Un jour, une rencontre (3)

Photo : Marlen Sauvage

Une ancienne cave voûtée dans un petit restaurant d’une ville de province. Les tables s’éparpillent de part et d’autre le long des murs, laissant l’allée centrale libre à la circulation. L’ambiance est jaune et me rappelle Van Gogh, ce jaune du café d’Arles ; et elle est violette comme les touches de peinture sur l’église d’Auvers-sur-Oise. Les serviettes de table en papier jettent leurs carrés colorés dans la tonalité jaune de la longue salle. Je m’installe à droite en descendant les marches, juste là, près d’une niche dans le mur, éclairée par une lampe au halo diffus, et vous vous installez peu après moi, à gauche en descendant les marches, près d’une niche similaire, éclairée tout pareil.

Un regard, un sourire. Vous êtes jeune, la trentaine, grand, mince, le cheveu en bataille, la chemise bleu profond, et vous jetez négligemment votre veste noire sur le dos de la chaise avant de vous asseoir.

A votre deuxième sourire, je vous adresse la parole. Etait-ce vous qui veniez de tenir ouverte pour moi la boîte à lettres de la Poste, dix minutes auparavant ? Non. Je vous ai confondu avec un autre jeune homme à la même dégaine. Vous souriez encore. Vous me demandez tout à trac si je suis « dans le droit ». J’éclate de rire et, inquiète tout à coup, vous interroge : est-ce que je ressemble à quelqu’un qui ferait du droit ? J’attends votre réponse. Vous ne pouvez avancer un non franc et massif, ce serait en quelque sorte renier votre intuition ; à moins que vous n’ayez posé cette question que pour entrer en relation avec moi ; ou à moins que vous soyez obnubilé par une situation qui ne serait réglée que par « le droit ».

Vous hésitez puis me lâchez le morceau. C’est que vous avez un problème avec votre comptable, vous voulez déposer le bilan de votre petite entreprise et une histoire de factures sans justificatif vous empêche de régler cela rapidement. Comme nous devisons par-dessus l’espace laissé libre de l’allée centrale, vite envahi par les clients à cette heure de la journée, je vous propose de vous rejoindre à votre table pour poursuivre notre conversation. Je reprends mon manteau, mes lunettes, En lisant, en écrivant, de Julien Gracq, que je dépose dans la niche près de la chemise bleue, en carton celle-ci – tiens elle est assortie à votre tenue – qui contient les papiers du litige et sur lequel je peux lire le nom de votre entreprise “Pasta Nuova”. Vous avez été militaire, engagé pour deux fois cinq ans, mais vous avez quitté l’armée avant la fin de votre deuxième engagement. L’armée comme solution à une scolarité houleuse d’où vous êtes sorti sans diplôme. Vous vous êtes battu dans une de ces guerres où la France envoya ses meilleures troupes, ses meilleurs hommes. Vous avez vu l’horreur, l’absurdité, et vous n’avez rien supporté de plus une fois que vos yeux avaient été ouverts et votre sensibilité écorchée. Vous avez laissé tous les autres dans cette merde, la leur, puisqu’ils l’avaient choisie et qu’ils étaient incapables de se rebeller, de se poser les bonnes questions, de repérer les manipulations, les biais dans les discours.

Vous êtes parti et vous avez ouvert un commerce de pâtes. Des pâtes fraîches. Aux œufs ?

Ah ! non. Juste avant, vous avez réfléchi, ressassé : que faire de sa vie loin de cette deuxième famille qu’était l’armée pour vous. Car vous ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain. Le bébé, c’était la camaraderie à la virilité fissurée aussitôt qu’un moment de répit s’offrait après les embuscades, les tirs, les fumées, les blessés et les morts, en face les maisons brûlées, les pleurs des enfants, les gens en haillons, le sable et la poussière des maisons écroulées, le sang, la chair en morceaux, les cailloux en feu. Vous avez abandonné ce bébé tout de même. Et vous avez jeté l’eau, définitivement. Croyez-vous.

Vous ne me dites rien de vos cauchemars. Pourtant ils ont éclairé vos yeux noirs d’éclats de bombes sur le métal des casques. J’ai vu la guerre dans vos yeux. Et j’ai serré mes mains l’une dans l’autre à l’abri de la nappe jaune. Vous avez réfléchi pendant un an, dites-vous finalement, réfugié chez Papa et Maman, ces parents dont vous êtes le fils unique et que vous adorez d’un amour massif.

