Mon œil ! (10)

Commencé il y a quelques jours, le défi que lance #Karen Ward une ou deux fois par an pendant une dizaine de jours – #MyCuriousEyes. Il s’agit donc, sur un thème donné, d’ouvrir les yeux autour de soi et de publier une photo et une seule illustrant le thème. Plus de deux cents participants cette année. En léger différé donc, mes réponses à cette 6e saison… JOUR 10 avec une citation de Joseph Campbell comme déclencheur potentiel ! Et comme il s’agit de joie, nous avions droit à 2 photos !

Car mes deux sources de joie, ce jour-là, furent de jouir du présent (comme tous les jours, je dois dire) et d’admirer le ciel du soir de retour d’une virée à Gordes, joli village perché, dans le Vaucluse.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Construire une ville… – ciels, ma ville !

(Pour toi, Pierrot, en ce jour anniversaire !)

Ailleurs, d’autres morts prenaient le soleil dès son lever dans un panorama de montagnes échevelées, aux sommets agités de longues effilochées de stratus accrochant un lambeau de mousseline gris clair à une arête saillante, et souvent elle avait pensé en surplombant les tombes que ces morts-là avaient bien de la chance. On t’enterre et tu retournes au ciel. Elle préférait rester au creux de la terre, dans sa fraîcheur matinale ou sa tiédeur des longues après-midi automnales. Son évidence à elle était de mourir là dans ces montagnes bleues et de reposer sous la beauté des ciels admirés pendant des années. Le ciel blanc de zinc de l’hiver froid qui arrachait des clignements d’œil et des larmes quand elle roulait dans le fond de la vallée ; la parure flamboyante qui se déployait lentement alors qu’elle guettait le jour dès l’aube sans sommeil ; la traîne blanche de la voie lactée dans la nuit impérieuse ponctuée des ululements de la chouette quand elle en scrutait les profondeurs pour la surprise d’une étoile filante, un vœu au bord des lèvres closes ; le tumulte houleux d’un ciel plein d’orage roulant ses nuages engoncés d’électricité, ourlés de gris ; le ciel rose filant à toute allure vers le bleu d’une pesanteur d’été, elle les avait tous bravés, les yeux écorchés, époustouflée devant tant d’arrogance à modeler un paysage, une pensée, un état d’âme. Et ce soir, enveloppée des psalmodies lointaines d’un muezzin noyées dans le bruit confus des mobylettes, des klaxons, des voix de la rue, sous la lune figée dans un halo blanchâtre, devinant les familles amassées sous les palmiers de la place du ribat, profitant comme elle de la brise enfin là, ce soir, allongée sur l’immense terrasse carrelée, froide, dans les néons verts et rouges de la pharmacie de nuit, alors que le vent se lève cette fois, réveille le linge étendu, emporte les sons d’un bout à l’autre de la ville, ce soir rendu à la nuit ne nourrissait plus d’évidence aucune. 

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

marlen-sauvage-maison-coquelicot

Un autre ciel

Spéciale dédicace à Maryse T.-D. en ce jour anniversaire…

marlen-sauvage-cielmars

Ainsi de ma fenêtre je t’aurai éreinté quinze ans durant, ciel de mars et de toutes les saisons. Joie du matin et du soir, goûtée dans le silence peuplé de cris d’oiseaux, du souffle de la brise, d’un aboiement lointain. Tu revivras dans mes pensées avec ta clarté, tes menaces, tes cuivres et tes vermillons, tes lavis de bleus et de gris ; je te retrouverai ailleurs, d’une autre fenêtre, dans un autre silence.

Texte et photo : Marlen Sauvage