Visages, par Monique Fraissinet

© Edouard Boubat 1989

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)  

Je me souviens de sa bouche. C’est ce qui m’avait attiré chez lui, et d’aussi loin que je me souvienne je ne crois pas avoir attaché autant d’importance aux lèvres d’un garçon. Les siennes avaient un goût boisé. Rien d’autre que ses lèvres. C’est d’elles que j’allais apprendre à me nourrir de la beauté de la forêt. Pourtant ce matin là , dès le réveil  alors que nous étions allongés sur le sol, l’ombre des multitudes d’arbres au feuillage dense flottait dans ses grands yeux clairs, même les nuages n’attiraient pas son attention. L’odeur de la moisissure de l’humus, celle âcre des fougères entraient dans ses narines qui s’emplissaient du nectar de la terre et il tenait à me le faire remarquer. Il m’apprenait la nature tout simplement. 

Au-delà de la beauté du paysage, et depuis le soir, je n’avais d’yeux que pour lui, je me rassasiais des moindres détails de son visage. Ses sourcils étaient aussi denses et aussi doux que la mousse verte qui s’étendait souplement sous notre couchette. Sa peau était aussi lisse, aussi fraîche, que celle des cèpes ambrés que nous avions cueillis. 

Si maintenant, je le voulais, je n’avais qu’à suivre cet homme des bois, j’étais prête à arpenter toutes les pinèdes, à connaître tous les champignons, à cueillir les lichens vert-de-gris qui s’accrochaient aux troncs et aux branches, je ne me soucierais pas du temps qui passe. Je le laisserai marcher devant, je ne me lasserai pas de regarder son cou, sa nuque, ses cheveux noirs hirsutes. 

J’ai trop longtemps gardé une méconnaissance de l’osmose qui peut exister entre la nature et l’homme. Au lieu des rêves, je m’emplis de ce bonheur de l’avoir lui et moi à ses côtés, je serai le fruit qu’il aura fait naître de ses bourgeons de savoirs. Peu importe les écarts ou les refus qu’il existe entre nous, je n’aurai aucun mal à m’adapter. Même lorsque son crâne sera chauve, même quand ses yeux n’y verront plus beaucoup, nos pas s’accorderont pour traverser ensemble toutes les forêts, toutes les pinèdes,  à connaître tous les champignons, à cueillir les lichens vert-de-gris qui s’accrocheront encore et toujours aux troncs et aux branches, je ne me soucierais pas du temps qui passe, ses racines seront les miennes.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens

Peau épaisse, ratatinée, plissée ou tendue, cicatrices ; à gauche, la lèvre supérieure figée à tout jamais, relevée jusqu’à la base du nez laissant voir des dents chevalines.

Au-dessus de ses yeux vairon, à droite, un accent circonflexe, broussailleux, couleur charbon, à gauche une légère courbe, même broussaille couleur charbon ; géométrie variable, déséquilibre clownesque.

Distorsion de couleurs sur le côté droit dessinant un rond blanc parfait au milieu d’une barbe de sept jours noire drue et fournie ;  le yin et le yang non souhaité.

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant

Les rares fois, le soir, où il se penchait sur  moi pour me témoigner un peu d’affection, je redoutais le contact râpeux de sa peau, les os de sa mâchoire inférieure formaient des angles qui cognaient contre ma joue, ses lèvres minces jusqu’à parfois devenir inexistantes tant sa bouche se contractait,  me faisaient redouter le moment du coucher. Je ne pourrais pas dire s’il fermait les yeux pour savourer un éventuel plaisir d’être près de mon visage ou si au contraire c’était pour lui une contrainte ou un rituel. Ce visage n’avait pas la douceur que j’en attendais. Le matin d’après le jour de cette non caresse, la lueur du jour  étant entrée dans la chambre, je percevais un visage différent. Durant la nuit sa barbe avait pris une coloration différente de celle du soir, assombrissant son teint, ses lèvres ne s’étaient pas desserrées malgré le repos de la nuit. Je ne me suis jamais posé de questions sur son âge, pour moi il était vieux. Ce n’est que quelques décennies plus tard que j’ai compris qu’il avait été jeune, quand, après un été particulièrement chaud qui avait brûlé sa peau claire, j’ai remarqué  que quelques sillons fendaient ses joues, d’abord à partir de la commissure de ses lèvres, puis plus près de ses tempes. Son front avait peu changé, traversé de part en part par trois rides qu’il entretenait en soulevant régulièrement ses sourcils peu épais comme pour ouvrir plus amplement ses yeux ou marquer sa désapprobation. Son caractère se lisait sur son visage. Ses yeux clairs ajoutaient de la froideur à son regard qu’il maintenait toujours à distance de celle ou celui qui était face à lui. J’avais  noté qu’il n’avait jamais de cernes ni de poches sous les yeux. Ses cheveux fins, toujours coupés très courts et peignés vers l’arrière ne blanchirent jamais contrairement à sa barbe qu’il négligeait de raser en avançant dans les années. Comme il souriait peu je ne saurais dire s’il avait eu auparavant de belles dents. Les années faisaient leur travail, ternissant sa peau. Ses oreilles pour lesquelles je n’avais jamais vraiment rien remarqué sauf qu’elles étaient écartées de son visage sans être en feuilles de chou, avaient changé, en tout cas elles étaient différentes et ça j’en étais certaine sans savoir dire quels détails m’avaient frappé mais c’était une réalité. Ses joues se creusaient, seul son nez n’a jamais changé sauf qu’il supportait maintenant des lunettes cerclées de métal blanc.

Galerie (avec Walt Whitman, Feuilles d’Herbes

Chargé de la surveillance dans le grand hall du palais de justice, chaque jour, chaque jour et encore depuis la nuit des temps, ils sont là ; les visages pâles de ceux que la peur paralyse ;  les visages rouges ou violacés de ceux qui ont souffert de l’errance et du froid de la rue ; les visages émaciés, grêlés ; les visages dissimulés pour passer incognito ; les visages blasés des habitués ; les visages faussement décontractés dont le cœur est prêt à lâcher ; les visages luisants de sueur parce que la peur au ventre ; les visages qui scrutent ; les visages des honteux qui baissent les yeux ; les visages de colère, de vengeance, de rancœur ; le reflet sociétal dans quelques mètres carrés, des hommes et des femmes qui, a un moment ont franchi leurs limites, des limites.

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas) 

Je peux dire que jusqu’à mes dix ans je n’ai vu que toi, tu étais l’unique homme qui partageait ma vie, du matin au soir tu m’apparaissais lisse, lisse en toutes circonstances, tu n’effaçais jamais le rictus qui faisait froncer tes sourcils séparés par trois rides profondes, marquées jusqu’à la mort, je me disais que tu étais né avec, quand je dis lisse, il ne faut pas se méprendre, je veux dire par là que ce qui m’agaçait en te regardant c’est que tout était réglé avec des habitudes inébranlables,  dans tes gestes, le port de tête, ton regard froid, certainement à cause de la couleur de tes yeux, de l’autorité que tu incarnais, ta bouche ne s’ouvrait que pour jeter des froids, tes lèvres que je n’ai jamais vues tant elles étaient inexistantes, je ne les ai jamais senties sur mes joues, par contre, ce sont tes phalanges que je redoutais,  pour des revers, tu avais de trop grandes mains… les quelques rares fois où j’ai caressé tes mains, c’était pour suivre avec mes petits doigts tes veines gonflées et bleues que je faisais rouler, que je suivais avec précision comme de petits chemins, je les comparais avec celles de l’autre main, le claquement de ta langue sur ton palais signifiait que mon jeu devait cesser, j’avais tout saisi, j’aurais aimer jouer à la coiffeuse avec toi, coiffer tes cheveux fins peu épais, changer ta coiffure, mais non, impossible, je le redis tu étais lisse, résolument réfractaire à tout changement, ta barbe tu l’effaçais trois fois pas semaine, pas plus pas moins, je le sais parce que de ma chambre j’entendais le bruit du rasoir électrique, tu baissais la tête seulement pour lire le journal, une main sur la tempe gauche, la main droite tournant les pages, tes paupières cachaient tes yeux, le silence, toujours le silence, pas de commentaires. La peau lisse de ton visage je ne l’ai caressée que bien trop tard, mais c’était trop tard.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la photo de Edouard Boubat – Café La Tartine, rue de Rivoli Paris 1989, au début de cette publication).

La vitre du bar derrière laquelle vous vous êtes installée est partiellement couverte de buée dans l’angle supérieur droit. Vous ne tenez pas à être cachée, vous voulez voir. A l’extérieur des badauds passent devant la terrasse du café, vous observez, vous vous laissez aller, le menton soutenu par votre main. Vous vivez dans l’espoir de pouvoir écrire sans être dérangée, ce lieu vous paraît idéal. Écrire pour parler des visages, des autres, écrire pour parler de la ville. Vous êtes dans la réflexion, dans l’observation, vous vous laissez entraîner dans des pensées qui suggéreront l’écriture à venir. Vous étiez entrée transie de froid et maintenant c’est une douce chaleur qui remonte vers votre visage, devant vous votre carnet de notes est fermé. Vous ne savez pas encore ce qui va vous accrocher, le mouvement,  les bruits, les couleurs, vous vous laissez emporter dans la quête d’une situation qui vous fera basculer vers les premiers mots. Vous ne bougez pas, vos pupilles noires sont fixes. Vous savourez ces instants propices, quelquefois douloureux qui vous maintiennent dans l’instant présent. Votre monologue intérieur vous a-t-il fait basculer vers d’autres centres d’intérêts ? Votre respiration est calme, votre bouche fermée. Etes-vous là, déjà partie ou perdue ailleurs ? Un bruit de pas et instinctivement vous tournez votre regard vers la droite. Votre main n’a toujours pas bougé. Vous êtes tout simplement bien. Vous vous nourrissez de ce bien-être, vous oubliez que vous étiez venue là pour écrire. Un barman s’approche, vous commandez un café noir. Votre main droite déplace votre carnet de notes toujours et encore fermé.

Auteure : Monique Fraissinet

Souvenirs, par Stéphanie Rieu

marlen-sauvage-ateliers-du-deluge-balancoireJe crie de peur dans la cuisine, ça me déborde, on va mourir, c’est sûr, galop des adultes en provenance du jardin, ils ouvrent la porte, paralysée je suis, la flamme de la bougie lèche le vieux bahut, ça noircit ; le toboggan vert passé, herbe fanée sur socle orange délavé, cochon pendu, souffle coupé, le vieux noyer, la balançoire, il ne faut pas jouer à la mort, gronde grand-mère ; dispute sous la table, ma cousine boude, encore une marchande qui a mal tourné, c’est toujours moi qui sais mieux, ça l’énerve, je suis plus petite, je ne me trompe pas dans les additions, pas de faute quand je copie le nom des choses à vendre sur les bouts de papier, elle chante bien, elle, elle m’apprend les chansons à la mode au fond du jardin, gravement ; l’odeur de la corne des pieds de ma grand-mère, le soir elle les pose sur un tout petit tabouret de bois, ils sont tout gonflés, elle dit mes bégonias me font mal en se massant, en grimaçant, parfois, elle les met dans le poêle avec le pain qui décongèle, ça sent le mazout ; son frère, en bas ; tous les matins il va chercher le journal sur sa mobylette, orange aussi, je le vois de dos, avec son casque chevauchant, on dirait que c’est lui qui l’oblige à se tenir droite ; pour les tranches de jambon, il faut attendre, faire la queue dans la boucherie chevaline parce que ça donne des forces, le cheval, c’est rouge et c’est du muscle, il faut dire bonjour au monsieur avec son crayon sur l’oreille, il connaît bien grand-mère et sa dignité de veuve offensée, il me donne des bonbons, dire merci d’une voix sucrée, on rentre à pied ; le magasin de motoculture, le fleuriste en kiosque, mon ancienne école maternelle dans le quartier où vit grand-mère, il y avait un âne, un jardin, des lapins et des tortues ; j’avais obligé Cathy La Peste à montrer sa culotte aux garçons, elle m’avait mordue sous l’œil, voulait être amoureuse du même que moi, ça ne le gênait pas d’en avoir deux à bécoter à la récré, ça picotait sous mon œil, ça bleuissait, j’avais honte pour la culotte, les garçons l’avait obligée à la baisser, je savais que c’était à cause de moi ; des poissons aussi, dans un grand aquarium du hall avec un fond bleu nuit profonde et étoilée, ce petit rouquin assis en tailleur à côté, habillé comme un adulte en miniature, on avait parlé de la fin du monde, j’avais perdu pied, entrevu ce grand vide, retour de la peur, peur qu’il ait raison, pris le temps de vérifier ensuite auprès de ma mère (on ne parle pas de la mort avec mon père non plus), il avait effectivement raison puis appris à vivre avec.

Auteure : Stéphanie Rieu, 2020

Photo : Marlen Sauvage 2021

Carnet des jours (50)

© Marlen Sauvage 2016

Octobre 2021
Semaine 1
Week-end à V. dans ta maison bleue, parmi d’autres maisons de village derrière les vignes traversées en balade, la maison au grenadier poétique et au laurier généreux, aux sauges colorées dont ton regard plein de gratitude apprécie à chaque passage la floraison et la vigueur ; réveil chaque matin dans la pénombre sous ton regard étonné, toujours enveloppée de ton sourire. Anniversaire dans un petit restaurant gastronomique ; non tu ne vieillis pas, même le restaurateur, un ancien élève, te reconnaît ! Et rencontre avec ta fille M. et sa petite princesse dans le nord de la Drôme, deux parmi tes amours, et comme je suis intimidée par la pudeur de votre lien…
Il pleut. Tout s’est bien passé, avec Michel Dussolier et Sophie Marceau, à l’Arlequin de Nyons. Ton choix, pour moi. 

Semaine 2
Je poursuis la préparation du stage prévu cette fin de mois. Après « L’exil », premier thème choisi pour ce week-end, c’est celui des « Visages » qui s’impose puisque j’ai par erreur vendu la peau de l’ours. Et comme par hasard, toutes tes discussions tournent autour de ce que le visage de l’autre nous révèle ou non. Je ne peux évoquer Lévinas, je crains de dévoiler mon sujet de stage alors que tu fais partie du groupe et que je te soumets au même traitement que les autres (qui n’ont rien voulu savoir ! ). 
Le 11, je note ceci « L’arrosoir a pris le magret en pleine poire », ton commentaire après la cuisson d’un magret de canard à la plancha, sur la véranda. Digne d’un atelier oulipien !
Névralgies cervico-bracchiales. Un matin, œil gauche intégralement rouge, tous vaisseaux éclatés. Radios à prévoir. Anti-inflammatoires en attendant. Que cela ne nous empêche pas de prévoir une escapade à Mèze… 
Vaison-la-Romaine, radios… et résultats dans la foulée. Aïe, les cervicales, l’arthrose, les nerfs coincés ! Un scanner… grrr.

Semaine 3
C’est la semaine des rencontres, apéros, repas. Pour Contes et Rencontres avec B. et E. autour de l’hommage à Roger Pasturel, pour remercier le jardinier ami venu tailler arbres et arbustes, pour coller les bandeaux sur les affiches, pour boire un thé chez M. et L., le paysan écrivain au doux regard bleu. Tu partages tes amis, des lieux aimés, et je ne t’en aime que davantage.

© Marlen Sauvage 2021

Nous n’assisterons pas à la présentation à la presse du prochain festival, la Lozère nous appelle ! Départ vendredi après-midi pour Grattegals, avec un détour par la maison de Noé que je tiens à te présenter, un saut dans le passé où plus rien ne me blesse. Comme ma compagne des jours bons et mauvais a changé avec les années, trois ans déjà ! Les travaux de terrassement vont transformer l’endroit en villa romaine, c’est l’impression que j’ai à voir les dalles massives, les escaliers, les murs de délimitation, et je me dis que les nouveaux acquéreurs sont tous deux archéologues, ceci expliquant peut-être cela ! 

Grattegals et Monique nous accueillent avec la nuit tombée, laquelle sera blanche pour moi, totalement, avant la première journée de stage qui nous réunit toutes, le groupe de Florac – Anne, Aline, Monique, Monika, Sabine, Mireille, Chrystel, Claudine et Liliane (il manque Stéphanie). Les agapes se succèdent dans le lieu splendide de La Roseraie que nous ouvre Nausicaa. Entre écriture et discussions, ce ne sont que rires et blagues et confidences et joie au cœur, Joia en Cor (le nom de l’asso de Nausicaa). Veillée lecture de textes divers, jusqu’à 22 h où il est temps de réparer les dégâts de la nuit passée.
Mais non ! Il sera dit que toujours, malgré la pratique de longues années et la préparation studieuse à laquelle je voue mes ateliers, je ruminerai des heures durant, la nuit précédant les journées de stage… Tout s’achève dans la bonne humeur avec la promesse d’autres moments comme celui-ci. Et en route pour Vabres et d’autres rencontres…

Semaine 4
Dans Lasalle, un petit gîte chaleureux nous attend après la fausse adresse où nous conduit le « concierge », un gîte luxueux sur les hauteurs de la ville, avec jacuzzi, et chevrettes de l’autre côté du grillage. Au moment où je me voyais profiter dudit jacuzzi, le gars réalise son erreur ! Ce ne sera que le énième fou rire pour moi. Trois jours de découverte de la nature environnante, un moulin à Colognac et la brasucade de châtaignes en fin d’après-midi, la balade à vélo jusqu’à St-Félix-de-Pallières en passant par Monoblet et son école, et encore le marché de Lasalle et la discussion avec le jeune libraire, le parc avec les gamines et le goûter où elles se régalent de pizzas (leur choix !). Gratitude pour la vie qui t’a mis sur ma route, pour ces liens que tu partages, encore, ta famille, tes enfants et cette autre petite-fille magnifique de six ans. 

MS

Un jour, une rencontre (3)

Photo : Marlen Sauvage

Une ancienne cave voûtée dans un petit restaurant d’une ville de province. Les tables s’éparpillent de part et d’autre le long des murs, laissant l’allée centrale libre à la circulation. L’ambiance est jaune et me rappelle Van Gogh, ce jaune du café d’Arles ; et elle est violette comme les touches de peinture sur l’église d’Auvers-sur-Oise. Les serviettes de table en papier jettent leurs carrés colorés dans la tonalité jaune de la longue salle. Je m’installe à droite en descendant les marches, juste là, près d’une niche dans le mur, éclairée par une lampe au halo diffus, et vous vous installez peu après moi, à gauche en descendant les marches, près d’une niche similaire, éclairée tout pareil.

Un regard, un sourire. Vous êtes jeune, la trentaine, grand, mince, le cheveu en bataille, la chemise bleu profond, et vous jetez négligemment votre veste noire sur le dos de la chaise avant de vous asseoir.

A votre deuxième sourire, je vous adresse la parole. Etait-ce vous qui veniez de tenir ouverte pour moi la boîte à lettres de la Poste, dix minutes auparavant ? Non. Je vous ai confondu avec un autre jeune homme à la même dégaine. Vous souriez encore. Vous me demandez tout à trac si je suis « dans le droit ». J’éclate de rire et, inquiète tout à coup, vous interroge : est-ce que je ressemble à quelqu’un qui ferait du droit ? J’attends votre réponse. Vous ne pouvez avancer un non franc et massif, ce serait en quelque sorte renier votre intuition ; à moins que vous n’ayez posé cette question que pour entrer en relation avec moi ; ou à moins que vous soyez obnubilé par une situation qui ne serait réglée que par « le droit ».

Vous hésitez puis me lâchez le morceau. C’est que vous avez un problème avec votre comptable, vous voulez déposer le bilan de votre petite entreprise et une histoire de factures sans justificatif vous empêche de régler cela rapidement. Comme nous devisons par-dessus l’espace laissé libre de l’allée centrale, vite envahi par les clients à cette heure de la journée, je vous propose de vous rejoindre à votre table pour poursuivre notre conversation. Je reprends mon manteau, mes lunettes, En lisant, en écrivant, de Julien Gracq, que je dépose dans la niche près de la chemise bleue, en carton celle-ci – tiens elle est assortie à votre tenue – qui contient les papiers du litige et sur lequel je peux lire le nom de votre entreprise “Pasta Nuova”. Vous avez été militaire, engagé pour deux fois cinq ans, mais vous avez quitté l’armée avant la fin de votre deuxième engagement. L’armée comme solution à une scolarité houleuse d’où vous êtes sorti sans diplôme. Vous vous êtes battu dans une de ces guerres où la France envoya ses meilleures troupes, ses meilleurs hommes. Vous avez vu l’horreur, l’absurdité, et vous n’avez rien supporté de plus une fois que vos yeux avaient été ouverts et votre sensibilité écorchée. Vous avez laissé tous les autres dans cette merde, la leur, puisqu’ils l’avaient choisie et qu’ils étaient incapables de se rebeller, de se poser les bonnes questions, de repérer les manipulations, les biais dans les discours.

Vous êtes parti et vous avez ouvert un commerce de pâtes. Des pâtes fraîches. Aux œufs ?

Ah ! non. Juste avant, vous avez réfléchi, ressassé : que faire de sa vie loin de cette deuxième famille qu’était l’armée pour vous. Car vous ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain. Le bébé, c’était la camaraderie à la virilité fissurée aussitôt qu’un moment de répit s’offrait après les embuscades, les tirs, les fumées, les blessés et les morts, en face les maisons brûlées, les pleurs des enfants, les gens en haillons, le sable et la poussière des maisons écroulées, le sang, la chair en morceaux, les cailloux en feu. Vous avez abandonné ce bébé tout de même. Et vous avez jeté l’eau, définitivement. Croyez-vous.

Vous ne me dites rien de vos cauchemars. Pourtant ils ont éclairé vos yeux noirs d’éclats de bombes sur le métal des casques. J’ai vu la guerre dans vos yeux. Et j’ai serré mes mains l’une dans l’autre à l’abri de la nappe jaune. Vous avez réfléchi pendant un an, dites-vous finalement, réfugié chez Papa et Maman, ces parents dont vous êtes le fils unique et que vous adorez d’un amour massif.

Et vous avez finalement opté pour les pâtes. Aux œufs.

Marlen Sauvage

Une série de fictions, publiée sur le site des Cosaques des frontières, en janvier 2019.

Un jour, une rencontre (2)

Elle avait planifié ce rendez-vous au Train Bleu, à Paris, gare de Lyon, après leur journée de travail, pour lui simplifier les choses. Après tout, il venait de la grande banlieue sud, il avait accepté de la rencontrer pour un projet professionnel qu’elle envisageait de mettre sur pied, elle tenait à ne pas abuser de son temps. Elle avait imaginé qu’ils se rendraient ensuite ensemble à l’assemblée générale de l’association à laquelle ils appartenaient tous deux. Ce qu’elle n’avait pas prévu, elle qui pensait tout maîtriser, c’était les embouteillages de ce soir-là et les deux heures de trajet qu’il lui faudrait endurer depuis l’ouest parisien, le pied sur le frein. Elle se gara enfin, excédée, priant pour qu’il ait patienté jusqu’à son arrivée, certes tardive, une heure de retard bien sonnée – les portables n’existaient pas encore. Elle courut dans le hall de la gare, se heurta à quelques voyageurs, se tordit une cheville, grimpa les escaliers deux à deux, parvint tout essoufflée dans les salons à l’ambiance feutrée, aux canapés de cuir, au parquet blond, aux tapis de laine. Peu de monde. Un garçon s’avança vers elle qui tournait la tête de tous côtés ; elle finit par lui demander si un homme n’avait pas laissé un message pour elle. Elle le décrivit. Il ne pouvait la renseigner, les clients vont et viennent, vous savez, je ne retiens rien d’eux particulièrement ! Elle pesta intérieurement, s’assit à une table et commanda un café crème. Elle l’attendrait ici, comme convenu, il reviendrait sans doute. Mais le temps passa, l’heure de la réunion approchait, il lui fallait filer dans le 1er arrondissement…

La salle bruissait de bavardages, d’éclats de rire, de chaises bousculées. Quand il entra et l’aperçut en grande discussion avec l’un des participants, il la dévisagea – elle se tenait face à la porte et avait tout de suite remarqué sa grande taille, son blouson de cuir marron, sa désinvolture – il plissa les yeux, la visa de son index et son majeur droits réunis comme s’il tenait un révolver, elle reçut le coup en plein cœur et s’affaissa. Près d’elle, son interlocuteur ne comprit rien à ce qui se passait. Mais lui se précipita pour la relever, ils se sourirent, complices déjà. Elle s’excusa platement de lui avoir posé un lapin, il lui montra les livres qu’il venait d’acheter, Théodore Monod, par Isabelle Jarry ; un beau livre d’un auteur jeunesse, et la réunion commença. Alors qu’il s’éclipsait avant la fin, elle le rejoignit dans le couloir pour convenir d’un autre rendez-vous. Tout en la fixant du regard, souriant malicieusement, il effleura l’intérieur de son poignet avant d’ouvrir son agenda. Le surlendemain elle recevait une carte. « Entre le 9 et le 20 mars, trouve une journée… je t’emmène au cinéma. Je te parlerai de ce festival et des pays scandinaves. » Ce fut le début d’une longue histoire ponctuée du rendez-vous annuel rouennais où ils découvrirent ensemble Markku Pölönen, Clas Lindberg, Bent Hamer, Sulev Keedus ou encore Kjell-Ake Andersson… Ils s’inventèrent un passé où tout petits, ils échangeaient caramels mous et carambars dans un bac à sable ; à force de le répéter, ils finirent par le croire. Ils s’envoyaient quotidiennement par fax (c’était vraiment le bon vieux temps !) des mots d’amour et des collages, se téléphonaient durant des heures à toute heure du jour ou de la nuit, se retrouvaient dans un coin de France, de Belgique ou de Hollande pour le plaisir d’une exposition, d’une virée au vert, de la découverte. Chaque jour fut un enchantement. Jusqu’au jour où  il partagea leur territoire…

…peu de chose, direz-vous, des rochers en écailles de dragon qui dominent une vallée sauvage, comme un morceau d’Irlande quand les genêts s’en mêlent, en mai, tels des points lumineux qui dansent dans l’œil, que le soleil embrase, quand leur jaune jure joyeusement  avec le vert de l’herbe printanière. Là où l’on se promène, où l’on emmène les amis, où l’on se couche à même la chaleur des rochers, il s’était couché près d’un autre ventre. Dans le vent qui souffle toujours un peu sur les hauteurs, où le regard porte loin, vers les montagnes bleues, vers la Méditerranée, quelles promesses avait-il rompues ? Elle revint dans ce lieu de méditation, chargée de toute sa tristesse, pour tenter de jeter au front des montagnes la douleur qui étreignait son corps tout entier. Son chagrin accrocha les nuages dans le grand matin, s’effilochant sur leurs aspérités. Elle ne se résignait pas au partage. Ici, ils avaient inventé leur légende, s’étaient juré une vie d’amour et de tendresse, une vieillesse amie. Ils avaient chuchoté dans les rochers, jouant avec l’écho de leurs voix, et les rochers leur avaient murmuré en retour ce qu’ils avaient envie d’entendre. Ç’avait été le plus douloureux, le savoir là, si près d’elle, rejouant la complicité avec les pierres, les pousses de coucous et de narcisses blancs, les chevaux camarguais crinière au vent dans la bruyère, et puis plus tard, l’odeur de l’humus et des cèpes et les premières neiges. Savoir qu’il partageait avec une autre d’autres premières fois.

Texte : Marlen Sauvage

Une série de fictions, publiée sur le site des Cosaques des frontières, en avril 2019.

Le cahier de raison

Photo : Marlen Sauvage

En surplomb d’abord, des toits. Et le soleil de fin d’après-midi jetant l’ombre des branches sur les lauzes grises. Elle était là, nichée en contrebas, dans la clairière d’une châtaigneraie. Tout de suite, tu t’étais projetée l’été dans cette herbe verte, à l’écoute du chant de la nature. Il avait suffi de contourner le hameau et de descendre vers cet écart, à pied bien sûr, sans croiser quiconque. Quelques maisons en bord de route, inhabitées, abandonnées, un mur de pierre enflé comme un ventre trop plein, des hangars aux planches pourries, aux lessiveuses remplies de terre où pointait encore un moignon d’arbuste, aux vieilles bassines en tôle émaillée trouées de rouille… A l’entrée du chemin sans issue qui mène à la maison, la voûte de châtaigniers de part et d’autre te protégeait des pensées noires, des obstacles, des malédictions, des remarques jalouses, et tu avançais étrangement poussée par une bienveillance extérieure, saluant sur la droite le vieil arbre aux gargouilles inscrites dans le tronc, puis quittant le chemin pour affronter la façade de la maison à découvert, à travers champ. Tout de suite, tu sus que c’était ici. Au bouillonnement dans tes veines, ton ventre, ton cerveau, suivi de cette liquéfaction debout. Décès, divorce, déménagement. Tu entendais la voix de l’agent immobilier égrenant les trois situations qui président à la vente. Tu n’avais rien demandé pour celle-ci.

La maison vous accueillait de toute sa vigne vierge, rouge déjà et de son lierre grimpant aux fenêtres de l’étage, assaillant même le toit et la cheminée haute de pierre, bizarrement surmontée d’un caillou rond et blanc. Dans le ciel bleu de mai, tu ne voyais qu’elle à droite, et tout de suite à gauche, la majesté simple du pigeonnier. Derrière le crépi gris de la façade au sud, tu devinais les pierres ; vingt pas plus loin du découvris tout l’angle qui s’ouvrait à la vue, avec une aile à l’est et des portes, des fenêtres encore aux contours de fraidonite noire. Stupéfaite, tu restais immobile devant la vision de cette maison rêvée depuis l’enfance. A l’arrière, les bouleaux blancs, les forsythias, les althéas occupaient le talus dans lequel une partie de la maison s’enfonçait. Les rosiers rouges et jaunes en fleurs, l’eucalyptus géant dans cette nature uniforme de châtaigniers, le laurier sauce collé au pignon sud, tout invitait à se taire, à goûter le plaisir de la révélation.

Aucune présence ici pensais-tu. Et puis, le dos bronzé d’un homme dans le jardin potager en contrebas… Ce torse nu devant des pieds de tomates et d’autres plants. Tu te souvins alors du nom de cette vallée : la vallée verte. L’homme délaissa son occupation et vous ouvrit la porte. Tu te dédoublas instantanément, plongeant dans un espace-temps inconnu mais que tu devinais futur, pour te retrouver dans cette immense pièce à la cheminée imposante, tenant un atelier d’écriture pour un groupe d’hommes et de femmes penchés sur des cahiers ou des carnets, dans une musique que tu n’identifias pas. Tu étais attendue.

Bien des mois plus tard, installée dans cette vallée, tu croisas la route d’un homme qui avait travaillé dans cette maison. Quarante ans auparavant, affirmait-il, il avait scellé des pierres dans les murs, enduit les intérieurs, carrelé les sols, réparé la toiture… Tu l’invitas à boire un verre, il te raconta l’histoire de la vallée, et ce qu’il savait de la maison, de ses différents propriétaires, des vacanciers surtout, qui n’avaient eu comme priorité que celle de construire une piscine aujourd’hui enfouie dans la terre. Il te parla de la treille de clinton encore sur pied au coin de la maison, de cette piquette que chacun fabriquait chez soi et partageait avec les voisins, de l’isabelle, ce cépage interdit, parce qu’il rendait fou soi-disant… Verre après verre, le flot de paroles se tarissait, le regard de l’homme se perdait dans le passé, ce n’est pas qu’il se refusait à parler, c’était comme s’il recherchait un souvenir, ou comme s’il hésitait à le révéler. Tu l’encourageas et tu appris encore que la maison ne servait plus que d’abri aux bêtes au début du siècle, qu’une grange ici se remplissait de foin à chaque été, qu’une magnanerie avait été installée sous les combles, qu’en témoignaient encore les petites cheminées aux angles des pièces « là-haut » et les mûriers aux troncs noueux disséminés dans la parcelle, que de l’abri à bois derrière la maison, on pouvait entendre le vent souffler tout autour dans la vallée sans jamais en souffrir comme si la clairière où elle était bâtie la protégeait de tout. « Oui, j’étais bien ici. » ponctua-t-il. Et tu compris qu’il y avait vécu. « Je reviendrai vous voir, ajouta-t-il, et je vous remettrai le cahier de raison que j’ai trouvé ici dès les premiers jours quand j’y travaillais. Je ne parviens pas à tout déchiffrer, mais il parle d’un secret enfoui dans les murs. Je n’ai jamais rien trouvé. » Tu te gardais de lui dire la petite urne en terre jaune retrouvée dans l’encadrement d’une fenêtre que vous veniez d’agrandir. Pourquoi ? Il ajouta que la dernière héritière des lieux était enterrée derrière la maison, sous l’if à la cime brisée, face à la vallée. Dès le départ de l’homme, tu fis le tour de la bâtisse, te glissas sous les branches basses du conifère et au milieu des orties, tu découvris la petite pierre plantée, sans aucune autre trace, qui marquait une tombe protestante. Un flot de tendresse t’envahit. Tu te promis de semer des fleurs et de tailler le rosier pleureur pour honorer la dame. Bien plus tard, les paroles de l’homme te revinrent (il avait tenu promesse et laissé un jour le cahier à l’écriture tarabiscotée dans la boîte à lettres), sans plus réfléchir tu attrapas l’urne jaune, la secoua, elle te parut lourde soudain, ce qu’elle contenait tu n’en avais aucune idée, aussi tu la brisas. Une poussière se répandit et une souffrance immense te submergea.

Le temps passa et plus rien ne fut jamais pareil.

Aujourd’hui alors que tu refermes la porte de cette maison pour la quitter à tout jamais, tu connais le mystère du cahier de raison, le mystère de l’urne. Divorce, décès, déménagement. On t’avait prévenue mais tu n’avais pas pu résister au désir de savoir.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions, intitulée Secrets de maisons, publié sur le site des Cosaques des Frontières.