Et vous avez finalement opté pour les pâtes. Aux œufs.

Marlen Sauvage

Une série de fictions, publiée sur le site des Cosaques des frontières, en janvier 2019.

Un jour, une rencontre (2)

Elle avait planifié ce rendez-vous au Train Bleu, à Paris, gare de Lyon, après leur journée de travail, pour lui simplifier les choses. Après tout, il venait de la grande banlieue sud, il avait accepté de la rencontrer pour un projet professionnel qu’elle envisageait de mettre sur pied, elle tenait à ne pas abuser de son temps. Elle avait imaginé qu’ils se rendraient ensuite ensemble à l’assemblée générale de l’association à laquelle ils appartenaient tous deux. Ce qu’elle n’avait pas prévu, elle qui pensait tout maîtriser, c’était les embouteillages de ce soir-là et les deux heures de trajet qu’il lui faudrait endurer depuis l’ouest parisien, le pied sur le frein. Elle se gara enfin, excédée, priant pour qu’il ait patienté jusqu’à son arrivée, certes tardive, une heure de retard bien sonnée – les portables n’existaient pas encore. Elle courut dans le hall de la gare, se heurta à quelques voyageurs, se tordit une cheville, grimpa les escaliers deux à deux, parvint tout essoufflée dans les salons à l’ambiance feutrée, aux canapés de cuir, au parquet blond, aux tapis de laine. Peu de monde. Un garçon s’avança vers elle qui tournait la tête de tous côtés ; elle finit par lui demander si un homme n’avait pas laissé un message pour elle. Elle le décrivit. Il ne pouvait la renseigner, les clients vont et viennent, vous savez, je ne retiens rien d’eux particulièrement ! Elle pesta intérieurement, s’assit à une table et commanda un café crème. Elle l’attendrait ici, comme convenu, il reviendrait sans doute. Mais le temps passa, l’heure de la réunion approchait, il lui fallait filer dans le 1er arrondissement…

La salle bruissait de bavardages, d’éclats de rire, de chaises bousculées. Quand il entra et l’aperçut en grande discussion avec l’un des participants, il la dévisagea – elle se tenait face à la porte et avait tout de suite remarqué sa grande taille, son blouson de cuir marron, sa désinvolture – il plissa les yeux, la visa de son index et son majeur droits réunis comme s’il tenait un révolver, elle reçut le coup en plein cœur et s’affaissa. Près d’elle, son interlocuteur ne comprit rien à ce qui se passait. Mais lui se précipita pour la relever, ils se sourirent, complices déjà. Elle s’excusa platement de lui avoir posé un lapin, il lui montra les livres qu’il venait d’acheter, Théodore Monod, par Isabelle Jarry ; un beau livre d’un auteur jeunesse, et la réunion commença. Alors qu’il s’éclipsait avant la fin, elle le rejoignit dans le couloir pour convenir d’un autre rendez-vous. Tout en la fixant du regard, souriant malicieusement, il effleura l’intérieur de son poignet avant d’ouvrir son agenda. Le surlendemain elle recevait une carte. « Entre le 9 et le 20 mars, trouve une journée… je t’emmène au cinéma. Je te parlerai de ce festival et des pays scandinaves. » Ce fut le début d’une longue histoire ponctuée du rendez-vous annuel rouennais où ils découvrirent ensemble Markku Pölönen, Clas Lindberg, Bent Hamer, Sulev Keedus ou encore Kjell-Ake Andersson… Ils s’inventèrent un passé où tout petits, ils échangeaient caramels mous et carambars dans un bac à sable ; à force de le répéter, ils finirent par le croire. Ils s’envoyaient quotidiennement par fax (c’était vraiment le bon vieux temps !) des mots d’amour et des collages, se téléphonaient durant des heures à toute heure du jour ou de la nuit, se retrouvaient dans un coin de France, de Belgique ou de Hollande pour le plaisir d’une exposition, d’une virée au vert, de la découverte. Chaque jour fut un enchantement. Jusqu’au jour où  il partagea leur territoire…

…peu de chose, direz-vous, des rochers en écailles de dragon qui dominent une vallée sauvage, comme un morceau d’Irlande quand les genêts s’en mêlent, en mai, tels des points lumineux qui dansent dans l’œil, que le soleil embrase, quand leur jaune jure joyeusement  avec le vert de l’herbe printanière. Là où l’on se promène, où l’on emmène les amis, où l’on se couche à même la chaleur des rochers, il s’était couché près d’un autre ventre. Dans le vent qui souffle toujours un peu sur les hauteurs, où le regard porte loin, vers les montagnes bleues, vers la Méditerranée, quelles promesses avait-il rompues ? Elle revint dans ce lieu de méditation, chargée de toute sa tristesse, pour tenter de jeter au front des montagnes la douleur qui étreignait son corps tout entier. Son chagrin accrocha les nuages dans le grand matin, s’effilochant sur leurs aspérités. Elle ne se résignait pas au partage. Ici, ils avaient inventé leur légende, s’étaient juré une vie d’amour et de tendresse, une vieillesse amie. Ils avaient chuchoté dans les rochers, jouant avec l’écho de leurs voix, et les rochers leur avaient murmuré en retour ce qu’ils avaient envie d’entendre. Ç’avait été le plus douloureux, le savoir là, si près d’elle, rejouant la complicité avec les pierres, les pousses de coucous et de narcisses blancs, les chevaux camarguais crinière au vent dans la bruyère, et puis plus tard, l’odeur de l’humus et des cèpes et les premières neiges. Savoir qu’il partageait avec une autre d’autres premières fois.

Texte : Marlen Sauvage

Une série de fictions, publiée sur le site des Cosaques des frontières, en avril 2019.

Le cahier de raison

Photo : Marlen Sauvage

En surplomb d’abord, des toits. Et le soleil de fin d’après-midi jetant l’ombre des branches sur les lauzes grises. Elle était là, nichée en contrebas, dans la clairière d’une châtaigneraie. Tout de suite, tu t’étais projetée l’été dans cette herbe verte, à l’écoute du chant de la nature. Il avait suffi de contourner le hameau et de descendre vers cet écart, à pied bien sûr, sans croiser quiconque. Quelques maisons en bord de route, inhabitées, abandonnées, un mur de pierre enflé comme un ventre trop plein, des hangars aux planches pourries, aux lessiveuses remplies de terre où pointait encore un moignon d’arbuste, aux vieilles bassines en tôle émaillée trouées de rouille… A l’entrée du chemin sans issue qui mène à la maison, la voûte de châtaigniers de part et d’autre te protégeait des pensées noires, des obstacles, des malédictions, des remarques jalouses, et tu avançais étrangement poussée par une bienveillance extérieure, saluant sur la droite le vieil arbre aux gargouilles inscrites dans le tronc, puis quittant le chemin pour affronter la façade de la maison à découvert, à travers champ. Tout de suite, tu sus que c’était ici. Au bouillonnement dans tes veines, ton ventre, ton cerveau, suivi de cette liquéfaction debout. Décès, divorce, déménagement. Tu entendais la voix de l’agent immobilier égrenant les trois situations qui président à la vente. Tu n’avais rien demandé pour celle-ci.

La maison vous accueillait de toute sa vigne vierge, rouge déjà et de son lierre grimpant aux fenêtres de l’étage, assaillant même le toit et la cheminée haute de pierre, bizarrement surmontée d’un caillou rond et blanc. Dans le ciel bleu de mai, tu ne voyais qu’elle à droite, et tout de suite à gauche, la majesté simple du pigeonnier. Derrière le crépi gris de la façade au sud, tu devinais les pierres ; vingt pas plus loin du découvris tout l’angle qui s’ouvrait à la vue, avec une aile à l’est et des portes, des fenêtres encore aux contours de fraidonite noire. Stupéfaite, tu restais immobile devant la vision de cette maison rêvée depuis l’enfance. A l’arrière, les bouleaux blancs, les forsythias, les althéas occupaient le talus dans lequel une partie de la maison s’enfonçait. Les rosiers rouges et jaunes en fleurs, l’eucalyptus géant dans cette nature uniforme de châtaigniers, le laurier sauce collé au pignon sud, tout invitait à se taire, à goûter le plaisir de la révélation.

Aucune présence ici pensais-tu. Et puis, le dos bronzé d’un homme dans le jardin potager en contrebas… Ce torse nu devant des pieds de tomates et d’autres plants. Tu te souvins alors du nom de cette vallée : la vallée verte. L’homme délaissa son occupation et vous ouvrit la porte. Tu te dédoublas instantanément, plongeant dans un espace-temps inconnu mais que tu devinais futur, pour te retrouver dans cette immense pièce à la cheminée imposante, tenant un atelier d’écriture pour un groupe d’hommes et de femmes penchés sur des cahiers ou des carnets, dans une musique que tu n’identifias pas. Tu étais attendue.

Bien des mois plus tard, installée dans cette vallée, tu croisas la route d’un homme qui avait travaillé dans cette maison. Quarante ans auparavant, affirmait-il, il avait scellé des pierres dans les murs, enduit les intérieurs, carrelé les sols, réparé la toiture… Tu l’invitas à boire un verre, il te raconta l’histoire de la vallée, et ce qu’il savait de la maison, de ses différents propriétaires, des vacanciers surtout, qui n’avaient eu comme priorité que celle de construire une piscine aujourd’hui enfouie dans la terre. Il te parla de la treille de clinton encore sur pied au coin de la maison, de cette piquette que chacun fabriquait chez soi et partageait avec les voisins, de l’isabelle, ce cépage interdit, parce qu’il rendait fou soi-disant… Verre après verre, le flot de paroles se tarissait, le regard de l’homme se perdait dans le passé, ce n’est pas qu’il se refusait à parler, c’était comme s’il recherchait un souvenir, ou comme s’il hésitait à le révéler. Tu l’encourageas et tu appris encore que la maison ne servait plus que d’abri aux bêtes au début du siècle, qu’une grange ici se remplissait de foin à chaque été, qu’une magnanerie avait été installée sous les combles, qu’en témoignaient encore les petites cheminées aux angles des pièces « là-haut » et les mûriers aux troncs noueux disséminés dans la parcelle, que de l’abri à bois derrière la maison, on pouvait entendre le vent souffler tout autour dans la vallée sans jamais en souffrir comme si la clairière où elle était bâtie la protégeait de tout. « Oui, j’étais bien ici. » ponctua-t-il. Et tu compris qu’il y avait vécu. « Je reviendrai vous voir, ajouta-t-il, et je vous remettrai le cahier de raison que j’ai trouvé ici dès les premiers jours quand j’y travaillais. Je ne parviens pas à tout déchiffrer, mais il parle d’un secret enfoui dans les murs. Je n’ai jamais rien trouvé. » Tu te gardais de lui dire la petite urne en terre jaune retrouvée dans l’encadrement d’une fenêtre que vous veniez d’agrandir. Pourquoi ? Il ajouta que la dernière héritière des lieux était enterrée derrière la maison, sous l’if à la cime brisée, face à la vallée. Dès le départ de l’homme, tu fis le tour de la bâtisse, te glissas sous les branches basses du conifère et au milieu des orties, tu découvris la petite pierre plantée, sans aucune autre trace, qui marquait une tombe protestante. Un flot de tendresse t’envahit. Tu te promis de semer des fleurs et de tailler le rosier pleureur pour honorer la dame. Bien plus tard, les paroles de l’homme te revinrent (il avait tenu promesse et laissé un jour le cahier à l’écriture tarabiscotée dans la boîte à lettres), sans plus réfléchir tu attrapas l’urne jaune, la secoua, elle te parut lourde soudain, ce qu’elle contenait tu n’en avais aucune idée, aussi tu la brisas. Une poussière se répandit et une souffrance immense te submergea.

Le temps passa et plus rien ne fut jamais pareil.

Aujourd’hui alors que tu refermes la porte de cette maison pour la quitter à tout jamais, tu connais le mystère du cahier de raison, le mystère de l’urne. Divorce, décès, déménagement. On t’avait prévenue mais tu n’avais pas pu résister au désir de savoir.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions, intitulée Secrets de maisons, publié sur le site des Cosaques des Frontières.

La maison de Noé

Photo : Marlen Sauvage

Plantée au milieu d’une nature indomptée (semblait-il à mes yeux de citadine), la maison de Noé – dont le nom paradait sur un tronc de châtaignier à l’orée d’un couloir vert qu’éclairaient à peine les rayons du soleil de mai – la bâtisse en pierre, le mas cévenol en forme de S, me happa tout entière alors que se nouait de mon ventre à ma gorge une appréhension indéfinissable. J’avançai subjuguée à travers le pré en pente, découvrant les détails du lieu : le pigeonnier à l’extrémité de l’aile est, en partie caché par un laurier-sauce haut de quatre mètres, les canisses usées qui protégeaient un semblant de terrasse dallée de pierres de schiste, un grenadier dont le port touffu dévoilait des fleurs couleur de feu à la texture fripée telle du papier crépon (longtemps après, je découvrirai qu’on l’appelait aussi le pommier de Carthage, un clin d’œil du destin sans doute…), les rosiers jaunes, l’eucalyptus aux reflets argentés enveloppant sous ses branches les plus basses un seringat – le jasmin des poètes –, au doux parfum de fleur d’oranger. J’allais vivre ici quinze ans à la découverte de ce que j’étais profondément, baignée dans un environnement chargé de silence et de solitude, livrée aux éléments, aux orages qui claquent dans un ciel sec, aux pluies diluviennes, à la blancheur inopinée des nuits d’hiver épargnant pour un temps trop court l’habitant de tout contact avec l’extérieur, dans ce lieu où la seule injonction qui vaille reste la contemplation. S’il n’y avait pas de hasard dans cette rencontre, c’est que nous avions écumé la région durant un an pour trouver la maison de nos rêves ; s’il y avait un rendez-vous entre la maison de Noé et moi, c’est que celle-ci devait m’apprendre le détachement alors que tout mon univers affectif n’avait été jusque là que liens et dépendance.

Quinze ans… un autre jour de mai, assise dans l’herbe devant la façade, je promenais mes pensées sur chacune de ses fenêtres à l’étage et au rez-de-chaussée. Je devinais chaque pierre de fraidonite, noire sous le ciment, aux joints qui se fissuraient. Toutes les vitres reflétaient le ciel et ses nuages, passants éthérés aux contours inquiets que j’avais traqués assidûment à toutes les saisons. L’ancienne vigne vierge agrippait encore ses ventouses sur le crépi usé, l’ombre projetée de ses vrilles dessinait d’autres fioritures, arabesques mouvantes sous mon regard clignotant. Bientôt l’autre vigne, nouvelle, se hisserait sur ses rameaux, l’enroulerait de sa jeunesse, partagerait avec l’ancienne sa verdeur. Je ne la verrai pas. La fraîcheur de la terre s’infiltrait dans mon corps, le tétanisant par endroits.

A proximité poussait un mûrier noir, mordoré à l’automne avant que ses feuilles ne parsèment délicatement le sol. Le regarder me suffisait. Insensiblement, mes pensées reculaient jusqu’au mûrier de l’enfance, blanc, dont je ne me lassais pas d’enlacer le tronc noueux, de suivre délicatement les méandres de l’écorce. Les souvenirs me ramenaient au cocon que j’avais un jour tenu dans ma paume, rugueux et jaune. Entre chrysalide et papillon. Ou fil de soie ? Quelques décennies plus tard, je me questionnais sur le moment où la dernière Parque le trancherait, déjouant mon instinct de vie, mon optimisme, mes projets. Et j’identifiais enfin l’appréhension ressentie le jour de notre rencontre, que le jour était venu où je réalisai n’avoir parcouru qu’un morceau du chemin sous les auspices de la belle maison et de ses Lares familiers. Tant de bagarres, de retournements, d’acharnement, de volonté, d’hivers, d’étés, cette vie exigeante, ma vie, pour retrouver loin dans le ventre l’aiguillon de la mélancolie. Quinze ans… Ainsi elle me demandait de partir, de la quitter ; elle m’élevait à la hauteur de notre connivence. Les deux cœurs à droite gravés dans la pierre battaient dans le mien. Je répétais sans fin j’avais une maison en Cévennes. Massive comme un vaisseau.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte a d’abord été publié sur le site des Cosaques des Frontières, en mai 2019.

Le Tarn en furie, Claudine Albouy

Photo : DR – 48 Info du 12 juin

La France est déconfinée en ce début juin 2020. Après un mois de mai estival qui nous a dorlotés, le Tarn a enfin repris ses jolies couleurs transparentes avec un niveau d’eau même acceptable pour les premiers baigneurs, les algues ont enfin pris la poudre d’escampette, tout semblait rentrer dans l’ordre… Mais des nuages aux formes fantastiques, aux couleurs anthracite bourlinguent de plus en plus souvent, accompagnés de quelques ondées bénéfiques…Les maraîchers et jardiniers se réjouissent  pour ce cadeau…Mais le ciel se charge de plus en plus souvent, nous aurions dû nous méfier de ces cadeaux gratuits pendant tout le confinement ensoleillé, débordé de couleurs, de chaleur… Donner pour mieux reprendre! La semaine précédente, un violent orage avec des chutes de grêle très localisées avait déclenché une série de mini catastrophes dans certains hameaux. En une demi-heure, la montagne avait craché une multitude de ruisseaux boueux chargés de pierres qui dévalèrent avec rapidité les rues de Fayet. Bataille immédiate : armés de pelles, balais nous avons lutté pour repousser l’eau et des tonnes de pierres arrivées avec sans-gêne direct des sentiers noirs de la montagne ! Arrachant tout sur son passage, bougeant les coupadous et creusant des profondes crevasses dans le chemin des châtaigniers…Nous venions juste de colmater les dégâts. En face, le hameau de la Rochette n’avait pas trop souffert, les serres étaient sorties vaillamment indemnes, quelques bâches envolées mais les plants étaient prêts à se vendre. Ce jeudi 11 juin, tous les médias avaient brandi le spectre de l’arrivée d’un épisode cévenol, il y a les prudents qui croient aux loups et ceux qui font confiance à Dame nature… Toute cette fin de journée le ciel était devenu de plomb, menaçant, noir, laissant échapper des roulements de tonnerre de plus en plus continus. Une colère sourde s’était installée discrètement en début de soirée pour éclater très fort au fil des heures, la pluie battait avec furie, les éclairs zébraient le ciel, on sentait la fureur monter de plus en plus, le tonnerre hurlait sans répit. Dans bien des chaumières, la trouille avait dû s’enraciner… Nous dormions dans la véranda donc aux premières loges pour une observation ! Nous avions fini par nous endormir, incroyable ! Et puis à trois heures du matin il y a eu un coup terrible, la maison s’est mise à trembler avec une drôle de vibration dans le sol, l’esprit s’emballe, un tremblement de terre ou un gros rocher qui s’est détaché des falaises au-dessus ? Non, pas d’inquiétude nous sommes tout de même loin et puis il y a  entre nous la forêt de châtaigniers pour stopper l’impertinent !!! Les milles pensées galopent à 100 kilomètres à l’heure. Dominique dort tranquille ou pas mais il dort. Impossible de me rendormir ! La trouille commence à rôder… Je me lève, mince ! plus d’électricité, mince ! il faut sortir : le disjoncteur est à l’extérieur en bas dans le bureau de Dominique. J’enfile le ciré, il pleut très fort toujours avec des éclairs et du tonnerre, j’ouvre la porte, la mimine en profite pour s’engouffrer et ne pas dire bonjour ! Je comprends tout de suite au bruit que fait la rivière qu’une très grosse crue s’amorce… Le faisceau de ma frontale danse à droite à gauche pour une surveillance ultime. Pour faire cinq mètres, je suis déjà trempée… Ouf le disjoncteur est en vue, le bureau de Dominique rangé, donc mon doigt vengeur rétablit le courant sans me prendre les pieds dans une pile de bouquins ! Je me recouche en devinant que la journée va être dure, une heure de sommeil pas plus car l’inquiétude m’éperonne et le bruit de la rivière semble envahir la maison. A six heures du matin, message de Camille la situation est dantesque. A la Salle-Prunet, la Mimente a une crue jamais vue, un petit car, une voiture et plein d’autres choses viennent de partir et l’eau continue de monter. « Vite la grand-mère, la centenaire, nous dit-il, cela craint ! » Il faut se rendre en face à la Rochette sous une pluie battante, pas le temps de prendre un café, une seule chose : sauter dans son pantalon et vite partir. C’est chose faite, en arrivant sur notre pont on comprend vite : le Tarn marron est en folie, des troncs d’arbres et toutes sortes de choses passent à toute vitesse, une vague gigantesque se fait sur le pilier… A la Rochette, toutes les voitures, enfin presque toutes, sont déjà remontées sur la hauteur vers l’aire naturelle de camping. Nous avançons tout de même en voiture pour nous rendre compte : c’est l’apocalypse !  La route est déjà coupée au niveau de la piscine, le Tarn s’étale maintenant sur toute la plaine, la cabane des chevaux est arrachée, emportée, on entend le craquement des arbres, de vrais cris, des gémissements, impossible de lutter contre cette force phénoménale, pourtant il y a Maxime et Sandy qui essaient de faire revenir les trois « ânes laboureurs » des maraîchers. Il faut les sauver mais les bêtes refusent de bouger, elles doivent être tétanisées par la peur mais à tout moment elles peuvent se prendre un arbre, il y en a d’énormes qui passent à grande vitesse et maintenant avec la largeur du Tarn elles vont bientôt être au milieu… Bon, laissons les ânes, la maréchaussée est au courant, pensons à la grand -mère. Je vois une planche qui fait comme une petite passerelle entre le bitume et la prairie devant chez Raymonde, je pose le pied dessus et hop la planche se met à la verticale, je m’enfonce dans le fossé en dessous ! Me voilà avant que le sauvetage commence trempée jusqu’à la culotte ! Chez Raymonde, pas de panique mais elle est encore couchée, l’aide de nuit se réveille, je l’appelais en vain au téléphone depuis une heure et là tout s’accélère, il faut faire vite. Le lève-personne, le fauteuil roulant, couper l’électricité, tout mettre en hauteur au cas où… car l’eau continue de monter vite, inexorablement…Muriel fait déjeuner Raymonde, lui fait prendre ses médicaments. Nous, nous sortons sur la terrasse pour nous aider à prendre la décision d’extirper ou pas la centenaire, l’hôpital est d’accord pour la mettre en sécurité le temps que tout rentre dans l’ordre mais l’eau risque-t-elle vraiment de rentrer dans la maison ? De mémoire d’habitants cela n’est jamais arrivé mais les temps changent ! Alors que nous réfléchissons encore, devant nos yeux effarés, on voit passer un grand camping-car malmené à gauche à droite et d’un seul coup on voit ses lumières allumées !!! Oh pauvre ! je mélange mes touches pour prévenir les pompiers peut-être y a-t-il du monde dedans. Là, dans mes mains c’est la bloblote qui refait surface vingt ans en arrière quand les quatre jeunes d’ici sont tombés en voiture lors d’une crue et ont été engloutis, un drame monstrueux. Ce n’est pas le moment de ressasser, les ânes ne sont toujours pas sauvés et le Tarn monte toujours, il est maintenant à cinq mètres de la maison, engagé sur le parking. Dominique part chercher la voiture pour passer par l’étroite ruelle du haut du hameau. Vite, des affaires dans une valise, ne rien oublier d’important pour les oreilles, les yeux, les pieds ; habits pour la nuit, le jour, la carte vitale, la carte d’identité, la radio, les mouchoirs et vite vite refaire un coup de lève-personne pour mettre la mamie dans un fauteuil plus léger au cas où il faudrait se taper sous la pluie la côte très raide de la ruelle ! La voiture est là devant la porte. Ouf ! Il a pu passer, Raymonde ne veut pas partir : elle ne se rend pas compte comme d’habitude de la situation !!  « Tu ne sais pas nager » et elle nous répond « j’apprendrai ! » Il vaudrait mieux qu’elle s’entraîne avec le masque et le tuba ! Le treuil est en action, les rampes de moto installées et hop la grand-mère est dans la voiture, sanglée, direction l’hôpital où nous l’expédions rapidement car les consignes draconiennes du Covid nous empêchent de rentrer et l’installer. Pas de visite avant le dimanche. Dur dur pour elle… Quand je reviens à la Rochette les ânes sont sortis et mis à l’abri, je préviens les pompiers qui ont autre chose à faire que de s’occuper des bêtes. Partout, c’est la désolation. Les joyeux drilles du hameau ne rigolent plus, ils essaient de sauver du matériel, le quad, la remorque, déjà deux voitures flottent mais l’eau est la plus forte c’est elle qui gagne et nos larrons reviennent vaincus. Le Tarn va tout envahir et grignoter mètre après mètre l’espace sans trêve : jardins, cultures, piscine, parking, caves, garages, terrasses, outils de travail, mais aucune victime n’est à déplorer. La décrue le samedi laisse la Rochette exsangue, ravagée, dévastée. Certains pleurent, d’autres font péter les bières, le temps de se poser, s’organiser dans la solidarité et de retrousser tous les manches… Le jardin de Jeanne est recouvert dans sa totalité de plus d’un mètre de haut de bois flottés, plus loin dans un enchevêtrement inextricable d’arbres de plus d’un mètre de diamètre, des tuyaux d’arrosage d’irrigation, table de pique-nique venue d’ailleurs, des ferrailles de tout genre sont imbriquées, des amas énormes parsèment le paysage. L’Eden du confinement est triste à pleurer : certains le font, d’autres préfèrent s’acharner, nettoyer, récupérer, il va falloir de l’énergie et de la solidarité en continu pour reconstruire ce petit paradis… Le samedi, plusieurs parlent de partir. Espérons qu’une petite dose d’amnésie pourra s’infiltrer pour aider à la cicatrisation des blessures. L’eau est montée jusqu’à la quatrième marche de l’escalier, il y en a six, l’appartement de Raymonde a été préservé, nous aurions pu lui épargner cette chevauchée fantastique mais comme les voyages forment la jeunesse, tous les espoirs sont permis ! La décrue n’est pas encore terminée, la solidarité et l’entraide ont été au rendez-vous et le soleil réchauffe tout de même un peu  les cœurs…

Mardi 16 juin 2020

Claudine Albouy

Merci, Claudine, pour ce reportage en différé. MS

Sous le voile, Mireille Rouvière

©Marlen Sauvage – Rivière à Grattegals, Lozère

Qui voit ses veines voit ses peines – son visage ne laisse pas des veinules apparaître mais des rides qui se croisent et s’entrecroisent et ressemblent au delta du Rhône le pays d’où elle vient – avec ses alluvions qui resserrent en fins ruisselets l’eau et peuvent nous apporter par  leurs cheminements la sagesse et la connaissance – son faciès fripé comme une pomme oubliée que l’on retrouve au printemps encore ferme à l’intérieur qui vous surprend par son goût sucré suave et exquis lorsque vous la croquez – entoure  deux yeux pétillants et vifs du désir de découverte qui ne l’a pas encore abandonnée –  des petites pattes lui donnent une expression de douceur et de compréhension envers tout ce qui l’entoure pourtant – combien de perles salées a-t-il fallu pour creuser ces sillons aussi profondément dans sa chair et combien de soucis d’inquiétudes et d’attentes son front a-t-il ruminés  avant de contourner toutes les cellules dont il est fait – comme un vieux parchemin bruni par le temps son teint en a pris la couleur et garde sur la crête de ses ridules le nacre et la brillance des années – le Mistral ce vent violent dont on n’arrive pas à s’abriter qui passe par tous les interstices elle l’a accepté et lui a laissé le droit de lui tailler un visage émacié – pourquoi lutter aussi contre lui se disait-elle des luttes elle en avait suffisamment dans d’autres domaines – lui parfois au moins il emportait par sa force quelques bribes de préoccupations qui la laissaient légère – ses lèvres un joyau qu’elle surligne avec un peu de rouge rehausse la volonté que ses yeux affichent après tant d’années – elles sont encore charnues et gourmandes de la vie qu’elle a voulu engloutir avec une boulimie carencée – sa bouche n’a pas retenu le pli amer et désabusé qu’elle aurait été en droit de prendre et les mots doux et onctueux qui en sortent savent apaiser la petite tête blonde et bouclée posée sur ses genoux – elle la caresse d’un geste d’apaisement avec des mains aux veines saillantes qui charrient toutes les misères que le monde concède aux gens dans le malheur – combien de tâches ont-elles accomplies combien de linge ont-elles frotté l’un contre l’autre dans l’eau de la rivière encore froide au printemps combien de larmes de tristesse ou de rage ont elles essuyées

Texte : Mireille Rouvière

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS