Sous le voile, Mireille Rouvière

©Marlen Sauvage – Rivière à Grattegals, Lozère

Qui voit ses veines voit ses peines – son visage ne laisse pas des veinules apparaître mais des rides qui se croisent et s’entrecroisent et ressemblent au delta du Rhône le pays d’où elle vient – avec ses alluvions qui resserrent en fins ruisselets l’eau et peuvent nous apporter par  leurs cheminements la sagesse et la connaissance – son faciès fripé comme une pomme oubliée que l’on retrouve au printemps encore ferme à l’intérieur qui vous surprend par son goût sucré suave et exquis lorsque vous la croquez – entoure  deux yeux pétillants et vifs du désir de découverte qui ne l’a pas encore abandonnée –  des petites pattes lui donnent une expression de douceur et de compréhension envers tout ce qui l’entoure pourtant – combien de perles salées a-t-il fallu pour creuser ces sillons aussi profondément dans sa chair et combien de soucis d’inquiétudes et d’attentes son front a-t-il ruminés  avant de contourner toutes les cellules dont il est fait – comme un vieux parchemin bruni par le temps son teint en a pris la couleur et garde sur la crête de ses ridules le nacre et la brillance des années – le Mistral ce vent violent dont on n’arrive pas à s’abriter qui passe par tous les interstices elle l’a accepté et lui a laissé le droit de lui tailler un visage émacié – pourquoi lutter aussi contre lui se disait-elle des luttes elle en avait suffisamment dans d’autres domaines – lui parfois au moins il emportait par sa force quelques bribes de préoccupations qui la laissaient légère – ses lèvres un joyau qu’elle surligne avec un peu de rouge rehausse la volonté que ses yeux affichent après tant d’années – elles sont encore charnues et gourmandes de la vie qu’elle a voulu engloutir avec une boulimie carencée – sa bouche n’a pas retenu le pli amer et désabusé qu’elle aurait été en droit de prendre et les mots doux et onctueux qui en sortent savent apaiser la petite tête blonde et bouclée posée sur ses genoux – elle la caresse d’un geste d’apaisement avec des mains aux veines saillantes qui charrient toutes les misères que le monde concède aux gens dans le malheur – combien de tâches ont-elles accomplies combien de linge ont-elles frotté l’un contre l’autre dans l’eau de la rivière encore froide au printemps combien de larmes de tristesse ou de rage ont elles essuyées

Texte : Mireille Rouvière

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

La fleur des petits pois, Anne V.

Saint-Julien d’Arpaon, le long de la voie verte, ancienne voie ferrée de Ste-Cécile d’Andorge à Florac.

La queue va pas lui tomber ; la queue va pas lui tomber ; qu’est ce que ça veut dire ? La queue va pas lui tomber ; d’accord dans le contexte, je comprends, mais ça va plus loin, c’est sûr, faut pas se laisser avoir ; la queue va pas lui tomber; c’est pas la peine d’en prendre trop soin, faut pas la ménager, c’est ça ; faut pas la ménager, ou le, ou les ; on est des durs chez nous, des costauds,  on se laisse pas aller, on prend sur soi, on montre pas ses faiblesses, d’abord des faiblesses on n’en a pas, c’est ça non ? Pour expliquer le contexte, la queue qui tombe pas, c’est celle des brebis qu’on a un peu bousculées ; ah oui, parce que les brebis, on y fait attention quand même, on leur parle, on se soucie de leur queue de leurs oreilles de leur ventre de leur appétit et tout et tout ; la queue qui va pas tomber c’est pour continuer à tenir bon ; faut pas baisser les bras ; quand ça va pas, on serre les dents et on continue ; on se plaint pas, on se plaint jamais ; d’ailleurs pour ça, il faudrait des mots et des mots on n’en a pas beaucoup, des mots, on en a pour le temps qu’il fait  pour le sens du vent pour la pluie de la Saint Médard avec Barnabé qui veut toujours tout arrêter, pour la terre qui sèche se mouille et pour tout ce qui pousse dans les champs, pour les brebis les agneaux les bassibes les perrochs et toutes les fèdes, pour les grives les trides les lièvres et tout ce qui vagabonde dans les bois et les pelléns, mais pour nous qu’est ce qui nous reste comme mots ? Des queues qui tombent ? Ah non, c’est pas fini, quand il n’y a plus d’espoir on a d’autres mots, on ne voit pas la fleur des petits pois, ça veut dire le printemps ne reviendra plus, c’est la fin qui s’annonce, alors là, faut prendre soin, on se couche, on reste au lit, on appelle le docteur le curé les voisines, on fait de la tisane c’est comme ça quand c’est grave ; mais la fleur des petit pois, c’est encore pour les agneaux, c’est pas pour nous, pour nous on a pas de mots jolis avec des fleurs de petits pois, nos mots à nous, on a les a enfouis tout au fond de notre ventre, bien cachés pour qu’ils ne sortent pas comme ça sans prévenir ; alors quand ça va pas, quand elle est là couchée sur son lit et que même la tisane ne peut plus rien faire, on fait quoi on dit quoi on peut pas parler de petit pois alors on utilise les mots des autres ceux du curé avec notre père et je vous salue Marie mais on sait que c’est pas vrai que les vrais mots ils vont finir par jaillir parce que nos yeux se mouillent notre gorge enfle notre ventre se creuse et on sait aussi que ces mots on les a pas si bien cachés que ça, que ce sourire que cette main qui serre un peu trop fort la sienne que cette présence, que ces regards, que ces gestes ce sont ses mots à lui ; ses mots qu’il ne sait pas dire ; des mots. Il a posé la lettre près de l’ oreiller.

Texte : Anne Vernhet
Photo : Marlen Sauvage

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Le désir d’une vie sauvage

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« La cosmose, se fondre dans la nature, est une expérience de fusion du soi dans le monde des éléments et de communauté des êtres de nature : le moi ne résiste plus à la pénétration du monde en lui. La perméabilité de la peau rejoint la porosité du monde. Le corps devient le monde comme dans le bronzage, le plein air, l’hivernage, l’enfouissement, la spéléologie… Autant de techniques de cosmose pour décider de la limite du corps vécu face aux épreuves traversées par le corps vivant. L’abandon dans l’autre, dans l’élément, dans le monde, est une passivité mondaine du corps dans laquelle le monde m’éprouve. Le monde est une épreuve de l’autre en soi, moins selon un rapport de force supposé que comme acceptation du cosmos en tant qu’une part de moi-même, une cosmos-pathie. L’abandon dans le silence de la nature comme renonciation à soi dans l’embrassement du monde. Après trois années d’enfermement forcé au Liban comme otage, Jean-Paul Kauffmann concède avoir aujourd’hui besoin d’être confronté à l’immensité de la nature, besoin de la démesure de ce paysage, ponctué par des vides au milieu des pinèdes mais jamais borné. »

Bernard Andrieu, philosophe, professeur à l’université Paris-Descartes – Le désir d’une vie sauvage : vers la cosmose
Extrait d’un article publié dans 303 arts recherches, créations « Sauvage », n° 153.

Construire une ville… – Arriver

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Le désordre de la foule ; les escaliers comme des avaloirs régurgitant leurs proies devant le poste de police ; l’attente longue, poussant négligemment du pied la valise trop lourde ; les têtes que l’on compte pour estimer son temps de passage ; les soupirs de la dame devant soi qui ne rattrape plus son petit garçon fatigué, fatigant ; le brouhaha intense des pieds sur le carrelage usé, des allées et venues, des discussions ; l’éclairage violent au néon blanc et froid ; les bagages au tapis n° 2 ; la bousculade contre le caoutchouc roulant ; les pleurs des enfants fatigués ; les téléphones sonores ; les informations que l’on s’échange, la langue retrouvée ; et la sortie enfin, entre deux haies de familles, de connaissances, d’amis, jetés là par le hasard des voyages de leurs proches, auxquels on vole un sourire pour le réconfort factice de se savoir attendu ; et puis on presse le pas entre ceux qui s’embrassent pour échapper enfin à l’oppression de la foule, respirer, chercher des yeux le panneau « sortie » oublié durant tous les mois au loin ; la valise à roulettes que l’on traîne et l’air de la rue que l’on respire, empoussiéré, épais encore malgré l’heure grise, les irrégularités du sol ; les taxis qui vous hèlent, se diriger vers les jaunes, deux ou trois mots dans le dialecte local, convenir d’un prix et grimper dans l’auto déglinguée, vérifier d’un œil le compteur, et rassurée enfin, se laisser conduire jusqu’à l’avenue plantée d’eucalyptus, aux trottoirs encombrés de poubelles, de sacs plastique, de chats. Jusque devant la façade. Carthage tout entière contenue dans cette maison. J’étais revenue. A quel endroit de la vie ? Ailleurs, assise dans l’herbe devant une autre façade, je promenais mes pensées sur chacune des fenêtres, sur chacune des portes du rez-de-chaussée à l’étage. Si près dans le temps. Je devinais chaque pierre de fraidonite, noire sous le ciment, aux joints qui se fissuraient. L’ancienne vigne vierge agrippait encore ses ventouses sur le crépi usé, l’ombre projetée de ses vrilles dessinait d’autres fioritures, arabesques mouvantes sous mon regard clignotant. Bientôt l’autre vigne, nouvelle, se hisserait sur ses rameaux, l’enroulerait de sa jeunesse, partagerait avec l’ancienne sa verdeur. Je ne la verrai pas. Comment dire cette présence en moi, alors, cette certitude que le bonheur goûté jusqu’ici était éphémère, que je n’avais peut-être rien atteint au bout du compte dans cette vie, que je n’avais encore parcouru qu’un morceau du chemin ? Tant de bagarres, de retournements, d’acharnement, de volonté, d’hivers, d’étés, cette vie cévenole, rugueuse, exigeante, ma vie, pour retrouver loin dans le ventre l’aiguillon de la mélancolie. Ainsi la maison me demanderait de partir, de la quitter, elle m’élevait à la hauteur de notre connivence. Je répétais sans fin devant Carthage j’avais une maison en Cévennes. Massive comme un vaisseau.

 

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé