Bella, par Chrystel C.

Bella attendait ce rendez-vous depuis longtemps. C’est qu’elle lui en avait fait des yeux doux à son collègue avant qu’il se décide enfin à l’inviter au restaurant un soir de printemps.

Elle profite de l’apparition des petits bourgeons sur son cerisier pour sortir sa robe à fleurs, sa robe d’été. Il fait encore un peu frais en soirée mais Bella a chaud. Chaque jour, chaque moment passé à la table de réunion, près du jeune homme aux yeux en amande surmontés de ces longs cils bruns, font monter en elle une puissante vague de chaleur. Aussi, ce soir, lorsqu’il s’assied face à elle et verse le contenu noir aux reflets violine de la bouteille dans son verre, en lui accordant un large sourire, ce n’est pas la chair de poule qui fait frissonner ses bras nus.

L’émulsion d’avocat au gingembre finit de remplir sa fonction de mise en bouche. Bella avale en deux bouchées la purée verte qui lui rappelle les yeux de son bellâtre. Après un verre du breuvage tiède et suave dans la gorge, elle commence enfin à se détendre. La chaleur de l’alcool se propage dans tout son corps. Elle se sent bien. Les crevettes au lait de coco conseillées par le charmant serveur la ravissent.

L’homme parle et elle l’écoute, en suçotant les petits crustacés, les yeux rivés sur les lèvres roses au milieu de ce visage blanc qu’elle devine sucré.

Encore un verre de rouge, elle sent ses joues rosir. Elle fait l’éventail avec sa main droite au-dessus de son visage à elle, pour tenter un rafraichissement, en vain.

Alors que l’entrecôte arrive, saignante et fumante, Bella détaille les épaules saillantes et musclées du mâle qui lui ressert un verre de vin, arborant toujours ce large sourire. Elle ne résiste pas à l’envie soudaine de poser ses doigts chauds et humides sur la main du jeune homme :

« Je te remercie mais ça ira. »

Le contact de peau à peau la fait frémir. Echanges de rires gênés. Elle retire sa main et découvre alors, sous la chemise entrouverte de son compagnon de table, une forêt de poils bruns ressemblant aux filaments de légumes émincés en julienne accolés à la viande. Faute de pouvoir y fourrer les deux mains, elle avale un verre d’eau pour se calmer puis engloutit l’entrecôte et les légumes pour abréger. Il continue de parler, lui laissant le loisir de savourer l’intérieur de sa bouche, ses dents blanches comme la nappe, sa langue râpeuse comme la viande qui glisse dans son gosier.

Enfin, lorsqu’arrive le banana split en dessert, elle ne peut contenir un petit cri d’extase : son dessert préféré !

Elle tente alors de prendre son temps pour déguster l’entremets par petites cuillerées, méthodiquement, en commençant par les boules de glace, vanille, fraise, chocolat. Finalement, elle se jette sur le fruit, long, jaune, encore chaud et dégoulinant de chocolat, sous le regard perplexe de son collègue qui continue de parler.

« Une petite boisson chaude pour terminer ? », suggère le serveur en desservant la table.

Bella le regarde, incapable de répondre. Des gouttes de sueur coulent dans le bas de son dos.

« Non, ça ira, répond Mathieu pour deux. Je dois rentrer, rajoute-t-il, il est tard et ma mère ne peut pas se coucher tant qu’elle me sait dehors. »

Auteur : ©Chrystel C.

(Ecrit en atelier d’écriture)

L’entasseur, par Chrystel C.

Accroupi au fond de la grande benne grise, il s’attelle à sa tâche favorite.

Voilà juste cinq minutes qu’il est arrivé, à la tombée de la nuit, et son grand carton est déjà à moitié plein. D’une main levée, il tient sa lampe de poche et de l’autre, méticuleusement, il trie toutes ses trouvailles. Les livres dans le carton à droite, tout le reste : téléphones portables, DVD, cassettes vidéo, objets électroniques, petites voitures, jouets, etc, côté gauche. Tout ce qui n’est pas récupérable, il le jette derrière lui.

Parfois son visage s’illumine devant un objet trouvé plus précieux qu’un autre. Parfois encore, il s’assombrit à la vue d’un objet cassé. De temps à autre, lèvres serrées, il émet un petit sifflement à l’auscultation d’objets insolites. Il lui faut quelquefois un certain temps pour comprendre de quoi il s’agit. Et quand il n’a pas la réponse, l’objet part directement dans la grande poche de sa grande veste, trois fois trop grande pour lui.

Tous les quarts d’heure, il se redresse pour reposer son dos, meurtri par cette activité quotidienne, et s’essuyer les mains sur son jean. Il regarde autour de lui, pour voir si personne ne l’observe. Puis il se remet à la tâche.

Pour chaque objet trouvé s’ensuit un petit commentaire de sa part. Lorsque le carton est plein, satisfait mais déçu, il remonte à la surface. Il en explore le contenu encore une dernière fois à la lumière de sa lampe, et place le tout dans le coffre de sa voiture, aux côtés d’autres cartons pleins.

S’il a encore le temps et s’il ne fait pas trop froid, il plonge à nouveau dans la benne avec un autre carton vide. Là, seul, à la recherche de l’objet-trésor, il est bien. Il n’a pas envie de rentrer.

Auteur : © Chrystel C.
(Ecrit en atelier d’écriture)

Brins de poésie, par Chrystel C.

Tels mille diables bleus,

Son sang se verse en gouttelettes sur la terre ocre,

Jaillissant de son nez tranché

Par la lame de l’épée

 

Emporté à jamais par le silence des eaux,

Le Prince puise alors sa peine pour l’éternité

Et dans sa tête, il songe au monde et aux anges

Et se demande s’il vivra encore. »

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« Seule sur les hauts gradins,

La demoiselle regarde au loin la mer,

Sœur de l’azur

 

Sous son arbre gracieux,

Elle songe aux rêves et promenades

Qu’elle fera bientôt avec son amoureux

 

Du haut de son promontoire,

Dans le kiosque de la folle,

Elle débite, à qui veut bien l’entendre,

Ses délires sans adresse

 

Au paradis d’orage, explosent mille feux,

Retentissent mille tonnerres,

Eclaboussant le ciel dans une apothéose

 

Allongée sur le lit comme une petite morte,

L’écume encore au coin des lèvres, le visage diaphane,

La belle se remet peu à peu

De ses ébats voluptueux.

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Au cœur de l’hiver,

Comme au fond d’un verger,

La source devient glace,

Lassée d’avoir coulé tout l’été

 

Les palmiers dorés se courbent

Sous l’assaut du vent

Comme deux enfants fidèles

Sur la plage de printemps

 

L’aube d’été laisse apparaître

Quelques arbres fruitiers

Encore plein de couleurs

Et de fruits délicats.

 

Seule sur les hauts gradins,

Elle regarde au loin la mer,

Sœur de l’azur.

© Chrystel C.

La vieille, par Chrystel C.

Il était descendu de l’autobus une heure plus tôt en même temps que la vieille dame qui gisait là, inerte, sur le carrelage blanc de la cuisine, le visage déformé par les rides et la terreur, les yeux bleus et vitreux, demeurés ouverts à jamais. Son chignon avait dû se défaire dans de nombreuses tentatives pour se débattre face à ce grand gaillard qui n’arrêtait pas de lui asséner gifles et coups de poings et ses cheveux gris trempaient épars tout autour de son crâne défoncé par le rouleau à pâtisserie, dans une flaque de sang rouge virant au noir.

Le jeune homme, tout en rajustant son pantalon, poussa un soupir de dégoût à la vue de ce corps blanc, maigre, ratatiné qui dépassait des vêtements déchirés et souillés. Il ne savait pas bien ce qui lui était passé par la tête, il voulait juste lui piquer son fric à la vieille et s’amuser un peu mais elle ne s’était pas laissée faire, il n’avait pas eu le choix.

Maintenant il fallait qu’il trouve ce fric et qu’il se tire très vite. Toutes les vieilles cachent des billets quelque part dans la cuisine ou ailleurs, il n’avait qu’à chercher : ce qu’il se mit à faire avec frénésie, déjà tout excité à l’idée de la dose qu’il allait enfin pouvoir se payer. Il mit à sac avec méthode le petit deux-pièces de la vieille dame : vida tous les pots et flacons de la cuisine, ainsi que le contenu du réfrigérateur, jeta et brisa toute la vaisselle au sol, arracha les cadres qui se trouvaient au mur, renversa tout objet possédant quatre pieds : lit, fauteuil, canapé, chaises, tabourets, armoire, buffet, table, etc. c’est en fouillant l’intérieur des tiroirs qu’il tomba sur une grande enveloppe marron dans laquelle se trouvaient divers papiers recouverts de noms qui sonnaient familiers à son oreille, puis une petite photo jaunie découpée glissa au sol, un bébé. Il resta un moment interdit devant la photo avant de la ramasser pour la retourner et y voir écrits ses nom, prénom et date de naissance.

© Chrystel C.

La descente, Chrystel C.

Quand je suis entrée dans la boulangerie ce soir, j’ai eu la sensation bizarre d’y être déjà entrée ce matin. Ce matin j’étais au travail, ce n’était donc pas possible. Pourtant quelque chose clochait, la boulangère me regardait avec insistance. Et quand je lui ai demandé machinalement “Deux baguettes s’il vous plait ?”, j’ai cru que quelqu’un d’autre parlait à ma place. Enfin, c’était bien moi mais je ne contrôlais pas ce que je disais. J’entendais ma propre voix comme si elle m’était extérieure. Vous savez, comme quand vous appelez chez vous, qu’il n’y a personne et que vous entendez votre voix sur le répondeur, une voix qui se trouve être à la fois familière et étrangère. Ça fait toujours une drôle d’impression. C’est moi mais ce n’est pas tout-à-fait moi.

Enfin voilà, elle m’agaçait cette boulangère avec ses tenues légères et affriolantes quelle que soit la saison et la température extérieure. D’un coup, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai eu envie de l’insulter et je me demande même si je ne l’ai pas fait. Je ne me souviens plus en fait. J’oublie des choses en ce moment. Ça me met mal à l’aise.

Maman m’a dit que depuis plusieurs mois, je faisais des crises de somnambulisme. Je ne la crois pas, elle raconte tellement de conneries. Pourtant, elle m’a décrit des scènes troublantes que je la vois mal inventer. Heureusement il n’y a qu’elle qui m’a vue. Quand même, comment est-ce possible que je ne me souvienne de rien ?

Hier, chez le gynécologue, j’étais très en colère, je ne sais pas pourquoi. Lui aussi me regardait avec agressivité. A chacune de ses questions, je pensais qu’il cherchait à me coincer, à me mettre en défaut. Il voulait se venger de quelque chose que j’avais dit mais je ne me rappelle plus quoi. A un moment, j’ai eu envie de lui planter son speculum dans la gorge et de m’enfuir en courant. Peut-être l’ai-je fait ? Le plus terrible, c’est qu’encore une fois, je ne me rappelle pas. Je ne me rappelle pas comment nous nous sommes quittés. Le blanc, le blanc total.

Je pense que je ne retournerai plus chez lui. Ni chez la boulangère non plus d’ailleurs.

Je ne sais pas ce qui m’arrive.

Quand maman m’a demandé d’étendre le linge ce matin, je me suis vue en train de lui jeter la panière pleine à travers la figure. Mais ça, c’est sûr, je ne l’ai pas fait. Moi qui suis d’un tempérament si calme, si doux. Je ne comprends pas.

Je suis de plus en plus agacée par tout ce qui m’entoure. Quand maman me parle, je pense qu’elle me réprimande. Quand c’est mon compagnon, je crois qu’il tente de me manipuler. J’ai lu un livre sur la perversion narcissique. Je suis convaincue qu’il me manipule en fait. Mais quand je tente de répondre à ses attaques, ce ne sont pas les mots que je voudrais qui sortent de ma bouche. Alors il rigole. Il se fiche de moi, c’est sûr ! De plus en plus, je dis un mot pour un autre ou bien je ne trouve pas les mots… sauf pour insulter la boulangère et le gynécologue. Je pense à un mot et c’est un autre qui sort. Ma bouche qui parle sans que je ne lui ai rien demandé, en-dehors de ma volonté.

J’ai mal au ventre depuis trois jours. Sûre qu’elle m’a empoisonnée avec sa bouffe dégueulasse ! Dommage qu’elle soit sortie faire des courses sinon je lui aurais dit ses quatre vérités à celle-là.

Mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est de ta mère dont tu parles là ? Pourquoi voudrait-elle t’empoisonner ? Je le sais, c’est tout. Elle me le dit assez souvent que je suis un poids pour elle et qu’elle voudrait que je quitte la maison. Je savais qu’elle complotait quelque chose. Ça fait plusieurs jours qu’elle passe des heures dans la cuisine tous les soirs, à soi-disant boire sa tisane. A d’autres ! je la ferai avouer quand elle rentrera.

Qu’est-ce qu’il a celui-là à la télé à me parler de sa vie sexuelle ? Qu’est-ce que j’en ai à faire ? Est-ce que je lui parle de la mienne ? Il n’a qu’à raconter tout ça à quelqu’un d’autre. A son psy par exemple. Et son regard, là, qui me dévisage, je n’aime pas ça du tout. Eteindre la télé, vite !

Tom est en retard. Il devait passer me prendre à 19h. il est 19h05 et il n’est toujours pas là. Maman non plus. Qu’est-ce qu’ils manigancent tous les deux contre moi ?

A moins que quelqu’un n’ait déréglé la pendule ? Ce n’est peut-être pas la bonne heure.

Et tout ce vacarme, là, d’où ça vient ? Tout ce bruit. On dirait que cinquante personnes me parlent toutes en même temps au fond de mes oreilles. C’est infernal, ça va me crever les tympans, atteindre mon cerveau, le détruire, me rendre folle. Ouvrir la fenêtre, vite ! Sortir de là, prendre l’air, en finir avec tout ça !

Texte : ©Chrystel C.

Anamnésis

La proposition fait référence à Barthes et à ce qu’il a nommé « anamnèses ». Ces petits souvenirs qui s’imposent à la mémoire, qui sont ténus, qui n’ont rien à voir avec le terme médical où il s’agit pour un médecin de reconstituer tout ce qui concerne un malade et l’histoire de sa maladie à partir des renseignements fournis par la personne. Rien à voir non plus avec la psychologie, nous sommes en atelier d’écriture ! L’idée était de retrouver ces petits souvenirs et de les restituer dans une forme brève, en les amassant en quelque sorte, pour que le nombre « fasse anamnèse ». On pouvait évoquer La vie de Rancé, de Chateaubriand…

Les anamnèses de Chrystel C. et Roger East :

« La crainte devant le visage jaune de ma mère alitée que je ne dois pas approcher. »

« Une banale glissade dans une flaque d’eau devant la maison me conduit directement aux Urgences pour une fracture du tibia. »

« La disparition de mon petit frère de 3 ans, retrouvé une heure plus tard avec son tricycle, assez loin de la maison. »

« Un retour d’école avec l’oreille ensanglantée : je me suis pris un mur dans la cour en jouant. »
Chrystel C.

Entouré d’adultes, je regarde tomber la nuit d’un seul coup au coucher du soleil tropical, en sachant, sans savoir comment, que cela ne se passait toujours comme ça.

L’eau horrible, grise, froide et toute mouillee de la petite piscine en plein air.

Autour de la table pendant un repas, la honte rouge sur le visage de mon père quand ma sœur eclate de rire face à sa colère.
Roger East

Traces

Ecrire et travailler la langue à partir d’un souvenir ténu de l’enfance. « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère », disait Proust en 1910. Phrases courtes, incisives, sans ponctuation ni verbe. Travail sur les sensations. « Pour écrire, peut-être faut-il que la langue maternelle soit odieuse, mais de telle façon qu’une création syntaxique y trace une sorte de langue étrangère. », écrivait aussi Deleuze… en 1993.

« Ma mère, grande et moi, petite, à ses côtés.
Main dans sa main.
Un samedi après-midi calme.
En haut de l’escalier extérieur.
La maison se tient là, sombre, triste, derrière nous.
Après les cris, les larmes.
Dans la rue, calme à nouveau, la voiture démarre.
Sous nos yeux, il s’en va.
A ses côtés, une autre femme, venue pour lui.
Venue tout déranger.
La sieste finie, il est parti.
Ma mère pleure.
En silence.
Je l’accompagne.
En haut de l’escalier gris.
Malheureuses, ensemble.
Et seules, ensemble. »

Mana…

Mots-mana : mot évocateur, qui fait surgir des choses essentielles et qui fait écrire, mot qui fait plaisir, qui fait du bien.

« Framboise –
C’est franc, c’est frais, ça se trouve dans les bois. Comme la myrtille ou la fraise des bois. Le fruit de mon enfance.
Ma grand-mère entretenait des pans de murs entiers de framboisiers que j’arpentais, en long en large et en travers, assise, debout, couchée, pour en dénicher les fruits rouge-violet, les plus gros, les plus mûrs. Je les décrochais délicatement pour les faire fondre aussitôt dans ma bouche. J’en ai encore le jus à la bouche. Le jus des framboises de ma grand-mère, celui de l’été, du soleil, des vacances. »

« La myrtille-
Ce petit fruit rond bleu-mauve, que l’on cueille au ras du sol, juteux à souhait. Il en faut de ces petites baies sauvages pour remplir un panier, un moule à tarte ! Une tarte aux myrtilles, pour titiller les papilles, après la cueillette, à déguster en famille. La tarte aux myrtilles de ma grand-mère, toujours la même, femme austère mais fameuse cuisinière. Faisait-elle passer ses émotions au travers de ses bons petits plats ? De ses pâtisseries ? Jamais je n’ai dégusté de tarte aux myrtilles à la hauteur des siennes. Jamais. Une saveur délicieuse, inimitable, jamais retrouvée. Celle des repas en famille, le temps d’un répit, celui des vacances. »

Dialogues

Imaginer un dialogue de fiction.

« – Dis, Paul, tu dois rentrer à quelle heure ce soir ?
⁃ Comme d’habitude ma chérie. Il faut que je m’en aille maintenant.
⁃ Dis, Paul, tu ne veux pas rester encore un peu près de moi, j’ai froid.
⁃ Je suis désolée mais il faut que je m’en aille. Ma femme m’attend, elle commence à se poser des questions d’ailleurs. Je ne peux pas prendre de risques.
⁃ Dis, Paul, tu n’aurais pas une dernière cigarette pour moi ?
⁃ Désolé mais j’ai fini mon paquet. Il faut que je m’arrête au bureau de tabac avant que ça ferme.
⁃ Paul, attends. Dis-moi que tu m’aimes…
⁃ En plus, c’est lundi aujourd’hui, je ne sais pas s’il est ouvert. La semaine prochaine, on se voit un autre jour que le lundi, hein ?
⁃ Paul, il faut que je te dise quelque chose…
⁃ Pas mardi. Mardi, c’est l’anniversaire de ma fille. On va dîner au restaurant. Mais j’essaie de t’appeler dans le week-end.
⁃ Paul, attends… N’oublie pas ton écharpe. Il fait froid dehors.
⁃ Merci, tu es une mère pour moi. Bon, alors mercredi, ça te va ?
⁃ Mercredi, oui. C’est bien mercredi.
⁃ Quelque chose ne va pas chérie ? Tu as l’air toute pâle. Allez, ne t’inquiète pas. La semaine va passer vite et je t’appelle dès que je peux.
Un baiser. La porte claque. Paul est parti. »

A quoi rêvons-nous la nuit ?

Nous rêvons tous, même si nous ne souvenons pas de nos rêves. C’est un peu comme si notre cerveau dressait une frontière mentale entre nous et les événements qui nous déstabilisent, nous dérangent, nous font peur. Ecrire le rêve, c’est tenter de se rendre à cette frontière qui nous échappe un peu. On pouvait inventorier la liste des rêves récurrents, collecter des fragments de rêve, ou écrire à partir de quelques éléments matériels et des sensations. Le titre de cette proposition fait écho à la pièce de théâtre que j’avais vue en 1998, jouée par la troupe d’Olivier Besson, un merveilleux souvenir ! Il y a une très vieille affinité du rêve et de la littérature. On pouvait faire appel à Perec, Baudelaire, Nerval, Kafka, Breton, et j’en passe.

Les textes de Chrystel C :

« J’ai une dent qui bouge. Aïe ! Qu’est-ce qui se passe dans ma bouche ? L’angoisse commence à monter. La dent se détache et tombe. Je l’attrape entre mes doigts pour ne pas m’étouffer avec. Une deuxième dent, puis une troisième. L’horreur !! Ce n’est pas un rêve, c’est un cauchemar. Je me réveille haletante.
Ça tombe, un sentiment de chute sans fin. Un sentiment de perte inéluctable. Plus rien ne tient, plus rien ne tient en place. Sans dent, à quoi vais-je ressembler ? Je ne pourrai plus sourire, plus séduire, plus manger, plus parler. Mais tais-toi ! Tais-toi donc ! Puisque je te dis que tu parles trop !!
Je savais bien que j’aurais dû me taire. Me taire pour toujours. Parler, c’est perdre. Perdre les mots. Une fois qu’ils sont sortis, tu ne peux plus les rattraper. Tu peux toujours essayer de leur courir après, tu ne les rattraperas jamais. Ils sont perdus, pour toujours !

Je n’arrive pas à parler, à articuler. J’ai du sang dans la bouche. Des bouts de verre remplissent ma bouche. Et plus j’en sors, plus il y en a.
Là aussi, je suis empêchée. Empêchée de parler. C’est dangereux ces mots-là, qui sortent ou bien non, plutôt, qui ne sortent pas, qui n’arrivent pas à sortir. Ça fait mal de les sortir, ou bien de les retenir. Ca coupe, ça tranche, ça écorche. Ne les avale pas, sors-les quand même ! C’est toujours mieux que de se taire même si tu y perds. Perds ? Père ?…

Oui, une dent perdue, ça laisse un trou, un vide. Un trou dans la bouche, un trou noir.
Tu pourras toujours passer ta langue dessus pour sentir le creux, combler le vide… jusqu’à ce qu’avec le temps, le trou se bouche, se cicatrise. Une légère trace dans la bouche, une légère boursouflure. Une trace de la perte, une trace quand même. Toujours là, mais qui ne fait plus mal.
Attention, il s’agit de dents définitives !! Elles ne repousseront pas. Quand c’est perdu, c’est perdu ! Et puis, de toute façon, en vieillissant, tu finiras bien par toutes les perdre. Elles vont toutes tomber, de vieillesse, t’abandonner. Alors tu n’auras plus rien. Que des trous, des vides. DE-FI-NI-TI-VES.
Mes dents, elles ont dû trop subir trop de choses jusqu’à présent pour avoir laissé autant de traces, de tracas, d’angoisses. Mes dents, ma bouche et ce qu’il y a de-dans.
Enfant, j’avais demandé un jour à mon père combien il en avait lui de « dents de lait » faisant rire ainsi toute l’assemblée. Humiliée. Dents de lait, dents définitives, de l’enfance à l’âge adulte, du possible au définitif, au figé, à l’inéluctable. Où l’on ne revient pas en arrière, où ça ne repousse pas, où ce qui est perdu l’est pour toujours. »

« Je sais voler, je l’ai déjà fait. Je tente de prendre mon envol mais c’est laborieux. Je décolle du sol puis redescends. Je n’arrive pas à prendre de l’altitude ni de la vitesse. C’est extrêmement frustrant. J’y arrivais bien pourtant avant. »

« Je suis dans ma voiture et je freine mais elle ne m’obéit plus. Je ne maîtrise plus rien. »