toutefois très proches. Lui porte un béret, un short serré à la ceinture, une chemisette à carreaux, entrouverte au niveau du col, chemisette à manches courtes d’où sort un moignon de bras droit amputé au niveau du coude, des sandales nus-pieds. De sa main gauche il tient une lance à eau. 

La femme est nue, on la voit de trois quarts dos, elle lève les bras comme un totem, le soleil éclaire le côté gauche de son corps, mettant en lumière le profil du sein gauche ainsi que la fesse arrondie, charnue et saillante, la jambe gauche est très légèrement pliée, le pied relevé sur la pointe des orteils tandis que la jambe droite prend appui solidement sur le sol, ses cheveux sont noirs coupés au carré. Aucun de ces deux personnages n’est en mouvement. Le seul mouvement perceptible est celui de l’eau qui jaillit de la lance. Une douche en extérieur.

©Pierre Jamet – Dina nue arrosée, auberge de jeunesse de Villeneuve-sur-Auvers, 1937.

Note : le bras droit n’est pas amputé… il est dans l’ombre et s’appuie sur le mur du fond ! Marlen Sauvage

Le gant blanc et la couturière

La mariée avait ôté le gant blanc de sa main gauche. Je me suis avancée vers eux tenant dans mes mains tremblantes un écrin garni de soie blanche. Délicatement posés au centre de ce douillet petit coffret, un anneau recouvert de diamants qui scintillaient au gré de la lumière, à côté, un autre anneau en or blanc, des lettres gravées à l’intérieur que je ne peux déchiffrer. Moi aussi un jour j’en porterai un à ma main, il se porte à la main gauche, ça je l’ai bien remarqué, j’ai compris pourquoi elle avait retiré son gant. Lui a fait de même mais son gant était noir. Chacun a posé son gant sur la chaise placée derrière eux. 

Le marchand avait dit que je serai élégante dans la robe taillée dans ce beau tissu. Ma robe blanche toute faite de broderie anglaise, ma mère l’avait faite coudre par la couturière, on avait choisi un patron sur un catalogue qu’elle nous a montré. Moi, je ne comprenais pas bien le dessin, et comment ce dessin pourrait devenir une jolie robe coupée dans un grand et long morceau de tissu. De toute façon que cela me plaise ou pas j’étais bien obligée d’écouter maman. La couturière habitait une drôle de petite et vieille maison, dans une rue toute sombre. Cette dame portait un ruban de velours noir serré autour de son cou avec un pendentif représentant une tête de femme. Je n’ai pas trouvé cela joli. Il faut être vieille pour porter un tel bijou. Comme quand maman fait de la couture, elle avait un mètre à ruban  autour de son cou,  le mètre à ruban ne cachait pas le bijou. Elle a pris un cahier, elle m’a demandé mon prénom,  puis elle l’a écrit sur la page blanche du cahier. Elle a noté mon tour de taille, même qu’elle a dit pas épaisse la fille, ça aussi je le sais puisque quand on me donne le papier de la visite médicale il y a toujours marqué poids un peu faible. Elle a demandé à maman si elle voulait une robe longue ou courte. Courte bien sûr, juste au genou. Je ne vois pas comment j’aurais porté une robe blanche longue, ce n’était pas moi la mariée. Quoique, un jour, je me marierai et là, j’aurai une belle robe, comme une princesse, j’aurai aussi une bague avec des diamants. Je ne sais pas comment sera la bague de mon fiancé, je n’y ai jamais pensé avant aujourd’hui.

©Philippe Praliaud – Bains Douches, tirage argentique, 1987

Demain je pars

 Je dois me lever tôt. J’ai du mal à m’endormir, la tête remplie de trajets à parcourir, de rendez-vous à ne pas manquer, veiller précautionneusement au contenu de mon sac à dos, penser aux papiers, surtout au passeport, à la carte professionnelle, au téléphone, à l’appareil photo, les objectifs et autres accessoires que je trimbale dans un deuxième sac, lourd s’il en est. En boucle, tout ça tourne et retourne me tracassant au point de ne pouvoir fermer l’œil. Je sens venir, enfin, le sommeil, je me laisse aller. 

Nous nous sommes donné rendez-vous à l’entrée de l’autoroute A 6 à Lyon, face au Campanile. Je ne vois pas de panneau mais je sais que c’est là. Je suis vêtu d’une canadienne vert canard à larges bandes verticales blanches, un pantalon noir, un chapeau marron à pois verts à large bord orné d’une cordelette rouge,  la plume fétiche d’un vautour fauve insérée dans la cordelette. J’ai toujours attaché une grande importance à ce que l’on me reconnaisse sans confusion, cela rassure les chauffeurs des bla-bla car, ça crée un premier lien de confiance, je ne suis pas un autre que celui que j’ai décrit. Avec cet accoutrement il ne peut pas se tromper.

Il est garé sur l’aire du parking. Une plaque au nom de Bogdanoff à l’intérieur derrière le pare-brise. Manifestement il ne m’a pas vu. Je cogne à la vitre du camion.  Au volant garni de cuir, un homme au visage épais au teint rougeaud, des cheveux noirs, lisses, plaqués sur son crâne. Je suis Diego. Il m’invite à monter. Sur le tableau de bord quantités de peluches douces aux couleurs fluorescentes contrastent avec la rusticité et la carrure de cet homme. Je le remercie infiniment d’avoir accepté de m’amener avec lui. Il parle le russe, avec ce fort accent de l’Est qui rend la voix plus rocailleuse. Je fais des efforts exagérés de prononciation et nous finissons par nous comprendre. Il me laissera à la frontière allemande. Il ne prend personne qui voyage au-delà de la frontière, il ne veut pas d’ennuis avec le patron, il a bien eu assez de problèmes avec les migrants qui tentent d’ouvrir la bâche qui recouvre la remorque. Un jour il y en a un qui a fait tout un trajet accroché à l’arrière de son camion. Curieux non ?  Sur cette bâche, une femme nue, les mains comme un totem. Elle tient des oiseaux rouges dans ses deux mains. En toile de fond, un paysage lacustre. Les hommes ont-ils besoin de ça pour  réveiller leur libido ? Je me demande quel est le contenu de sa cargaison ?

Après quelques kilomètres l’atmosphère est détendue. Je lui dis que je suis photographe, que j’ai pris une année sabbatique après avoir travaillé de nombreuses années  en tant que reporter de guerre, que je pars sur les routes du monde, au hasard des rencontres.

Comme convenu il me dépose près de la frontière allemande. Les aires de stationnement réservées aux semi-remorques sont occupées par ces gros mastodontes, certains customisés côtoient les plus anonymes. Le soir approche aussi je me décide à marcher à pied jusqu’à la zone industrielle que je devine assez près d’ici, ensuite je fais du stop pour rejoindre la ville. Pour ce début de périple je ne suis guère enclin à dormir n’importe où. 

Un quart d’heure à peine s’est écoulé quand une vieille Land Rover s’arrête avec à son bord un homme manchot, du bras gauche je précise. Oui, ils vont en ville. Le véhicule avait été adapté à son infirmité, à côté de lui une jeune femme plutôt plaisante. Je monte à bord, la jeune femme se glisse sur le siège médian pour me laisser la place à droite. Je comprends qu’ils attendent que je parle. 

– Je cherche un endroit pour manger et dormir, un coin sympa si possible, vous pourrez m’y déposer ?

J’ajoute, une fois encore, que je suis photographe, que j’ai pris une année sabbatique après avoir travaillé de nombreuses années  en tant que reporter de guerre, que je pars sur les routes du monde, au hasard des rencontres, que je suis en quête de nouvelles expériences.

Nous roulons un moment sur une rocade, les néons commencent à s’éclairer en même temps que les lampadaires, le soir tombe rapidement. Des gens sont amassés en bordure de la double voie de circulation. Ils attendent.

Le conducteur se penche légèrement vers l’avant, gêné par la présence de la fille à ses côtés, me lançant des regards plutôt sympathiques. J’ose espérer qu’il ait de bonnes dispositions à mon égard, de mon côté, je mets beaucoup d’enthousiasme à déballer mon projet.

L’ambiance me laisse penser qu’ils me laisseront une place chez eux ce soir. 

Je me présente : Diego.

 Lui c’est Adrien, elle Anaïs.

Nous sommes entrés en ville, ils habitent un quartier typique de la vieille ville, pas de parking à proximité, la rue est éclairée par des lampadaires à lumière bleutée. 

Je descends de la voiture et l’invitation ne se fait pas attendre, j’aurai le couvert et le gîte pour une nuit. Il en faut si peu quelquefois pour gagner la confiance. Leur appartement au rez-de-chaussée est situé dans une maison à colombage alsacien, dans une rue commerçante du centre ville. Les commerçants sont tous sur le pas de leur boutique. C’est assez étonnant avec le froid qui nous tombe dessus. 

J’entre dans un intérieur coquet au décor épuré. Je ne remarque pas qu’il y ait une cuisine. L’ordre, la propreté du lieu contraste avec la vieille guimbarde cabossée et rouillée dans laquelle j’ai fait avec eux le trajet jusqu’ici. 

Lui disparaît de ma vue. Anaïs me propose la chambre d’amis, m’invite à y déposer mes deux sacs. Plutôt une bibliothèque. Sur deux des murs,  des étagères blanches, des livres mal ordonnés, des livres qu’on lit, des livres qu’on repose. Tous les livres ont des dos blancs. Des livres qu’on laisse entrouverts sur le piano droit, blanc, pas de touches noires, et sur ce piano, des gants, blancs, plusieurs paires. Des sous-vêtements blancs. Un dressing en renfoncement, à côté de la fenêtre. Sur des cintres, uniquement des vêtements blancs, vaporeux, suggestifs. Atmosphère étrange. Le lit est recouvert d’un dessus de lit blanc,  les tapis au sol sont blancs, un gros bouquet de lys blancs, dans un vase blanc, décore le rebord de la fenêtre aux vitres opaques, garnies d’un voilage blanc. La lumière blanche de l’énorme ampoule qui pend au plafond refroidit la pièce, pas d’abat-jour. Un tableau au cadre blanc représente des elfes blancs, des arbres aux troncs noirs ébène, aux branches recouvertes de neige, en fond un brouillard qui s’avance. Glacial. Mes sacs au sol sont noirs. 

Elle entre, s’avance vers moi, elle est nue. Lui, n’a toujours pas réapparu, j’essaie de comprendre ce qu’il m’arrive. Je retiens mon souffle, mon cœur cogne contre ma poitrine. 

 Le réveil sonne me sortant des limbes de la nuit, n’ayant pu m’abandonner aux joies délirantes de la liberté. Il est six heures. Prendre quelques minutes pour me caler sur la réalité de la journée. Je suis photographe, reporter de guerre, les évènements à couvrir seront malheureusement encore trop nombreux aujourd’hui.

Monique Fraissinet

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Cartes postales, Anne Vernhet

Place de la Vierge

C’est la place du village. Il n’y a pas de véhicules à moteur. On est dans une autre époque. Une colonne surmontée d’une statue de la Vierge Marie attire le regard. Elle n’est pas réellement au centre de la place. Elle est moins haute que la maison qui lui fait face. Les bâtiments autour sont gris, ils semblent mal entretenus, de nombreux volets sont fermés. Peut-être est-ce le noir et blanc de la photo qui accentue l’impression de délabrement qui se dégage. Ou alors la date, 1919.  L’ombre de la Grande Guerre plane encore. Des gens sont attroupés autour de la colonne. Vêtus de noir. Des enfants et des femmes en majorité, reconnaissables à leurs jambes nues. Une mule harnachée s’approche d’eux. On ne voit pas son attelage ; une carriole probablement, qui amène de nouveaux arrivants à la cérémonie qui semble se dérouler. A l’instant de la photo, l’assemblée est peu nombreuse. La plus grande partie de la place est vide.

Poussan, Place de la Vierge, 1919.

J’ai dix-sept ans

La nuit tombe sur la cité balnéaire. Les éclairages publics se reflètent dans le bleu de la mer. 

La nuit est tombée depuis longtemps. J’ai dix-sept ans. Je viens d’avoir mon bac. Quelques jours au bord de la Grand Bleue pour fêter ça. On est entre copines. On sort de boîte de nuit. On a ri, on a dansé. On rentre au camping par de petits sentiers au travers des roseaux. La lune éclaire notre marche nocturne. Le sable étouffe nos pas. Nos rires se taisent peu à peu, vaincus par la fatigue. On est bientôt arrivées. Un chemin vers la droite mène à notre bivouac, celui de gauche à la plage. En queue de groupe, je décide au dernier moment de partir à gauche. Quelques minutes de plus et je suis sur la plage, complètement déserte. La mer brille sous le clair de lune. Des vaguelettes s’échouent sur la rive mélangeant le sable à une écume blanche qui luit dans la nuit. Je me déshabille et je plonge dans l’eau noire. Lorsque j’émerge, essoufflée, glacée, j’ai envie de rire. Le monde est à moi. J’ai dix-sept ans. Je suis libre !

La tonnelle

Dix-huit heures. Me voici arrivée. Cinq heures de route ! Quelle idée de venir faire une cure ici ! La station thermale a l’air agréable, une petite ville touristique du bord de la Méditerranée. Mais pourquoi venir aussi loin ? Grand-père a toujours apprécié ses trois semaines de remise en forme aux bains de Saubusse, près de Dax, à moins de deux heures de Bordeaux. Plus de quinze ans qu’il y était fidèle ; même appartement loué, même programme pour soulager ses rhumatismes, même invitation à les rejoindre les deux derniers jours pour profiter ensemble d’un restaurant en bord de mer. Mais cette année, changement ! Impossible de le faire changer d’avis. C’est vrai que grand-mère n’est plus là. Son décès a été un choc pour tous même si sa santé s’était détériorée si vite les derniers mois qu’il fallait s’y attendre.  Dix mois à peine ont passé et il décide de maintenir sa cure annuelle mais à cinq cents kilomètres de la maison. Papa n’a pas apprécié. Ils ont même élevé la voix tous les deux, la première fois que je les entendais se disputer. Rien à faire ! Grand-père a tenu bon et a dit que ce n’était pas parce qu’il était vieux qu’il ne pouvait pas décider de ce qu’il voulait faire, qu’il n’avait besoin de personne, qu’il prendrait un taxi, et que de toute façon tout était réservé. Bien sûr papa a été surpris, c’est grand-mère qui gérait tout d’habitude, à vrai dire on ne le croyait pas capable de faire cela tout seul. Tout le monde est parti fâché ce soir-là. Mais alors que j’allais le quitter, il m’a retenu et m’a demandé doucement, pour que personne n’entende « dis, tu viendras toi ? »

   Un long bâtiment gris de deux étages découpé en appartements de location, certains abordant une pancarte « à louer- curiste », un parking dans lequel je trouve facilement à garer ma voiture la fin du mois de septembre ayant renvoyé chez eux la plupart des vacanciers, me voilà, devant la résidence de grand-père. La soirée est chaleureuse. Il me raconte le déroulé de ses séances, les soignants sont gentils, leur accent chantant les rend plus agréables encore estime-t’il. Toujours des râleurs dans les clients, la grosse dame qui ne supporte d’attendre son tour, l’hypocondriaque qui prétend que l’eau trop froide aggrave sa maladie. Il joue parfois aux échecs avec un vieux monsieur, veuf comme lui, pour passer les soirées toujours trop longues, mais il est trop mauvais, soupire t-il, il doit le laisser gagner de temps en temps. Je lui parle de ma rentrée en troisième année à l’université, de mes projets de voyage. On évoque rapidement la famille. Je le trouve quand même un peu songeur, un brin absent. En allant se coucher, me laissant m’installer sur le canapé du minuscule salon/salle à manger/cuisine, il me glisse d’un air mystérieux « Sois prête demain à midi, on a un voyage à faire ».

   Le lendemain, après le départ de grand-père, je profite du calme de la résidence, la plupart des locataires étant au centre thermal, pour faire une grasse matinée. Lorsque je sors du lit, le soleil d’automne brille dans un ciel sans nuage, il fait encore chaud pour cette époque de l’année. Je prends une douche et me prépare en me demandant bien quel peut être ce voyage que nous allons faire. « Pas de soins cet après-midi, je vais faire la cure buissonnière » a-t’il déclaré avec un grand sourire en quittant l’appartement.

   Quatorze heures. Nous voilà en voiture après un déjeuner rapide. Le voyage promis est court. Un village dans les terres à quelques kilomètres de là. Je tourne en rond dans les rues étroites pour tenter de me garer, les voitures encombrent l’espace et l’insistance de grand-père pour que je stationne sur une minuscule place en particulier ne m’aide pas. Au bout de vingt minutes de contours et détours, un citoyen bien intentionné, quoique involontairement, vient à mon secours en libérant une place, juste au pied d’une colonne supportant la statue de la Vierge. Enfin, on sort du véhicule et on doit admettre, enfin grand-père doit l’admettre, qu’il n’y a pas de statue de la Vierge en haut de cette colonne. Il semble un peu déçu. Il sort une vieille carte postale de sa poche pour me montrer qu’il avait raison. Il s’agit d’un vieux cliché, une époque sans voiture, mais insiste-il «  Regarde c’est bien la Vierge » ! Il glisse son bras sous le mien et me dit « Viens je vais te montrer quelque chose ». Je m’étais habituée à ses mystères. Il n’avait rien voulu me dire des raisons qui nous menaient là. Toujours un sourire rêveur, un voile de secret dans ses yeux. Il m’entraîne dans les petites rues. J’ai l’impression qu’il est un peu perdu. Pourtant, alors que nous arrivons à une intersection, il s‘exclame « C’est par là ». Nous suivons une ruelle qui monte, puis nous quittons le bitume et continuons sur un chemin de terre. Des maisons sont en construction de part et d’autre. Je commence à m‘inquiéter, cela fait longtemps que nous marchons, et à bientôt quatre-vingt-dix ans, grand-père n’est plus habitué. Un mur d’enceinte marque la présence d’un ancien domaine. Une grande maison est en pleine rénovation, des tas de sable, des matériaux divers, une camionnette. Le lieu est pourtant désert. Il s’approche de l’entrée, marquée encore par un grand portique en pierre qui a du subir lui aussi plusieurs rénovations. « Regarde, tu la vois ? La tonnelle ? ». Mon inquiétude atteint son maximum, mon grand-père est en train de perdre la tête. Il éclate de rire. « Mais non, ma chérie, ne t’inquiète pas, je vois bien qu’il n’y a plus rien, ce sont mes souvenirs que je contemple. Je suis fatigué maintenant. Va chercher la voiture je t’en prie. Je vais te raconter. »

   Sur le chemin du retour, puis plus tard à l’abri de son petit appartement de curiste, il me raconta son histoire. 

   – Pendant la guerre, mes parents m’ont envoyé ici, dans ce village, entre vignes et mines de bauxite, chez une grand tante. Je ne connaissais personne. Et puis je l’ai rencontrée elle. On avait le même âge. Elle était souvent seule. Moi aussi. On passait les après-midi ensemble chez elle, enfin devant chez elle, je n’avais pas le droit de pénétrer dans la maison. Il y avait une tonnelle, en fer forgé, cet endroit me paraissait magique, comme dans un conte de fée. Je lui racontais les livres que je lisais et elle me récitait des poèmes. On se disait que l’on s’aimait, qu’on se marierait quand on aurait l’âge, qu’on ne se quitterait jamais. Et puis la guerre s’est finie. Je suis reparti à Bordeaux. On était des gamins, pas du même monde, les adultes avaient des choses plus grave à penser, notre histoire ne les intéressait pas. Je ne l’ai jamais revue.

   – Tu te souviens de son nom ?

   – Bien sûr, je ne l’ai jamais oublié, son prénom c’était Marie, comme la Vierge.

Anne Vernhet

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Cartes postales, Claudine Albouy

La carte postale

Il y a un cadre fuyant vers l’infini, un hors cadre… Il s’étire à gauche jusqu’à la Méditerranée, à droite il se disperse dans  une terre aride, sèche, un maquis de plantes et arbustes méditerranéens parsemé de palmiers nains endémiques de cette province andalouse.
Il y a lui, le personnage central bien planté sur une terrasse assise sur un piton rocheux. Il se détache devant les falaises calcaires en arrière-plan. Il fait une tache blanche sur la terrasse verte encadrée d’une barrière.
Il y a le blanc qui domine comme sur les maisons andalouses, il est en bois peint en blanc.
Il y a un toit symétrique bordé d’un fronton décoré d’un feston qui le coiffe. Il y a une petite fenêtre à gauche, à sa droite une double porte vitrée qui invite à entrer, entrons : une unique pièce de vingt mètres carrés avec l’essentiel un coin cuisine, un coin repas avec une petite fenêtre vue sur la mer, un coin pour dormir derrière une claustra. 
Il y a sur la droite à l’extérieur, un abri en bois et une autre claustra, ils cachent une table, deux bancs  en bois, un toit d’alfa protège du soleil.
Il y a moi qui regarde ce petit chalet blanc.
Il y a le souvenir de Josepha derrière le chalet sur le sentier qui va à San Ramon.

Photo : Claudine Albouy

Le souvenir

Un cri de douleur strident !
L’envolée de la colère du père, elle s’en fiche ! La brûlure est terrible, le corps secoué de frissons, une envie de vomir violente l’étouffe.
Elle regrette aussitôt d’avoir désobéi mais ce bateau couché sur le sable elle voulait juste le voir de plus près… Chaque vague de la Méditerranée lance une escarmouche à l’embarcation.  « Il était là à côté de moi je voulais juste le voir et le toucher ! » Le père ivre de rage et d’inquiétude hurle de plus en plus fort ! Il peut toujours vociférer elle ne l’entend plus, elle se cramponne  le pied, en enfonçant ses ongles dans sa chair « j’ai mal, j’ai mal ! » 
« C’est bien fait pour toi tu n’écoutes rien, tes frères, eux, ne se sont pas approchés, ils ont obéi ! Je t’avais pourtant dit qu’il y avait des oursins ! » « Oui, mais moi monsieur, je ne sais pas ce que c’est des oursins, sanglota -t-elle et d’abord, je ne les ai pas vus, monsieur, quand j’ai marché dessus ! » Le docteur de Cavalère n’a rien pu faire, il a prescrit une pommade. Il a fallu laisser du temps aux piquants pommadés pour qu’ils veuillent bien ressortir ! Le soir même les trois enfants furent équipés de sandales plastiques transparentes surnommées depuis des squelettes !

Josepha

Josepha naît à Pozo del Frailes, un petit village accroché à la montagne, tout près de la grande plaine de Rodalquilar et de la rambla. Quand il pleut très fort, elle se remplit d’eau et cette rivière soudaine se jette directement dans la Méditerranée. C’est une plaine avec de nombreux cortijos.
Nous sommes en 1919 au « Cortijo del las norias ».
Josepha tourne inlassablement, vêtue de sa robe noire autour de la noria de San Ramon. Son poing se lève menaçant, elle regarde la mer, celle qui lui a volé son homme, cette dévoreuse de tant de maris, lui il n’a même pas eu le temps de lui faire un enfant… Elle rabat sa main vaincue, essuie une larme avec le coin de son tablier et y cache ses mains tremblantes.
Elle l’a tellement cherché son homme que sa tête à elle a été emportée dans l’écume d’une vague… Elle ne sait plus trop si c’est la mer qui a dévoré son Antonio ou si il est tombé dans la noria ou dans el pozo ? La mémoire de Josepha  a été emportée comme par une lame de fond. Je vois sa frêle silhouette s’éloigner accompagnée de ses deux chèvres. Une légère brise  souffle, j’entends sa voix aigrelette entonner une rengaine, petit point noir sur l’horizon… elle s’efface comme le soleil.  Un jour Josepha a disparu, envolée ? Sa maison est  restée ouverte très longtemps. Peu à peu les intempéries l’ont dévastée…Les gens du pays disent que Josepha portait malheur, d’ailleurs n’était-elle pas un peu sorcière… ?

2019

Dessin : Claudine Albouy

Une voiture s’arrête devant les ruines du  « Cortijo  del  las norias ». Lola en descend, elle vient d’hériter d’une arrière-grande- tante, de nombreux  terrains et d’une ruine dans la plaine de Rodalquilar. Effectivement c’est une ruine ! Seuls quelques murs couverts de graffitis sont encore debout, des trous noirs montrent l’emplacement des poutres fracassées au milieu d’énormes tas de pierres. C’était immense, pense t-elle ! Une arche demeure encore intacte, elle laisse découvrir une très grande pièce, une porte s’ouvre sur rien, difficile de s’aventurer plus, c’est dangereux. Lola est impressionnée par ce Cortijo qui a dû être une maison très importante avec beaucoup de monde… Elle aimerait bien en savoir plus, le notaire n’a rien pu lui dire, il avait déjà eu beaucoup de mal à la retrouver, elle. Lola avait senti que toutes ses questions resteraient sans réponse ! Mais maintenant là, assise devant ces ruines son esprit vagabonde. Elle essaie de s’imaginer la vie d’avant ici, en autarcie sûrement?Mais ils vivaient isolés avec le village à 3 kilomètres et là juste en face à 500 mètres un autre cortijo en ruine. En quittant la route pour la piste, Lola avait roulé doucement regardant à gauche, à droite et elle avait remarqué une dizaine de maisons, un château en ruine lui aussi, au moins trois norias, donc de l’eau, des cultures possibles. Au bout de la piste sur la gauche surveillant de près la mer, une ancienne batterie militaire très bien conservée. Un chemin caillouteux bordé d’oliviers partait du cortijo en direction de la mer. Une dizaine d’immenses palmiers s’élevaient et dominaient la noria la plus proche de la maison. Ces arbres avaient peut être été plantés par Antonio avant l’accident ? La noria était en parfait état de marche bien conservée, elle avait bénéficié du projet de restauration du petit  patrimoine au même titre que les moulins, afin de transmettre aux générations futures les savoirs ancestraux. Lola pensait aussi que ce lieu avait forcément été habité à la préhistoire toutes les conditions étant réunies… Elle était d’autant plus intéressée qu’elle était archéologue. Elle resta de longues heures ce premier jour à bâtir des romans possibles… Ce n’est que le lendemain qu’elle apprit que le village de  Rodalquilar était surtout connu pour ses mines d’or fermées en 1954 ! En deux jours ce lieu tranquille faisait soudain surgir un univers bruyant peuplé d’explosions, de fumée, de galeries souterraines et de visages fantomatiques couverts de poussière…

En quelques instants cette information avait fait disparaître la frêle silhouette de Josepha de son esprit. Mais Lola était là pour un mois, elle était  bien décidée à remonter l’histoire et se cramponner au fil d’Ariane de cette arrière-grande-tante Josepha.

(à suivre…) 

Textes, photo, dessin : Claudine Albouy

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Cartes postales, Chrystel Courbassier

La tente

On a là une photo prise en extérieur, à contre-jour, un cliché surexposé donc compte tenu de la lumière blanche qui jaillit de derrière les arbres situés à l’arrière-plan. Des arbres hauts en plein cœur de l’hiver ou bien au début du printemps, sans couleur et sans feuillage. Une photographie prise par une belle matinée ensoleillée. Devant les arbres, un pré à l’herbe rase, brûlée par la neige de  janvier. On devine cependant, aux différentes nuances de jaune que revêt la prairie, un verdoiement prochain. Sur la gauche, à l’avant-plan, une tente, fermée et isolée, d’une capacité de six personnes environ, est plantée dans le sol. La toile grise de l’objet nous ramène dans les années 60-70. Autour de la tente, le vide absolu. Pas de feu de camp éteint ni de restes de victuailles, de linge en train de sécher sur une branche ou une corde improvisée ni de déchets à évacuer. Rien. Vu l’avancée du jour, l’état de la végétation alentours et le désert environnant, on imagine sans peine que la tente est vide, installée là uniquement pour la photo. Pour promouvoir les Scouts de France d’après le sigle qui orne l’arrière de la carte, dans le coin en haut à gauche.

©Fonds SGDF

Partie

Elle s’en va. Elle est partie. 

Jeune et seule, les bras chargés, elle est partie. 

Elle aurait pu partir l’hiver, dans la neige froide et blanche, elle est partie en plein cœur de l’été, quand les corps se dénudent et bronzent sous un soleil radieux.

D’un pas décidé, elle a pris la route, sans se retourner, sans savoir ce qui l’attendait, elle s’en est allée.

Derrière la ligne d’horizon, loin, si loin.

Sans un regard, sans mot dit, sans grâce et sans prévenir.

J’aurais pu courir pour la rattraper, prendre sa main, la serrer très fort, ne plus la lâcher, faire un petit bout de chemin supplémentaire avec elle, l’accompagner.

Soulager ses épaules, porter avec elle un peu de tout ce qui l’encombrait.

Faire que la route soit moins longue et que ça passe plus vite.

J’aurais pu tenter de la retenir, la convaincre même de rester encore un peu, juste pour un moment.

Faire le tour de son visage avec mon doigt, l’imprimer, le tracer.

Enregistrer sa voix sur les sillons de ma mémoire.

Respirer son parfum, le fixer sur ma peau.

J’aurais pu mais elle est partie. Trop loin.

©Christian Malon – Gens du pays – Par tous les temps…

Paternité

Blanche avait épousé cet homme sur les conseils de son père, pour ne pas dire les ordres. De famille bourgeoise, Edouard était avocat, cultivé et passionné de marqueterie. Dans sa position, Blanche n’avait pas eu tellement droit au chapitre. Le mariage, précipité, avait eu lieu en l’église Notre-Dame-de-la-Prairie, par une belle journée printanière. Cinq mois plus tard, naissait Benjamin, nourrisson prématuré puis, quelques années plus tard, garçonnet malingre et chétif, couvé par sa mère, rejeté par son père, plus intéressé par ses meubles sculptés que par cet enfant dans lequel il ne se reconnaissait point. Et pour cause, il n’était pas de lui. Edouard avait accepté cette union en tout état de cause mais c’était Blanche qu’il désirait par-dessus tout, non son rejeton. L’état de santé fragile de l’enfant n’avait fait que confirmer son aversion pour la chose. Il avait fait en sorte par la suite que sa femme ne tombât plus jamais enceinte. La pauvre Blanche souffrait de la situation. Pendant les premières années, elle avait tout tenté pour rapprocher Benjamin de son père et inversement mais rien n’y avait fait. Toute activité commune se révéla un échec. Ces deux-là n’avaient décidément rien à partager, rien à se dire ni rien à faire ensemble. Tout cela aurait pu demeurer supportable si Benjamin n’avait atteint un jour l’adolescence. Tout échange de mots entre le père et le fils virait alors au conflit. Les repas s’achevaient en pugilat. De leur regard respectif jaillissaient des flammes de haine au moment où ils se croisaient dans un couloir, ce qu’ils évitaient de faire soigneusement à tous prix l’un et l’autre. Posture difficile à tenir sur la durée lorsque l’on vit sous le même toit et que se trouve entre nous la personne qui nous est la plus chère à chacun. Blanche vivait un enfer. Elle passait ses journées et ses nuits à tenter d’éviter le pire, une rencontre fortuite, des paroles malheureuses, des bris d’objets propulsés à travers la maison. Un après-midi, alors qu’elle venait de ramasser le linge sec sur la corde au fond du jardin, elle entendit des hurlements féroces provenant de la maison. Elle lâcha les vêtements qui s’éparpillèrent un peu partout sur l’herbe et se précipita vers le foyer. Là, sur le sol carrelé de la cuisine, Benjamin tentait de poignarder son père avec un couteau de cuisine long de 28 centimètres. Elle se saisit sans réfléchir d’une cruche qui se trouvait à portée de main sur la table et assomma son fils. L’objet contondant dégringola près de l’épaule gauche d’Edouard.  La pauvre femme parvint à convaincre son mari de ne pas trucider le petit ni de déposer plainte contre lui. En revanche, il somma la mère de mettre son protégé à la porte de chez lui dans les plus brefs délais. Benjamin quitta le domicile familial le soir-même avec son sac sur le dos. Dès le lendemain, Blanche partit à sa recherche. Elle ne tarda pas à le trouver, frigorifié, à l’entrée d’une grotte. Elle lui procura une tente et l’aida à s’installer dans un pré non loin de là en attendant la suite. Et tous les deux jours, quel que soit le temps, en voiture ou bien à pied si la neige recouvrait la chaussée, elle portait à manger à son fils, en cachette d’Edouard qui, à présent déchargé de toute responsabilité paternelle, avait repris activement sa collection de fauteuils Louis XV. 

Chrystel Courbassier

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Cartes postales, Liliane Paffoni

La carte postale

Blanc – ocre – noir
Il y a un cadre blanc d’environ deux centimètres de large.
Il y a un rectangle ocre, cerné d’une trace de peinture noire à peine visible, tracée de façon malhabile.
Il y a un cadre ocre, décoré d’un motif noir qui ressemble à du croquet, irrégulier, mal posé, comme effiloché à une extrémité.
Il y a un rectangle noir dont on a coupé les coins en biseau.
Dans le rectangle noir aux coins en biais, il y a un ovale assez régulier.
Il est ocre, l’oiseau aux ailes déployées et à la longue queue presque rectangulaire.
Il est stylisé, l’oiseau, c’est une silhouette d’oiseau, ce n’est pas un dessin précis et détaillé fait par un ornithologue.
Il a un petit œil rond et noir, l’oiseau aux ailes déployées et un minuscule bec pointu.

