Le mot qui cogne, par Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Autrice : Chrystel Courbassier

POISON

Tout ce que je ne dis pas, ce que je ne dis à personne…

Il est là, bien présent, 

Toujours là, imminent

Il est dans le fruit, la nostalgie, les habitudes

Il est dans les mots

Pesant et toxique

Il te ronge, corps et âme, 

Il fait mal, il détruit

Tu le chasses, il revient

Sans cesse, il revient

Te persécute, t’empoisonne, t’emprisonne

Te donne envie de vomir

D’en expulser la substance

Poisseuse et liquoreuse

Envie de tuer son empreinte en toi

D’effacer toute trace,

D’en finir avec son essence sirupeuse,

Son goût douceâtre,

Amer et âpre

Il est en toi

A petit feu, il te tuera.

Autrice : Chrystel Courbassier

Un mot, un fragment, par Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Autrice : Chrystel Courbassier

Etoile

Fragile lumière qui s’allume dans le ciel à la tombée du jour, frémit parfois, disparait un jour en filant sa dernière course, laissant un trou noir à sa place. Etoile, fidèle compagne de la nuit, de la Lune aussi, pour qu’elle se sente moins seule.

Les soirs où le ciel est bien dégagé, quand surgit de derrière la montagne, l’astre rond et blond comme du bon pain, si proche, si majestueux, si beau, si arrogant, si lumineux, je le regarde d’en bas, je le regarde hypnotisée, j’ai envie de plonger dedans, de m’y vautrer comme dans un gros coussin douillet, d’en croquer un bon morceau. Puis il monte, monte encore, inexorablement et s’éloigne. Ainsi, hors de portée, rejoint par ses compagnes étincelantes.

St Exupéry déclare « Si tu aimes une fleur qui se trouve dans une étoile, c’est doux la nuit, de regarder le ciel ». Etoile fleur dans le ciel.

Il dit aussi pour rassurer celui qui reste « Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire ». Etoile rieuse.

Pour le Petit Robert est étoile « tout astre visible, excepté le Soleil et la Lune ; point brillant dans le ciel, la nuit ». Dessiner une étoile lorsqu’on est enfant relève d’un long apprentissage. L’étoile ne se laisse pas attraper si facilement. Il y a plusieurs techniques. Le plus simple : tracer trois traits se croisant en un point central. Plus complexe, l’étoile de David à six sommets, formée de deux triangles entrelacés, l’un pointant en haut, l’autre en bas. Et puis il y a l’étoile à cinq sommets que l’on forme à tâtons tentant de rester symétrique. 

Ma grand-mère m’a appris très tôt comment cueillir les étoiles : la nuit il suffit de poser une bassine d’eau au milieu de la cour pour les avoir à ses pieds, écrit Valérie Perrin dans l’un de ses romans.

Faute de savoir les bons mots, le père dit à l’enfant que sa mère ne reviendrait pas, qu’elle était l’étoile la plus brillante du ciel. Dans de nombreuses mythologies, on considère les étoiles comme les âmes des morts admis au ciel. Cela signifiait donc pour l’enfant qu’il ne pourrait l’apercevoir que la nuit. La journée, tous les jours de sa vie, il allait devoir se débrouiller sans elle. S’il avait su pour la bassine d’eau, il aurait probablement été moins triste.

Mer 

Gigantesque étendue d’eau mouvante aux contours mal définis, elle reflète la couleur du ciel, éveille les sens, suscite rêves et sentiments ambivalents. Tantôt ouvre ses bras pour vous accueillir un instant, un instant qui s’étire hors du temps. Tantôt vous engloutit par surprise quand vous ne vous y attendez pas, par vagues successives. Imprévisible, dangereuse, sensuelle, enveloppante, mortelle, tout cela à la fois.

Souvent chantée : 

La mer qu’on voit danserLe long des golfes clairsA des reflets d’argent…

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme…

La mer qui nous transporte, son parfum iodé, son goût salé, sa caresse sur la peau frémissante, sa voix lénifiante, son horizon bleuté à perte de vue.

L’encyclopédie des symboles nous dit que la liaison est immémoriale dans l’imaginaire entre la mer, la mort et la mère – la mort pouvant du coup y devenir, sous l’influence de la mère, un pouvoir de renaissance….la mer, masse d’eau informe et infinie, comme la meilleure image, en même temps, de la matrice primordiale et de l’inconscient, les deux termes pouvant s’équivaloir ».

J’ai rêvé un jour que j’étais seule debout sur une plage déserte. Et la mer m’appelait et je marchais vers elle. J’y entrais doucement, lentement, sereinement. Je ressentais alors une plénitude intense, un bonheur inouï, tellement fort que je me réveillais, dévastée et en pleurs.

Autrice : Chrystel Courbassier

Le mot qui serait un cri, par Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Parlons de meurtre si vous le voulez bien. Il était dans ma liste de mots à crier. J’ai hésité. Entre meurtre et caresse, c’est meurtre qui l’a emporté.  Ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas, c’est ainsi. Un fin psychanalyste y verrait là-dessous quelque chose de la dualité pulsion de vie-pulsion de mort avec chez moi une prédominance de la pulsion de mort. Mais il n’y a pas de psy dans la salle, n’est-ce pas ? Alors continuons s’il vous plaît. Si j’ai tué cet homme, c’est parce que je voulais le faire, parce que j’en avais envie, oui, c’est ça, envie d’en finir avec son existence, le tuer de mes propres mains, le voir mourir sous mes yeux, j’voulais qu’il meure, depuis longtemps déjà, et qu’il meure dans d’atroces souffrances s’il vous plaît. Parce que savait-il ce que ça faisait, lui, de souffrir ? Non, bien sûr, il ne savait pas, je suis certain qu’il ne savait pas, alors je souhaitais qu’il sache, une bonne fois pour toutes, qu’il sache dans son corps et dans sa tête comment ça faisait de souffrir et de mourir aussi par voie de conséquence. Ne prenez pas cet air choqué, cela arrive à tout le monde d’avoir un jour envie de tuer, même aux meilleurs d’entre vous. Vous voulez savoir les détails, je ne vous les donnerai pas. Pas besoin. C’est le résultat qui compte ici, pas la démarche. Et le résultat, c’est qu’il est mort, point. Bon débarras. Il ne manquera à personne : j’étais sa seule famille. Mort et enterré même, et je pourrai vous dire où, si ça vous intéresse. Je l’ai tué parce qu’il le méritait, j’peux pas dire mieux. On pourra raconter ce qu’on voudra après, mais moi je m’en moque, je garde ma conscience intacte. Je reste tranquille avec ça. J’ai tué juste parce qu’il le fallait.

Autrice : Chrystel Courbassier

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022.

Hier, aujourd’hui, demain, par Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Hier, j’ai ramassé deux oisillons tombés du nichoir.

Hier, j’ai retrouvé mes enfants après trois jours d’absence.

Hier, j’ai ralenti devant un couple de chevreuils qui traversait la route.

Hier, j’ai rempli un seau de cailloux.

Aujourd’hui, je suis restée seule à la maison pendant quelques heures, quelques heures seulement.

Aujourd’hui, j’ai préparé un pique-nique pour dix personnes.

Aujourd’hui, j’ai attendu un coup de fil.

Aujourd’hui, elle m’a manqué.

Aujourd’hui, je n’ai pas reçu de courrier.

Aujourd’hui, je n’ai plus entendu de bruit dans le nichoir.

Demain, je ferai la même chose qu’aujourd’hui mais avec d’autres mots.

Demain, elle me manquera encore.

Demain, j’aurai encore froid dedans et chaud dehors.

Demain, elle m’appellera comme elle le fait chaque fois.

Demain, je me lèverai à nouveau de bonne heure.

Demain, les oisillons seront déclarés morts.

Autrice : Chrystel Courbassier

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022.

Après le mot, la phrase, Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2021 – Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)


Hier, j’ai ramassé deux oisillons tombés du nichoir.

Hier, j’ai retrouvé mes enfants après trois jours d’absence.

Hier, j’ai ralenti devant un couple de chevreuils qui traversait la route.

Hier, j’ai rempli un seau de cailloux.

Aujourd’hui, je suis restée seule à la maison pendant quelques heures, quelques heures seulement.

Aujourd’hui, j’ai préparé un pique-nique pour dix personnes.

Aujourd’hui, j’ai attendu un coup de fil.

Aujourd’hui, elle m’a manqué.

Aujourd’hui, je n’ai pas reçu de courrier.

Aujourd’hui, je n’ai plus entendu de bruit dans le nichoir.

Demain, je ferai la même chose qu’aujourd’hui mais avec d’autres mots.

Demain, elle me manquera encore.

Demain, j’aurai encore froid dedans et chaud dehors.

Demain, elle m’appellera comme elle le fait chaque fois.

Demain, je me lèverai à nouveau de bonne heure.

Demain, les oisillons seront déclarés morts.

Autrice : Chrystel Courbassier

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022.

Abus de pouvoir, une nouvelle de Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2016

Elle roulait pourtant à une allure tout-à-fait respectable dans cette rue qui traversait le village, enfin cette petite ville rurale de quelques deux-mille habitants, sous-préfecture du département tout de même, cet endroit où elle exerçait son activité professionnelle auprès d’enfants et d’adolescents depuis près de huit ans. Elle venait tout juste de quitter son lieu de travail, tardivement, épuisée par une journée de consultations à peine interrompue par un déjeuner frugal avalé en toute hâte entre deux rendez-vous. Sa voiture, seul lieu où finalement elle pouvait prendre quelques minutes, pour consulter ses messages téléphoniques, SMS, mails du jour, météo agricole du lendemain et éventuellement passer un dernier appel rapide, pendant le trajet du retour chez elle où l’attendaient trois bambins survoltés qui ne la lâcheraient plus jusqu’au coucher. Elle roulait plutôt tranquillement dans la rue déjà noire et glacée de novembre, bordée de voitures garées des deux côtés, une fine couche de givre en formation sur les pare-brise ; cette avenue traversant le village pour rejoindre la route nationale qui la conduirait presque tout droit jusqu’à chez elle, là-haut sur le Causse. Aussi, entre la lecture de deux messages électroniques, elle ne l’avait pas vu débouler de la droite, dissimulé derrière un pick-up blanc de chasseur, on les reconnaissait sans peine à la grande cage rouillée fixée à l’arrière, pour les chiens enragés, assoiffés de gibier, enfermés tout l’été dans leur chenil au sol recouvert de monticules de crottes, prêts à bondir. Elle avait juste entendu le PONG, sec et rapide, du corps percutant son pare-chocs avant, glissant lourdement sur la chaussée puis plus rien. Un silence de mort… Coup de frein brutal éjectant son portable quelque part sur le plancher de son véhicule Citroën Picasso. Elle mit quelques secondes à comprendre ce qui venait de se produire. Puis encore quelques autres secondes avant d’envisager un mouvement, une réaction. D’abord, les tremblements tout le long de ses bras, dans son ventre, ses jambes puis sa nuque, ses lèvres enfin. Elle avait déjà heurté un chevreuil non loin d’ici, dans les gorges du Tarn, un soir d’été. L’animal était venu s’encastrer dans le pare-chocs avant de sa voiture, brisant un phare au passage, avant de reprendre une course titubante vers la forêt tandis qu’elle avait continué sa route, étourdie. Là il ne s’agissait pas d’un chevreuil, elle le savait, elle était en plein cœur du bourg et puis il lui semblait bien avoir entraperçu une doudoune noire par-dessus un col roulé rouge vif. C’était un homme, elle en était certaine à présent. Un homme venait d’heurter son véhicule. Elle devait faire quelque chose et vite. Le bonhomme n’était peut-être pas mort, peut-être juste blessé, un filet de sang s’écoulant de sa bouche entrouverte, le long de sa joue mal rasée… Elle devait lui venir en aide absolument, immédiatement, sans traîner. Elle savait faire, aider les gens toute la journée, être à l’écoute, bienveillante, attentive, rassurante, consolatrice, c’était son métier, non ? Tout de même, ce n’était pas la même chose, cela n’avait même rien à voir. Elle n’intervenait jamais dans l’urgence. Elle n’aurait pas pu, trop anxieuse, trop stressée, trop sensible. Elle appuya longuement sur le bouton du frein à main automatique, décrocha sa ceinture de sécurité et ouvrit sa portière, sans couper le contact. Une bouffée de chaleur l’envahit alors même qu’il faisait un froid de canard au dehors. Elle baissa la fermeture éclair de sa veste et mit un pied à terre. Les tremblements reprirent. Elle appréhendait ce qu’elle allait voir. Rien ne bougeait sur le bitume. Autour d’elle, pas un chat. Juste ce silence glacial sous le ronron du moteur qui tournait toujours, après le brouhaha de sa journée passée avec des enfants de tous âges. Enfin, elle s’avança lentement vers l’avant de son automobile, tous phares allumés.

L’individu à la peau mate, les cheveux noirs ondulés autour de son visage émacié, barbe naissante (elle avait raison, il n’était pas rasé de quelques jours), gisait de tout son long sur la chaussée, les bras de chaque côté du corps inerte, jambes entortillées façon posture de yoga pour confirmés. Une cigarette à peine consumée avait volé à plus d’un mètre de la bouche de son propriétaire. Lucille resta les bras ballants devant ce spectacle une paire de minutes avant de s’approcher d’un peu plus près, encore plus près. Elle se baissa vers le visage du type, tendit sa main à plat vers ses paupières closes puis s’arrêta avant de le toucher, son autre main portée à la bouche, le regard effaré. Il n’y avait aucun doute, c’était bien lui ! Le médecin avec lequel elle travaillait depuis plusieurs mois maintenant. Celui qui l’avait fait pleurer un matin, en réunion, à force de lui mettre la pression, de venir appuyer là où ça faisait mal. A la fois sadique et pervers, séducteur et provocateur. Capable de repérer très vite les points faibles de ses collègues de travail, de sexe féminin de préférence. Le mâle dominant de l’équipe, attaché au pouvoir. Il l’avait rejointe ensuite dans son bureau pour discuter mais elle était trop émue et en colère pour placer trois mots à la suite. Elle l’avait envoyé bouler. Une fois passée la crise, une semaine après l’altercation, il était revenu un bouquet de fleurs à la  main, elle avait apprécié le geste. Lucille avait eu une discussion avec lui, un long échange productif et bénéfique au terme duquel il l’avait invitée à boire un verre au café du coin pour se faire pardonner.  Lucille avait envoyé un SMS à son mari prétextant le pot de départ à la retraite d’une collègue orthophoniste pour justifier son retour tardif à la maison dans la nuit. Il n’aurait qu’à réchauffer le reste des lasagnes de la veille accompagnées d’une salade verte pour le dîner puis coucher les enfants sans elle, tout se passerait bien, elle en était certaine. Puis un mojito en entraînant un autre puis encore un autre, la soirée était déjà bien entamée lorsqu’elle avait suivi le docteur K. jusqu’à son hôtel où il lui avait offert un dernier verre et plus encore. Elle n’avait jamais fait cela et mit cet écart de conduite sur le compte de l’alcool. Difficile la semaine suivante de se retrouver sur leur lieu de travail, toute distance professionnelle gardée. Lui, avait fait comme si rien ne s’était passé, cherchant plutôt à l’éviter. Il devait être habitué de ce genre de situation pourtant fort incommodante, avait-elle pensé alors. Elle avait ruminé sa rancœur et puis tout s’était tassé. Il était un bon médecin après tout. Il faisait du bien aux enfants, aux parents, à l’équipe aussi. Il était présent quand on avait besoin de lui. On pouvait compter sur son engagement auprès des familles et son investissement auprès des différents professionnels de l’équipe était réel. Elle finit d’approcher sa main de la tête du gisant, effleurant ses cheveux noirs de jais puis sa joue encore tiède, râpeuse. Elle se rappelait ses baisers fougueux dans le cou, sur sa nuque, ses gestes précis détaillant son corps, faisant vibrer chaque pore de sa peau, ses mots doux, suaves, gorgés de soleil. Elle caressa ses lèvres immobiles, gercées, ternies par le tabac. Il lui sembla sentir un filet d’air chaud sur ses doigts. Puis lui revint cet autre jour, une autre réunion, la remarque cinglante, l’arrogance dans le ton de sa voix, l’humiliation qu’elle avait ressentie jusque dans son bas-ventre. Elle avait dû quitter le travail plus tôt que prévu tellement la douleur lui tordait les entrailles. Son médecin traitant l’avait arrêtée quelques jours, lui prescrivant repos et anxiolytiques. Elle ne s’était saisie ni de l’un ni de l’autre. A partir de ce jour, elle n’avait plus ouvert la bouche en réunion, pétrifiée par la seule présence de cet homme qu’elle ne parvenait malgré tout pas à détester. D’ailleurs, tout le monde paraissait tellement l’apprécier parmi ses collègues de travail. On lui déroulait le tapis rouge quand il arrivait, on l’adulait, on buvait ses paroles comme du petit lait. Personne ne se permettait jamais de le contredire, d’aller à l’encontre de ses décisions. Il y avait toujours une bouteille de bière locale au réfrigérateur pour les cas où il daignerait déjeuner avec nous. Le docteur K. aimait la bière, elle avait pu observer qu’il en consommait plus que de raison d’ailleurs. Elle approcha alors son visage de la cavité buccale du blessé assez près pour humer les effluves d’alcool qui s’en échappaient. Enfin elle se redressa et jeta un rapide coup d’œil autour d’elle. Assez rapide pour confirmer que l’avenue était belle et bien déserte. Les maisons alentours avaient les volets clos. De la fumée s’échappaient de quelques cheminées. Un froid subit la saisit. Elle referma sa veste sans bruit. Sa décision était prise. Il n’y avait plus de temps à perdre. Elle attrapa le bonhomme fermement par les épaules et le traîna non sans peine jusque derrière le pick-up de chasseur, dénouant ses jambes au passage. D’après la forme en zigzag qu’elle avait prise, la droite semblait bien amochée. Le pied, sorti de sa chaussure, paraissait ne tenir qu’à un fil, pendouillant comme un pénis en perdition. Lucille remonta ensuite dans l’habitacle surchauffé de sa Citroën et referma la portière doucement, sans la claquer, pour ne pas se faire remarquer. Elle récupéra son mobile qui avait glissé sous le siège passager, envoya un rapide texto à son mari afin de le prévenir de son arrivée prochaine et appuya légèrement sur l’accélérateur. Elle roula lentement jusqu’à la sortie du village, jeta à nouveau un bref coup d’œil dans son rétroviseur, rien à signaler, et prit de la vitesse une fois sur la route nationale, entonnant la chanson Sweet Dreams, selon Marylin Manson, « … Some of them want to use you… Some of them want to get used by you… Some of them want to abuse you… Some of them want to be abused… »

Autrice : Chrystel COURBASSIER 

A la recherche des souvenirs manquants, Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2016

« Un bord de mer en soirée, un anniversaire, une joyeuse tablée, dans la promiscuité du camping-car familial ; un chemisier blanc à gros pois colorés ; un paquet de cigarettes à l’eucalyptus ; une bouteille de vin en plastique vert La Villageoise ; des bouteilles en verre avec des étoiles au bord, la consigne, quelques centimes en échange ; une collection de code-barres découpés sur les emballages, Cédric, glissade, fracture du tibia ; allongée sur la banquette-arrière, mon père au volant, les lumières des phares qui défilent sur l’autoroute, Paris au matin ; une carte de ma tata, un brin de muguet dessiné dessus ; une maison, un garage, quelques copains éphémères, encore un Cédric, premier baiser ; un été, une amie au prénom oublié ; tata Jeanne, Rians, une boîte à bonbons ; une nuit de fête chez des amis, retour à la maison, seule dans la ruelle, sous la pluie peut-être, j’ai peur ; une grande chambre, un bureau devant la fenêtre, une fenêtre donnant sur la rue, une maison abandonnée en face ; un camping-car garé devant la maison, il est vert et gris, aux formes arrondies, toujours en panne, un seul souvenir de lui… »

Autrice : Chrystel Courbassier

Un lieu, un personnage, Chrystel Courbassier

Photo © Marlen Sauvage 2019

Noircies par le temps, sans jointure, traversées de part en part par un rai de lumière d’octobre, les pierres m’avaient plu. J’en avais senti l’épaisseur, la consistance, la solidité. Il ne nous en avait pas fallu davantage pour acheter la maison. Nous ne savions pas encore le travail qu’elles allaient nous demander, les heures interminables passées dans le froid, la poussière et l’humidité à en sublimer les couleurs, les contours, les surfaces, à les ramener à la vie. Grises, rayées, allongées, bosselées ou rectilignes, épaisses ou toutes fines, unies entre elles par un enduit fabriqué par nos soins dont les nuances variaient en fonction des dosages de colorants mélangés au sable et à la chaux, du beige au rosé en passant par divers tons de jaune orangé. A chaque zone de la voûte correspondait le travail d’une personne, lui, moi, ou bien d’autres venus prêter main forte pour une heure ou deux. Là, entre la cheminée et la cuisine, à l’endroit où descend une arête de la voûte, on devinait des coulures jaunâtres sur la pierre, première tentative non concluante d’un enduit tout prêt, vision d’horreur, minutes de désespoir… Au-dessus de la hotte d’aujourd’hui, quelques pierres restées sombres malgré le sablage, traces laissées par le poêle d’autrefois. 

Elle ouvrit les yeux avec difficulté sous l’assaut du soleil qui venait de surgir par  la porte-fenêtre. Elle tenta de bouger une jambe puis l’autre mais chaque mouvement, même infime, de ses membre inférieurs lui arrachait un râle de douleur. Elle sentit le poids de la chaîne métallique qui reliait ses chevilles à un crochet planté dans une grosse pierre aux coulures jaunâtres, près du sol. De sa main droite, elle écarta les cheveux gras et poussiéreux de son visage. Elle passa sa langue sur la peau craquelée de ses lèvres. Même redresser sa tête lui semblait une prouesse. Elle la laissa poser lourdement sur le carrelage froid et crasseux de la pièce, près d’une assiette et d’un verre vides à même le sol. Elle se concentra sur sa respiration, les battements lents et réguliers de son cœur pour tenter d’avoir moins froid et moins mal aussi. Ses vêtements en lambeaux ne recouvraient plus qu’une mince surface de son corps décharné, pâle et couvert de croûtes. Ne lui venaient à l’esprit que des images floues sans couleurs et sans mot, sans lien entre elles. Sa tête tournait, elle ferma les yeux, les rouvrit et dans un effort désespéré, fit pivoter son corps en position allongée sur le dos. Elle vit alors la masse écrasante des centaines de pierres qui constituaient la voûte, grises, glaciales, immobiles, prêtes à l’ensevelir une bonne fois pour toutes. Depuis combien de temps gisait-elle là prisonnière ? Dans l’instant, elle ne savait le dire. Elle tourna légèrement la tête sur sa gauche, près du crochet, quelques traits alignés sur une pierre plus grosse que les autres, gravés à l’aide d’un vieux clou rouillé, soixante-cinq au total. 

Autrice : Chrystel Courbassier