Joséphine, Josépha…

Atelier d’écriture en Cévennes, des photos étalées sur la table, la même image existe deux fois ; deux participantes, sans le savoir, écrivent donc par hasard à partir d’un document identique. Le plus étrange reste le prénom similaire qu’elles choisissent pour leur personnage principal, alors qu’elles se tiennent chacune à un bout de la table, séparées par trois ou quatre autres écrivaines… 

Joséphine est assise sous le tilleul avec ses deux enfants, Emile, le bébé, et Jeanne, sa petite fille. Elle a demandé à l’oncle Marcel de la prendre en photo avec ses enfants, là, sous le tilleul, pour qu’elle puisse envoyer une photo à son mari qui est loin, là-bas, dans l’Est, parti pour arrêter l’ennemi. Elle ne sourit pas, son visage est lisse, son regard est caché par son chapeau, cadeau de son mari bien-aimé, et elle est vêtue de noir. Un pressentiment ? Une inquiétude ? Le départ de son mari est déjà un deuil. Se retrouver seule, avec deux enfants en bas âge, la maison à faire tourner, et travailler dans son petit atelier de couture. Les commandes se font rares, les temps sont difficiles. 

Joséphine n’a pas envie de sourire. Elle entend les plaisanteries grivoises des quelques hommes qui restent : des vieux surtout et des très jeunes. Les autres sont tous partis. Ce sont les femmes, et même les enfants qui travaillent et s’occupent des fermes. Elle resterait bien là toute l’après-midi à poser sous le tilleul. Elle n’a pas envie de retourner se mêler aux invités du repas dominical, de répondre aux questions pressantes de ses parents et d‘écouter les prédictions alarmantes sur la guerre. De la cuisine, sa mère l’appelle d’une voix énergique. Elle se lève, hésitante, à regret, elle quitte son refuge et retourne dans le brouhaha des discussions.

Le père de Joséphine est inquiet. Il regarde sa fille et ses petits-enfants. Est-ce que ce sera, elle, la prochaine. Non, surtout pas ça. Il est maire du village et c’est lui qui recevra la lettre fatidique. C’est lui aussi qui devra annoncer la terrible nouvelle. Lui n’est pas parti, trop vieux, avec un bras en moins, perdu, un jour, à la scierie. Il tente de faire au mieux, de rassurer sa famille, les voisins, les amis, mais certains jours, le cœur n’y est vraiment pas.

Texte : Liliane Paffoni

Joséfa s’était pointée là pour la photo, contrainte et forcée, la pauvre. Cela faisait trois fois que le photographe lui faisait faux bond, cuvant à chaque fois derrière son comptoir les litres de gnole ingurgités pendant la nuit. Il pestait de longue après sa femme partie avec le facteur trois mois auparavant. Oui, mais voilà, Joséfa, elle y était pour rien elle dans tout ça. Ce jour-là, il faisait un froid glacial, elle se serait bien passée d’aller se vêtir comme une dame des villes avec son chapeau ridicule que sa voisine, la mère Paulette, lui avait prêté pour l’occasion. Les bêtes l’attendaient à l’étable, son René était à l’hôpital depuis la veille à cause de vertiges qui le prenaient depuis plusieurs jours et c’était elle qui devait prendre le relais en son absence. Enfin, entre sa fille qui venait de vomir ses tripes après avoir mis à la bouche la balle baveuse du chien de la mère Paulette et le petit qui ne faisait toujours pas ses nuits et qui lui causait du souci par-dessus le marché parce qu’il grandissait pas comme les autres celui-ci, et tout le monde le regardait au village d’un air contrit comme si elle avait pondu un monstre, elle savait pas ce qu’il avait à la fin, il souriait jamais, il tenait même pas encore sa tête et il était gras comme un bouddha. Elle devait voir le docteur mais ne se décidait pas. La photo serait ratée mais tant pis, il fallait le faire et l’envoyer à ses beaux-parents qui habitaient loin là-bas en Alsace et ils avaient encore jamais vu les enfants, c’était pour leur faire plaisir, ils avaient donné des sous pour ça dans une petite enveloppe, même que la petite, qui faisait décidément que des âneries, quand elle l’avait ouverte l’enveloppe, elle avait déchiré un billet de 10 francs, Joséfa était verte de rage, elle lui avait foutu une taloche et l’avait envoyé au lit la petite sans manger ce soir-là. René l’avait défendue, c’était pas grave, qu’il disait mais elle, elle savait que déchirer de l’argent, c’était grave et ça portait malheur. 

Chrystel C.

Photo : collection personnelle de Marlen Sauvage

Trop loin, peut-être, par Chrystel C.

Photo : ©Marlen Sauvage

Soixante-cinq jours qu’il la séquestrait là, comme un animal. Il passait une ou deux fois par jour pour lui changer son eau ou bien lui déposer quelques restes de nourriture séchée. Elle ne savait plus très bien comment cela était arrivé, comment les choses avaient tourné sans qu’elle n’y prît garde. Au début, tout se passait plutôt bien, il était amoureux, elle en faisait ce qu’elle voulait. Elle l’avait convaincu de placer sa mère dans une maison de retraite, prétextant qu’ainsi, elle serait mieux soignée. Dix mois avec elle à la maison avaient été de trop ! Elle ne la supportait plus, elle avait pourtant essayé plusieurs fois d’abréger ses souffrances en s’emmêlant les pinceaux dans la posologie des dizaines de cachets qu’elle lui administrait chaque jour mais la vieille, coriace, avait toujours résisté. Bon, une fois ce problème réglé, il y avait eu celui de son travail. Il travaillait trop à son goût et puis, elle avait besoin de lui, besoin qu’il soit là, à ses côtés, à prendre soin d’elle. Alors elle avait simulé une dépression nerveuse carabinée, feignant la tentative de suicide à chacun de ses départs. Il avait fini par capituler et avait posé sa démission. Il avait des réserves sur son compte en banque, elle le savait, il n’aurait qu’à puiser dedans. Là, ça avait été le meilleur moment, l’avoir près d’elle à chaque minute du jour et de la nuit. Elle l’appelait, il accourait. Ils se faisaient livrer les courses, tout pouvait se faire par internet à présent, plus besoin de mettre le nez dehors. Même son gosse prenait le transport scolaire pour aller à l’école et pour rentrer le soir. Bon ça, ça avait été un problème plus épineux à régler. C’était peut-être là d’ailleurs que tout avait basculé, qu’il avait peut-être compris que quelque chose n’allait pas. Pourtant, elle avait bien joué le jeu, elle avait tenté d’être au maximum de sa gentillesse quand elle lui avait cuisiné, exprès pour lui, une belle omelette aux champignons qu’elle était allée ramasser la veille lors d’une ultime sortie en forêt, avant qu’il ne parte avec le voisin à son entraînement de football. Il lui fallait des protéines avant toute cette activité physique. Ensuite, elle avait entendu dire que le pauvre malheureux s’était effondré sur le terrain après s’être vidé de ses entrailles. Et malgré l’intervention rapide des pompiers, ils n’avaient pas pu le sauver. Grégoire ne s’en était pas remis. Toujours est-il qu’elle ne l’avait pas vu venir le jour où il l’avait attrapée par les cheveux et enchaînée comme une bête dans le sous-sol de leur maison. Elle était peut-être allée trop loin, songeait-elle en regardant les pierres grises de la voûte… 

Texte : Chrystel C.

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.

D’un mot à l’autre, par Chrystel C.

@marc-guerra-ateliers-du-deluge

Capricieuse

Où l’insatisfaction guette à chaque coin de rue

Rue

rue de son enfance, rumination, rumeur, ruade contre le temps qui passe

Temps

qui blesse sans vergogne, qui ne lâche rien, pas même une poussière de soi

Poussière

voile léger sur mon âme, je souffle et tu t’envoles

Souffle

ton air chaud dans mon cou adoucit mes rancœurs, apaise mes colères

Apaise

comme une main posée sur sa joue jusqu’à ce qu’elle s’endorme

Main

toujours tu valses, tu caresses, tu entoures, tu es la vague sur la mer bleue qui berce

Valsent

les mots, les voix, les rires, les arbres qui se balancent en chœur au fil des heures

Voix

d’hier et d’aujourd’hui, envoûtantes, éclatantes, autant qu’effrayantes, voie rapide, voie sans issue

Effrayante

la noirceur de la nuit, le vide intersidéral du silence, lourdeur des insomnies

Nuit

tu viens parfois trop vite, parfois trop peu, promesse de rêves et d’infinie torpeur

Torpeur

tu as tort d’avoir peur, aie confiance et fais semblant d’y croire, redeviens capricieuse

Capricieuse

où l’insatisfaction guette à chaque coin de rue.

Texte : Chrystel C.
Photo : M. Guerra

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

Explorer les formes 3 (atelier)

Par Chrystel C.

marlen-sauvage-Calder

Cinq questions de forme à ma femme

Pourquoi

le

cercle

de

tes

yeux

ne

vacille-t-il

jamais

quoi

qu’il

arrive ?

 

L’

ovale

de

ta

face

n’a-t-il

d’autre

place

que

posé

là,

sur

ce

cou

maigre

et

blanc ?

 

Comment

se

fait-il,

ma

chérie,

que

le

triangle

de

ton

nez

n’en

finisse

pas

d’épaissir

au

fil

des

années ?

 

Se

peut-il

qu’un

jour

cette

affreuse

coupe

au

carré

cesse

de

dissimuler

ton

visage

acéré ?

 

Enfin,

pourquoi,

dis-moi,

ce

merveilleux

losange

qui

te

sert

de

bouche

fuit-il

mon

corps

si

ardemment

depuis

bien

trop

longtemps ?

Texte : Chrystel C.
Photo : Marlen Sauvage (Calder, Exposition temporaire du musée Soulages de Rodez, 2017)

Atelier d’écriture librement inspiré de la question quotidienne de Claude Enuset.
Marlen Sauvage

Beauté (16)

chrystel-courbassier-sentiment

Le sentiment-paysage du 4 novembre 2017, par Chrystel C. :

« Contempler la mer, immense, infinie, pleine, et se dire qu’il n’y a qu’un pas entre elle et moi. La survoler, plonger, s’y abandonner et se sentir léger, léger. »

Texte et image : ©Chrystel C.

A 21, j’arrête !
Quel serait votre « sentiment-paysage » du moment (ou d’un moment…) et quelle(s) photo(s) pour le représenter ? J’attends vos photos/images et/ou textes sur lesateliersdudeluge@orange.fr Merci ! (Marlen Sauvage)

Automne (To do list 6)

Dans la série des « To do list » écrites en atelier et inspirées par  Christine Jeanney et Marie-Christine Grimard, un sixième texte, écrit par Chrystel C.

marlen-sauvage-automne

• laisser s’éloigner, impuissant, les lumières de l’été, entrer progressivement dans la pénombre
• s’imprégner des couleurs chaudes et éphémères de la nature environnante avant qu’elle ne se pare de ce blanc uniforme et silencieux
• sortir les vêtements chauds, les couettes, les couvertures, rentrer les plantes
• admirer la mer de brouillard qui enveloppe la vallée et lui préférer le soleil qui rayonne encore au-dessus
• vider la piscine et remplir ses pensées de gaufres, crêpes, chocolat et autres friandises qui feront un doux manteau de graisse pour supporter l’hiver
• ranger les salades, se remettre à la soupe
• songer aux anniversaires, aux fêtes de fin d’année, aux prochaines destinations de vacances pour garder espoir, se convaincre que la vie continue
• éteindre les lampions, rallumer la cheminée
• laisser venir à soi les sorcières d’Halloween, les fantômes de l’hiver, les monstres de la nuit
• observer les rassemblements des oiseaux dans le ciel, avant le grand départ, et se dire que ce sont eux qui ont raison…

Texte : Chrystel C.
Photo : Marlen Sauvage

Ah ! je te jure !

Deux textes écrits en atelier d’écriture à Florac en 2017, par Chrystel C. à partir de deux tableaux de Velasquez.

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La Vénérable Mère Jeronima de la Fuente 

Ah, je te jure que c’est pas moi qui l’ai choisi ce costume pour le carnaval. Mais il restait que celui-là. Tu m’étonnes que personne n’en ait voulu…

Et pis, en plus, il est trop serré. Regarde cette espèce de charlotte que j’ai autour de la figure. Je vais avoir des marques pendant au moins deux jours !

C’est pas possible qu’il y a ait eu des gens pour porter cette tenue, même en 1620.

Tout ce noir, on dirait que je vais à un enterrement. Ça traîne par terre, dès que je vais faire un pas, c’est sûr, j’vais marcher dessus. Et si je dois aller faire pipi, je t’en parle même pas.

Mais le pire, quand même, c’est cette croix qu’on m’a refilée avec le costume. Je sais pas quoi en faire, je sais pas où la mettre, je sais même pas comment la tenir. Elle est gigantesque et lourde par-dessus le marché !

Alors c’est bon, tu l’as prise ta photo ? Non, ne me demande pas de sourire en plus, je n’y arriverai pas. Et puis, j’ai vraiment trop chaud là-dessous, il faut vite que j’enlève cet accoutrement ridicule.

Vénus à son miroir 

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Alors mon p’tit ange, tu la trouves comment ta maman ?

– Et bien, comme tous les jours, je te trouve belle, maman. Tu sais bien que tu es et resteras toujours la plus belle. Mais pourquoi tu me poses la même question comme ça tous les jours ?

– Attention mon ange, avec tes rubans, je ne vois pas très bien. Tiens le bien droit le miroir. Oui voilà, comme ça c’est bien.

– Bon, tu as fini parce que moi, j’en ai marre de rester là, accroupi, à tenir ce truc. En plus, j’ai froid et j’aimerais bien aller m’habiller pour aller jouer dehors avec les copains.

– Attends encore un peu mon ange. Je me demande quand même si je n’ai pas un peu grossi. Juste un chouia, là, au niveau des hanches. Avec tout ce que j’ai mangé ces derniers jours : choucroute, raclette et tartiflette. Je n’aurais pas dû faire tant d’excès.

– Non maman, je ne trouve pas que tu as grossi depuis hier.

– Si, si, un peu je crois. Et là, regarde, sur ma tempe, un cheveu blanc ! Mon Dieu, quelle horreur ! Un cheveu blanc, mon ange, tu te rends compte ? Ta pauvre mère qui vieillit et grossit.

– Mais non maman, puisque je te dis que tu seras toujours la plus belle pour moi.

– Oui, oui, mon chéri. Tu as sans doute raison. Je ne me trouve pas si mal finalement. Va t’habiller, moi je reste ici, dans mes draps de satin où je me sens si bien. Dans un moment, j’irai prendre un bain. En attendant, pose le miroir ici, sur le lit, pas trop loin. A présent, tu peux aller jouer mon lapin.

Texte : Chrystel C.

Ecrire, par Chrystel C.

marlen-sauvage-Grattegals

« Ecrire jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout du rouleau, jusqu’à plus soif, jusqu’à plus d’encre.
Ecrire pour graver dans le marbre, pour faire trace, ne jamais oublier.
Ecrire comme une nécessité, un besoin impérieux de poser les mots, là, sur le papier, qu’ils soient enfin lisibles et accessibles.
Ecrire pour partager, pour rassembler, pour dire, juste pour dire, tout dire.
Ecrire jusqu’à la blessure, jusqu’à user la peau des doigts.
Noircir la page résolument, revenir en arrière, barrer, gribouiller, reprendre, poursuivre.
De courbes en liaisons, d’arabesques en ruptures, écrire comme on jette sur la feuille, avec ardeur, le fruit de nos pensées.
Ecrire tout ce qu’on ne peut pas dire.
Ecrire pour dénoncer, témoigner, raconter.
Ecrire tout et n’importe quoi.
Ecrire comme ça vient, écrire comme on est, ce que l’on est et ce que l’on n’est pas.
Écrire, pourquoi ? Pour qui ? Pour rien, pour le plaisir.
Ecrire assis, en silence, le jour comme la nuit,
Ecrire partout où c’est possible,
Ecrire seule ou parmi vous, seule parmi vous,
Ecrire en confiance, écrire pour avoir confiance, se sentir exister,
Ecrire pour se retrouver, pour ne plus jamais se perdre,
Ecrire pour s’évader, pour fuir,
Ecrire pour lutter ou pour s’abandonner,
Écrire le ventre plein, pour se nourrir, sans jamais être rassasiée.
Écrire les gens, les lieux, l’histoire, décrire et se morfondre,
Se fondre dans les mots, se tordre dans les pages, écrire de douleur
Ecrire pour la douceur des mots, dans la fraîcheur du soir, la torpeur du moment.
Écrire dans sa tête en regardant au loin les lumières de la ville, la Lune rousse dans le ciel noir et deviner, tout au fond, la mer assoupie.
Écrire et ressentir, toucher la feuille, palper les mots, humer les phrases.
Ecrire en voyage, en colère, en avion,
Ecrire les autres puis écrire soi.
Ecrire comme on aime, passionnément, à la folie, à perdre haleine, sans tabou, sans limite, sans compter.”

Texte : Chrystel C., atelier d’écriture juillet 2017.
Photo : Marlen Sauvage [au moulin de Grattegals, juillet 2016]

 

 

Bella, par Chrystel C.

Bella attendait ce rendez-vous depuis longtemps. C’est qu’elle lui en avait fait des yeux doux à son collègue avant qu’il se décide enfin à l’inviter au restaurant un soir de printemps.

Elle profite de l’apparition des petits bourgeons sur son cerisier pour sortir sa robe à fleurs, sa robe d’été. Il fait encore un peu frais en soirée mais Bella a chaud. Chaque jour, chaque moment passé à la table de réunion, près du jeune homme aux yeux en amande surmontés de ces longs cils bruns, font monter en elle une puissante vague de chaleur. Aussi, ce soir, lorsqu’il s’assied face à elle et verse le contenu noir aux reflets violine de la bouteille dans son verre, en lui accordant un large sourire, ce n’est pas la chair de poule qui fait frissonner ses bras nus.

L’émulsion d’avocat au gingembre finit de remplir sa fonction de mise en bouche. Bella avale en deux bouchées la purée verte qui lui rappelle les yeux de son bellâtre. Après un verre du breuvage tiède et suave dans la gorge, elle commence enfin à se détendre. La chaleur de l’alcool se propage dans tout son corps. Elle se sent bien. Les crevettes au lait de coco conseillées par le charmant serveur la ravissent.

L’homme parle et elle l’écoute, en suçotant les petits crustacés, les yeux rivés sur les lèvres roses au milieu de ce visage blanc qu’elle devine sucré.

Encore un verre de rouge, elle sent ses joues rosir. Elle fait l’éventail avec sa main droite au-dessus de son visage à elle, pour tenter un rafraichissement, en vain.

Alors que l’entrecôte arrive, saignante et fumante, Bella détaille les épaules saillantes et musclées du mâle qui lui ressert un verre de vin, arborant toujours ce large sourire. Elle ne résiste pas à l’envie soudaine de poser ses doigts chauds et humides sur la main du jeune homme :

« Je te remercie mais ça ira. »

Le contact de peau à peau la fait frémir. Echanges de rires gênés. Elle retire sa main et découvre alors, sous la chemise entrouverte de son compagnon de table, une forêt de poils bruns ressemblant aux filaments de légumes émincés en julienne accolés à la viande. Faute de pouvoir y fourrer les deux mains, elle avale un verre d’eau pour se calmer puis engloutit l’entrecôte et les légumes pour abréger. Il continue de parler, lui laissant le loisir de savourer l’intérieur de sa bouche, ses dents blanches comme la nappe, sa langue râpeuse comme la viande qui glisse dans son gosier.

Enfin, lorsqu’arrive le banana split en dessert, elle ne peut contenir un petit cri d’extase : son dessert préféré !

Elle tente alors de prendre son temps pour déguster l’entremets par petites cuillerées, méthodiquement, en commençant par les boules de glace, vanille, fraise, chocolat. Finalement, elle se jette sur le fruit, long, jaune, encore chaud et dégoulinant de chocolat, sous le regard perplexe de son collègue qui continue de parler.

« Une petite boisson chaude pour terminer ? », suggère le serveur en desservant la table.

Bella le regarde, incapable de répondre. Des gouttes de sueur coulent dans le bas de son dos.

« Non, ça ira, répond Mathieu pour deux. Je dois rentrer, rajoute-t-il, il est tard et ma mère ne peut pas se coucher tant qu’elle me sait dehors. »

Auteur : ©Chrystel C.

(Ecrit en atelier d’écriture)