Ocre – noir – blanc

Georges Braque, oiseau verni, 1954 ©ADAGP, Paris, 1995

Tu l’auras pas

Assise sur les marches de l’escalier, je regarde un garçon de mon âge, 6-7 ans, voisin, cousin, je ne sais plus. Il est au volant d’une petite voiture à pédales qu’il actionne par un mouvement de va-et-vient des pieds. Il passe et repasse devant moi, et, à chaque fois, il lance : tu l’auras pas !  Puis, il repart de plus belle. J’entends encore le cliquetis des pédales, mélangé au régulier « tu l’auras pas ! » La voiture est belle, du rouge brillant orné d’un liseré noir. Le volant est en bois, les roues également, cerclées de métal. J’ai beau supplier, proposer en échange ma poupée, ma dînette, un collier de perles, je n’ai même pas de billes ! La réponse est toujours la même : tu l’auras pas, et en plus, t’es une fille. Je ne dis rien, je ne réponds pas. Je dévore la voiture des yeux, je rêve, j’imagine. Moi, je n’irais pas si vite, je tournerais délicatement le volant, je me tiendrais bien droite, je tracerais à la craie un parcours avec des routes qui se croisent, je dévalerais la petite pente au bout de la cour, la voiture prendrait de la vitesse, à peine, la pente est si légère, ce serait bien de sentir le vent dans les cheveux.

Clichés d’autrefois – ©Elie Plantier (1898-1995), photographe en Vallée Française- Enfant à la voiture, Lozère.

Aller au bout de ses rêves

Elle avait fermé la porte et elle était partie. Partie pour aller au bout de ses rêves : une balade en Harley Davidson.

Elle avait contacté un club de motards, expliqué ce qu’elle désirait et le rendez-vous avait été fixé. Elle avait toujours aimé les Harley Davidson, ces motos la fascinaient, l’attiraient. Elle trouvait que c’était un bel objet en soi, des lignes pures, le noir se mariait avec élégance aux chromes brillants, le nom Harley Davidson, écrit en lettres dorées, d’une écriture fine et harmonieuse. Il se dégageait de ces machines un certain magnétisme qu’elle ne s’expliquait pas. Elle  ne connaissait rien en mécanique, en puissance, en conduite et cela ne l’intéressait pas. 

Elle s’était rendue au lieu du rendez-vous, fébrile et impatiente. Le motard l’attendait devant le hangar de son club, debout à côté de sa merveilleuse machine. Elle s’approcha, très émue de pouvoir contempler cette moto de légende. Ils se saluèrent. Elle lui demanda si, avant la promenade, elle pouvait regarder la moto et la toucher. Il acquiesça. Elle en fit le tour, tout doucement, savourant pleinement cette rencontre. Elle ne parlait pas. Lui, la regardait avec un sourire amusé. Elle posa délicatement ses mains sur la puissante machine, l’effleura, suivit les arabesques de son nom du bout des doigts. Elle ne touchait pas la moto de peur de l’abîmer, elle la caressait. Elle ne se lassait pas de contempler ses formes harmonieuses, du mariage subtil du noir et de l’argent. Le pilote la sortit de sa rêverie en lui demandant si elle était prête. Elle sursauta, tant elle était plongée dans sa contemplation. Il lui tendit une combinaison, des bottes et des gants. Elle s’habilla rapidement. Puis, le motard lui donna quelques conseils pour qu’elle  profite pleinement de cette balade en moto. Tout d’abord, lui dit-il, un passager s’appelle un sac de sable. Ils rirent. Pour être un bon sac de sable, il y a quelques  points essentiels à respecter. Mettre un bras devant qui encercle le conducteur, une main sous la selle ou sur la poignée du passager, les pieds ne doivent pas être en contact avec le pot d’échappement, garder la tête d’un côté ou de l’autre du casque du conducteur, suivre au plus près les mouvements du pilote : se pencher quand je penche et du même côté que moi, éviter les mouvements brusques, voire les mouvements tout courts. Le sac de sable fait confiance à son pilote. S’il y a un problème, lui dit-il, on peut communiquer grâce à l’intercom. Mais, l’idéal c’est de rouler en silence. Prête ? Oui, dit-elle d’une toute petite voix. Il l’aida à ajuster son casque, puis à s’installer sur la moto. Ses mains étaient moites, son cœur battait la chamade, sa bouche était sèche, ses mains tremblaient. De bonheur, de peur, elle ne savait plus. Le pilote s’installa, puis il démarra. Ce fut tout de suite une sensation grisante et euphorique. Elle sentait le vent, les rayons du soleil, les odeurs automnales. Tout était décuplé. Une sensation d’ivresse, de liberté… C’était donc ça, rouler en Harley Davidson ? C’était ça le bonheur quand un rêve se réalise ? Le paysage défilait, elle portait son regard bien droit devant elle. Tous ses sens étaient en alerte. Le pilote avait raison : le silence était un allié. Le bruit du moteur était un murmure rassurant. Et puis, brusquement, tout changea. Le conducteur accéléra, il y eut de plus en plus de virages qui n’en finissaient plus, toujours plus serrés. Elle avait l’impression qu’elle allait être éjectée de l’engin à tout instant, elle était tétanisée, elle ne respirait quasiment plus, elle serrait tant la poignée passager qu’elle ne sentait plus sa main, elle n’osait pas bouger, elle ne vit plus rien, n’entendit plus rien. Elle ferma les yeux. Dans son casque, elle entendit la voix du pilote : si vous voulez, mettez vos bras autour de ma taille, serrez-vous contre moi légèrement, ne m’étouffez pas et respirez calmement. Vous verrez, ça ira mieux. Merci, chuchota-t-elle. Ainsi, il avait senti son malaise. Peu à peu, elle se calma et tout redevint comme au début. Le contact avec le corps de son pilote lui procura un bien-être apaisant, l’odeur de son blouson de cuir mêlé aux parfums de la forêt la rassurait, il exerça une légère pression sur une de ses mains qui la calma complétement. Elle faisait corps avec lui, c’était une fusion totale, lui, elle et la moto. Son cœur explosait de bonheur. 

  • Madame, madame ! Elle entendait une voix qui lui paraissait lointaine. 
  • Madame, ça va ? Elle ouvrit les yeux et vit plusieurs visages penchés au- dessus d’elle. Elle se redressa  d’un bond.
  • Ce n’est pas très prudent de faire la sieste si près d’une Harley Davidson ! On ne sait jamais. Et puis, vous gênez les visiteurs qui veulent contempler cette pure merveille.
  • Oui, oui, bien sûr, balbutia-telle. 

Elle se releva, chancelante, fit quelques pas hésitants, aperçut le hangar et là, elle vit une immense pancarte :

JOURNEE PORTES OUVETES AU CLUB OLD CHAPS RIDERS

EXPOSITION DE MOTOS 

EN RAISON DE CETTE JOURNEE EXCEPTIONNELLE, IL N’ Y AURA PAS DE PROMENADES EN MOTO.

A TRES BIENTOT.

Liliane Paffoni

Sources et remerciements : j’ai emprunté le nom du club OLD CHAPS RIDERS à l’association de bikers située dans la Vienne (86) – Pour être un bon sac de sable, j’ai consulté le site liberty-riders.com

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Cartes postales, par Mireille Rouvière

La carte postale

Elle est de couleurs chaudes la cloison derrière elle, faite de rectangles monochromes dans les bruns et ocres. On aperçoit une porte au fond à gauche. Un lit de couleur blanche et gris clair à hauteur de ses hanches du côté droit. Elle est assise dans un fauteuil la femme, la femme dont on aperçoit derrière l’épaule gauche un bout de dossier de cuir luisant. Elle porte des cheveux carotte mi-longs sur un visage démesurément allongé sur un cou à la Néfertiti qui supporte un collier de perles orangées. Elle est vêtue d’une robe noire, un châle anthracite. Son bras gauche maintient sur ses genoux un enfançon au visage rond qui porte un bonnet de la couleur du châle de la femme, un gilet enfilé à l’envers qui laisse déborder le blanc du dos de sa petite robe et tout le bas. La main de la femme est posée sur le ventre de l’enfant et ses doigts se dissimulent sous le bras droit de l’enfant qui lui même pend le long des plis de la longue robe de la femme. Des bottes marron recouvrent ses jambes et ses pieds qui se laissent aller sur l’ampleur du noir du bas de la robe de la femme.

Modigliani, Maternité, 1919. source : anttialanenfilmdiary.blogspot.com

La truelle

Je pouvais l’apercevoir sur l’échafaudage avec sa truelle. Le soir lorsqu’il redescendait de son promontoire je la lui prenais des mains. J’aimais la caresser, elle avait un manche luisant d’usure, elle était douce et devenue fine par le frottement. Le ciment l’avait décolorée, mais le métal dont elle était faite était toujours étincelant, lisse et propre. Il n’aurait jamais rangé son outil sans le rincer à l’eau claire et l’essuyer pour éviter de le retrouver rouillé par l’eau le lendemain. Jamais il ne laissait un brin de ciment coincé juste à la jointure du manche. Il m’avait confié qu’au début de son utilisation elle était de forme rectangulaire. Mais maintenant avec le temps elle arborait des courbes gracieuses. Un bel arrondi qui était devenu tranchant tant l’épaisseur du métal s’était amincie. Elle découpait avec souplesse les tranches de béton qu’il posait sur sa taloche, et j’étais ébahi par la danse de cet instrument qui laissait rarement tomber son contenu. Je sautillais auprès de lui et je savais que sa main libre dans un instant se poserait sur ma tête. Une main aux doigts épais et courts, une paume charnue et rouge, aux stries saillantes. Une peau rugueuse comme la toile émeri et burinée par l’agression du mortier tant et si bien que l’on ne distinguait plus les lignes qui auraient pu intéresser une bohémienne. C’était une main velue et recouverte de cicatrices. Les ongles toujours très courts et blancs, élimés et parfois crevassés. Oui elle se poserait sur ma tête légère comme une plume, comme un souffle de vent, comme le battement léger d’une paupière, et il me dirait : « Rentrons ».

Clichés d’autrefois. ©Elie Plantier (1898-1995), photographe en Vallée Française. Maçons à La Baume, Molezon. Lozère

L’incendie

Un tapis de fumée cache le soleil. Le ciel s’obscurcit de plus en plus, c’est imminent. Dans la maison la famille prépare les bagages, l’homme est sorti démarrer la voiture et ouvrir le coffre. La femme court à droite à gauche remplit les valises avec tout ce qui lui tombe sous la main, papier, culottes, robes, tee-shirts, casseroles, verres. Elle n’arrive pas à se concentrer pour décider et emporter l’essentiel. Lui ne réussit pas à démarrer l’auto, insiste, soulève le capot, peste, jure. L’air devient irrespirable, il fait chaud, il transpire. Le moteur ronronne enfin. Les sirènes des pompiers hurlent. La route recouverte de poussière vaporeuse qui se soulève à chaque passage, fluctue sous la vision fantomatique de véhicules ocres, pressés, débordant de passagers et de toits recouverts de bagages. Dans un vacarme assourdissant, les flammes arrivent, lèchent les premiers arbres de la propriété, l’homme se révolte retourne dans la maison, cherche les enfants, les trouve recroquevillés dans un coin de la cuisine avec leur doudou sur les genoux qu’ils enserrent dans leurs petites mains, les visages mangés par la peur et l’effroi, les attrape, les soulève de ses bras tentaculaires, les enfourne dans l’auto. Retourne chercher la femme qui se débat, refuse d’abandonner tout ce qu’elle aime, qu’elle a construit, qu’elle a décoré. Le salon juste repeint, le nouveau tableau accroché au-dessus de la petite commode de sa grand-mère. Il la tire, la pousse, l’accompagne par la taille, l’embrasse, la dépose presque sur le siège, ferme la portière. Elle, hébétée, larmes qui roulent, regarde par la vitre l’incendie qui arrive dans un fracas, dépasse la toiture de leur habitation et engloutit voracement la jolie maisonnette.

Mireille Rouvière

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage