Trois cuisines

Photo : Marc Guerra

Elle l’appelait la maison jaune. De jaune, il n’y avait que la cuisine, et encore, aucun mur coloré, seulement des meubles en Formica jaune poussin. Une table rectangulaire aux pieds en métal noir – à deux rallonges que l’on tirait le dimanche lorsque la grand-mère recevait l’une de ses filles, ou une sœur et sa famille, pour déguster un poulet rôti, quelques pommes de terre sautées et une savoureuse tarte au sucre ou à l’abricot –, une table où la petite prenait place indifféremment durant la semaine pour les repas, toujours longs et ennuyeux, durant lesquels elle balançait ses jambes trop courtes au rythme de la mastication des aliments. Un buffet haut à six portes, jaune aussi, rassemblait la vaisselle du quotidien et le stock d’épicerie. Tout cela existait dans son souvenir comme « la maison jaune » et occupait une place à part. C’était d’abord sa première maison, celle dont elle parvenait à retrouver quelques images issues de sa seule pensée, quelques sensations originelles qu’elle saisissait de toutes les fibres de son corps quand elle plongeait dans le passé. Une cuisine, une cave, une chambre, une rambarde d’escalier. C’était la maison de la tristesse enfouie, la maison des petites histoires de la jolie tante aux yeux noirs, à la taille fine et aux tenues élégantes, de la mémé courageuse et gaie. Et dans la monotonie du quartier aux bâtiments de brique sombre, la cuisine jaune éclairait tout : le ciel bas et blanc, le sol de la cour et ses hauts murs, la grisaille de l’hiver ; elle fardait de lumière sa mélancolie. Dans son souvenir, le sourire de sa grand-mère se tenait dans un univers jaune. Dans la cuisine jaune démarrait vraiment son enfance.

Tu peux à grands pas retourner dans ta mémoire et t’arrêter là, dans cette cuisine rectangulaire au carrelage patiné par les allées venues, où se côtoient à jamais la table ronde, le long buffet en chêne foncé, la cuisinière à bois, la malle peinte en blanc où l’on entreposait les bûches. La pièce profonde est mal éclairée par deux fenêtres étroites qui ouvrent sur le champ à droite de la ferme, un clair-obscur entoure toujours les scènes que tu te remémores ; dans le fond, sur la gauche, le cellier où pendent les charcuteries maison, où s’affinent les fromages, où les paniers débordent d’œufs frais, tandis qu’à droite, la salle de bains brille de toute sa faïence, blanche comme à ses premiers jours. Sur la toile cirée, un cendrier rond, vert bouteille, surmonté d’un chien de plâtre rouge attire ton regard d’enfant. Près de toi, ton grand-père découpe de son Opinel quelques généreuses tranches de saucisson, beurre deux tartines, te propose encore un petit suisse qu’il assaisonne de sel et de poivre, et vous avalez votre petit-déjeuner dans le silence du matin que souligne le carillon. Tout à l’heure, vous irez tous les deux conduire les vaches au pré, repérer les nids de pie, Mirza sur vos talons. Cet homme qui te paraît si vieux n’a que soixante-cinq ans, tu en as huit ; il a commencé sa journée à quatre heures ce matin tandis que tu dormais encore, et t’a réveillée trois heures plus tard avec quelques mots d’allemand appris en Allemagne durant ses années de prison, qu’il prend plaisir à répéter de son accent bourguignon. C’est la cuisine des petits-déjeuners avec cet homme sévère et bon, qui t’aimait sans jamais te le dire, les matins de vacances d’avril où il te racontait parfois quelques anecdotes du passé, hochant la tête comme pour se convaincre lui-même qu’il était bien l’acteur de ses histoires. C’est la cuisine au téléphone de Bakélite blanc accroché au mur, aux sabots de bois sur le paillasson, à la casquette à carreaux accrochée à la patère. C’est la cuisine de ton grand-père.

Parmi tes souvenirs de cuisines, il faut grimper sur une chaise pour atteindre la boîte de lait concentré sucré Gloria sur l’étagère du placard enfoncé dans le mur, un péché de gourmandise qui vous vaudra de ne plus jamais goûter à cette douceur pendant votre petite enfance. Ailleurs, le feu flambe dans une cheminée et tes parents discutent du repas du soir, un samedi peut-être, ils t’enverront chercher à l’épicerie du coin de la rue le cervelas « pour étendre le linge », ce que tu demanderas en tout cas à l’épicière du haut de tes cinq ans… Des quelques cuisines suivantes, tu ne te souviens plus, sauf de celle où l’on mangeait une fois par quinzaine des steaks achetés à la boucherie chevaline installée en face des immeubles du quartier. Dans la dernière maison, la cuisine a changé de place, occupant l’étage les premières années, une pièce carrée, la pierre à évier grise dans un coin, le poêle à mazout où se réchauffer l’hiver, le buffet haut en bois peint, la porte d’entrée ouvrant sur le balcon, la table où vous vous appliquiez le soir pour vos devoirs ; au rez-de-chaussée ensuite, quand la voûte en pierre avait été massacrée par les maçons pour transformer cette ancienne chambre en vulgaire cuisine rectangulaire, aux murs rectilignes, blancs, au mobilier de chêne blond, au carrelage de marbre moucheté d’éclats gris et jaunes. La cuisine au lapin brûlé parce que tu ne l’avais pas surveillé, aux sablés de la grande sœur, au faux Nutella que vous fabriquiez cachées sous la table, aux soirées de spiritisme où vous faisiez tourner les verres, aux longues discussions philosophiques de retour du lycée, aux bols de chocolat chaud, aux œufs en meurette préparés par ta mère… La dernière cuisine.

Texte : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions publiées sur le site des Cosaques des Frontières en février 2018.

La cuisinière, de Monika Esse

Un écrit d’atelier par une participante, un soir de l’année 2016, à la bibliothèque de Florac.

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Elle se sentait bien dans cette grande cuisine. On lui avait proposé ce travail de cuisinière, alors qu’elle était déjà près de la retraite. Elle avait toujours été un peu mère nourricière, c’était important de bien manger, que ce soit en famille ou comme ici dans une école ménagère pour jeunes filles. Matin, midi et soir, elle préparait les repas pour une trentaine d’élèves. Pas très grande, ni grosse, ni mince, toujours ceint d’un tablier en coton ou d’une blouse en nylon, elle se mettait devant les gros fourneaux de collectivité. Elle saisissait le lourd faitout plein d’eau à deux mains, fermement, avec force, et le posait sur le gaz . Pendant que l’eau chauffait, elle attrapait une grande poêle de la main gauche, y versait de l’huile d’arachide de la main droite et attendait que ça grésille. Quand elle commençait à avoir chaud dans la cuisine, elle remontait ses manches au dessus des coudes, refixait deux épingles dans son chignon qui laissait échapper quelques mèches grises. Elle avait bien essayé les cheveux courts, mais cela ne lui avait pas plu et tous les matins elle remontait son chignon avec quelques épingles. Depuis qu’elle travaillait à l’école, et qu’elle fréquentait des jeunes filles, elle avait commencé à mettre du rouge à lèvres. Pas pour travailler, bien sûr, mais quand elle sortait après le travail, jupe droite, cardigan, sac à main et chaussures à petit talon, elle se sentait plus jeune qu’autrefois. Même à la cuisine, son domaine, l’énergie lui était revenue. Elle commandait son second, faisait valser les casseroles et préparait les repas avec entrain. Ses grands yeux noirs surveillaient la cuisson des pâtes comme la poêlée de pommes de terre. Ah, ces patates ! C’était un poème ! Tous ceux qui y ont goûté s’en souviennent. Traditionnelles, nageant dans l’huile, dorées à souhait, grillées au fond de la poêle sans être noires…Les patates de Mémé Germaine ! Comment faisait-elle pour trente personnes ce que nous arrivions tout juste à faire pour une demi-douzaine ? Quand tout le monde avait été servi dans le réfectoire, elle mangeait debout dans la cuisine, à l’ancienne, c’est à dire comme les femmes qui faisaient manger leurs hommes tout en restant debout, appuyée sur la table de ferme. Elle était fière de son travail, et contente des compliments qu’elle recevait avec un petit sourire timide qui remontait à peine aux coins de ses lèvres.

Quand elle était au calme dans sa chambre, elle sortait sa laine et ses aiguilles, et avec ses doigts agiles cernés de deux bagues dorées, elle tricotait des pulls colorés pour ses petits-enfants. Le dimanche midi, elle s’invitait chez eux avec le petit carton de la pâtisserie du village, où étaient alignés les éclairs au chocolat, les pêches et les gâteaux à la frangipane. Elle se privait de sucre, elle n’en mangeait pas, mais elle gavait avec plaisir les enfants gourmands qui, joyeusement, en redemandaient chaque dimanche.

Texte : Monika Esse
Photo : Marlen Sauvage