Cartes postales, Stéphanie Rieu

Tel un lion repu

Un morceau de papier glacé rectangulaire mais un peu défraîchi. Une photo posée dessus à la manière d’un polaroïd. Ceinte de blanc fuselé et marges fines sur trois des côtés : gauche, haut, droite. Par-dessous, vertigineuse, une grande marge tombe. Abrupte. Un espace blanc à griffonner peut-être, si l’on a le goût du farfelu, plutôt que d’écrire derrière une adresse, quelques mots légers de vacances ou ceux plus définitifs d’une lettre de rupture. Au-dessus du vide, l’image entre dans un carré parfait. Il y a là trois fruits tavelés, d’un orange chaud, deux au premier plan posés tout contre un autre plus lisse, qui dépasse largement afin d’assurer leur assise. Aucune régularité dans leurs traits : des creux, des bosses, des rainures qui aboutissent toutes vers la queue desséchée, la brindille cassante qui, auparavant, les rattachait à l’arbre. Les deux fruits devant évoquent, l’un sur l’autre, une gueule de lion assoupi, apaisé et repu, qui câline sa proie.  Ce sont des coings peut-être ou du cédrat trop mûr, leur peau a l’air épaisse comme celle de vieux éléphants qui ne craindraient plus rien. Ils sont posés à même un lino gris figurant du marbre veiné de lignes noires et toutes enchevêtrées. Des trois fruits, un seul n’a pas de queue, quoi que. Comme ils n’apparaissent qu’à demi, peut-être que ce fruit-là dérobe à nos regards l’appendice jumeau de ses deux congénères.

©Cy Twombly, Lemons, Gaeta, 2005. Cliché Richard Cook.

Un trophée

Parfois, le mercredi, aux longues heures d’ennui, elle ouvrait un tiroir du long buffet massif. Sur la toile cirée surchargée de motifs, elle déversait le contenu. Des photos, pêle-mêle, qui s’agglutinaient et ne demandaient qu’à être découvertes. Ma grand-mère en saisissait une poignée au hasard et commentait des gens et des lieux poussiéreux tout de noir et de blanc. Ça et là quelques images tronquées, méthodiquement découpées, des têtes scrupuleusement déchiquetées au doigt, toujours les mêmes, annihilées, effacées. Sa belle-mère ne l’aimait pas. Elle le faisait savoir. Je ne me demandais pas pourquoi elle conservait tant de preuves de cette haine tenace. Je me souviens de cette image au milieu du fatras. Un homme fier, avec ses compagnons. Un petit homme aux yeux clairs et perçants, chapeau colonial, culottes courtes et chemisette à galons militaires, gros godillots et chaussettes sans pli. Un sourire éclatant. Dans sa main droite, un long fusil. La gauche est posée sur sa hanche. Ses amis le regardent, ils sont tous plein de joie, de fougue et de vie.  « Celui qui tient le fusil, c’est ton arrière-grand-père. », me disait ma grand-mère. Son pied gauche est posé sur la tête d’un homme étendu devant lui. Il est noir peut-être, ou bien seulement basané. Sa tête est nue ou peut-être recouverte d’un chèche. Ce qui est sûr, c’est qu’il est mort. Je me souviens avoir compris qu’il s’agissait d’un tableau de chasse. Une scène victorieuse à la fin d’une longue et éprouvante traque. Je saisissais l’intention du cliché, qui célébrait une si belle prise. Longtemps, j’ai substitué à la vérité de ce pauvre corps sans vie, celle d’un lion sauvage, d’un léopard rapide ou d’un fauve indomptable.

Clichés d’autrefois d’Elie Plantier (1898-1995), photographe en Vallée Française- Retour de chasse, Lozère

Scènes de ménage

  • « Comment, ma chère, encore cette lubie loufoque ! Vous n’allez pas, j’espère, vous équiper de la sorte pour le dîner du Colonel ?
  • Mais enfin, Charles-Edmond, voilà le dernier cri ! Tout Paris raffole de mes colifichets, il n’y a donc que vous pour penser que je suis ridicule ? Remettez-vous mon brave, mettez-vous à la page ! Les franges sur mon front sont du plus bel effet.
  • Mais êtes-vous bien sûre de passer par la porte avec ce long tuyau qui part de votre nuque ?
  • Cessez d’être grossier et allez donc ouvrir, on sonne, sans doute la calèche qui va nous emporter.
  • Espérons qu’elle soit assez haute ou nous n’irons pas loin ! … Qui est-ce ?
  • Monsieur, c’est l’équarisseur. On m’a ordonné de porter devant votre demeure, de quoi faire un manteau.
  • Et bien entrez, entrez, Madame a sûrement commandé au fourreur quelque vison d’Afrique hors de prix mais tellement plus sophistiqué !
  • C’est que, Monsieur, je n’ose ! Ma charge est bien trop lourde et souillerait sans doute vos beaux tapis persans.
  • Qu’est-ce encore que cette folie ? (ouvrant la porte en grand) : Ah ! quelle est donc cette horreur ? Odette, venez voir ! Et vous, restez dehors ! On n’a pas idée de venir chez les gens muni de tels cadavres ! 
  • Que se passe-t-il Charles-Edmond ? Vous allez finir par nous mettre en retard ! Et bien quoi, payez donc le monsieur pour la course ! (à l’autre) : Grand merci, mon brave, posez donc ça sur les dalles, je m’en soucierai lorsque nous serons de retour de cet affreux dîner.
  • Est-ce que vous allez m’expliquer ce que font ces dépouilles dans notre salon ? Avez-vous perdu la raison ? 
  • Ce que vous pouvez être rabat-joie, tout de même. Vous voyez bien ce que c’est, non ?
  • Des cochons morts, si je ne m’abuse ! Excusez-moi, mais je ne comprends toujours pas pour quelle raison vous demandez à des écorcheurs de venir déverser de la viande faisandée sur mon marbre d’Italie ! Je suis désolé de ne pas partager votre enthousiasme mais je vous rappelle que c’est précisément ce soir que le Colonel doit me promouvoir au rang de chef cuisinier du mess des Officiers de Réserve du 4ème régiment des Spahis marocains et qu’il nous attend dans moins de dix minutes ! Je n’ai donc pas le temps, si c’était votre intention, de tanner des peaux de sanglier pour que vous puissiez agrémenter votre tenue déjà, si je peux m’exprimer ainsi, largement assez originale pour une occasion somme toute plutôt banale…
  • Oh, la, la ! Vous et vos spaghettis !
  • SPAHIS ! Je ne vous permets pas d’insulter ce corps valeureux !
  • Moins valeureux que le mien, qui supporte vos saillies grossières, pressée comme un citron par notre vie commune ! Que je suis donc malheureuse ! (à l’équarisseur qui sort à reculons) Emportez-moi, Monsieur, vers des cieux moins austères, vers l’aventure et le grand air, vers…
  • Mille pardons, m’dame, mais je ne vais que jusqu’à la Villette, un repas de travail avec des garçons bouchers, je doute que cela soit bien convenable…
  • (se roulant dans le sang des cochons qui coule sur le sol) : Et comme ça, c’est mieux ? Je vous en supplie, emmenez-moi ! Tout plutôt que cette vie vide de sens ! Moi, je voulais voyager, voir l’Afrique et ses grands fauves, goûter aux fruits exquis du péché exotique, je n’ai pas vécu ce que j’aurais dû coincée avec ce soldat de pacotille, ce gardien de la paix, tout juste bon à verbaliser des piétineurs de pelouse au Square !
  • Enfin Odette, vous n’êtes pas juste ! (murmurant soudain) Vous savez bien que ma blessure…
  • Votre blessure, ah, parlons-en de votre blessure ! Cet appendice jauni qui pendouille et dont dépend ma vie entière, qui flotte entre nous et suspend tout  plaisir. J’en ai assez de votre blessure, une amputation eût mieux valu !
  • Odette, c’est trop ! Je ne supporterai pas une minute de plus que vous m’humiliassiez devant ce rustaud ! Vos chaleurs vous égarent ! Je prends la porte et me rendrai seul à ce dîner d’intronisation, ne vous en déplaise ! Adieu et reprenez vos esprits ! (il sort et claque la porte derrière lui)
  • Ah ! Mon chéri ! (se jetant dans les bras grands ouverts de l’équarisseur), enfin seuls, la soirée est à nous ! Nous l’avons encore bien eu ! Venez vite à moi ! Tout ce sang sur mon corps m’a échauffé l’esprit ! 
  • Tout doux, ma belle, tout doux ! J’ai la nuit pour vous dévorer, je compte bien partir repu de votre vaste demeure. Plus un mot, c’est moi qui commande, étendez-vous là, sur la fourrure encore palpitante de mes beaux sangliers que je vous contemple offerte…
  • Comme il vous plaira, Robert, je serai sage comme une image… Que diriez-vous, pour la prochaine fois, de vous grimer en  vieux ramoneur ? » 

Stéphanie Rieu

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Cartes postales, Liliane Paffoni

La carte postale

Blanc – ocre – noir
Il y a un cadre blanc d’environ deux centimètres de large.
Il y a un rectangle ocre, cerné d’une trace de peinture noire à peine visible, tracée de façon malhabile.
Il y a un cadre ocre, décoré d’un motif noir qui ressemble à du croquet, irrégulier, mal posé, comme effiloché à une extrémité.
Il y a un rectangle noir dont on a coupé les coins en biseau.
Dans le rectangle noir aux coins en biais, il y a un ovale assez régulier.
Il est ocre, l’oiseau aux ailes déployées et à la longue queue presque rectangulaire.
Il est stylisé, l’oiseau, c’est une silhouette d’oiseau, ce n’est pas un dessin précis et détaillé fait par un ornithologue.
Il a un petit œil rond et noir, l’oiseau aux ailes déployées et un minuscule bec pointu.

Ocre – noir – blanc

Georges Braque, oiseau verni, 1954 ©ADAGP, Paris, 1995

Tu l’auras pas

Assise sur les marches de l’escalier, je regarde un garçon de mon âge, 6-7 ans, voisin, cousin, je ne sais plus. Il est au volant d’une petite voiture à pédales qu’il actionne par un mouvement de va-et-vient des pieds. Il passe et repasse devant moi, et, à chaque fois, il lance : tu l’auras pas !  Puis, il repart de plus belle. J’entends encore le cliquetis des pédales, mélangé au régulier « tu l’auras pas ! » La voiture est belle, du rouge brillant orné d’un liseré noir. Le volant est en bois, les roues également, cerclées de métal. J’ai beau supplier, proposer en échange ma poupée, ma dînette, un collier de perles, je n’ai même pas de billes ! La réponse est toujours la même : tu l’auras pas, et en plus, t’es une fille. Je ne dis rien, je ne réponds pas. Je dévore la voiture des yeux, je rêve, j’imagine. Moi, je n’irais pas si vite, je tournerais délicatement le volant, je me tiendrais bien droite, je tracerais à la craie un parcours avec des routes qui se croisent, je dévalerais la petite pente au bout de la cour, la voiture prendrait de la vitesse, à peine, la pente est si légère, ce serait bien de sentir le vent dans les cheveux.

Clichés d’autrefois – ©Elie Plantier (1898-1995), photographe en Vallée Française- Enfant à la voiture, Lozère.

Aller au bout de ses rêves

Elle avait fermé la porte et elle était partie. Partie pour aller au bout de ses rêves : une balade en Harley Davidson.

Elle avait contacté un club de motards, expliqué ce qu’elle désirait et le rendez-vous avait été fixé. Elle avait toujours aimé les Harley Davidson, ces motos la fascinaient, l’attiraient. Elle trouvait que c’était un bel objet en soi, des lignes pures, le noir se mariait avec élégance aux chromes brillants, le nom Harley Davidson, écrit en lettres dorées, d’une écriture fine et harmonieuse. Il se dégageait de ces machines un certain magnétisme qu’elle ne s’expliquait pas. Elle  ne connaissait rien en mécanique, en puissance, en conduite et cela ne l’intéressait pas. 

Elle s’était rendue au lieu du rendez-vous, fébrile et impatiente. Le motard l’attendait devant le hangar de son club, debout à côté de sa merveilleuse machine. Elle s’approcha, très émue de pouvoir contempler cette moto de légende. Ils se saluèrent. Elle lui demanda si, avant la promenade, elle pouvait regarder la moto et la toucher. Il acquiesça. Elle en fit le tour, tout doucement, savourant pleinement cette rencontre. Elle ne parlait pas. Lui, la regardait avec un sourire amusé. Elle posa délicatement ses mains sur la puissante machine, l’effleura, suivit les arabesques de son nom du bout des doigts. Elle ne touchait pas la moto de peur de l’abîmer, elle la caressait. Elle ne se lassait pas de contempler ses formes harmonieuses, du mariage subtil du noir et de l’argent. Le pilote la sortit de sa rêverie en lui demandant si elle était prête. Elle sursauta, tant elle était plongée dans sa contemplation. Il lui tendit une combinaison, des bottes et des gants. Elle s’habilla rapidement. Puis, le motard lui donna quelques conseils pour qu’elle  profite pleinement de cette balade en moto. Tout d’abord, lui dit-il, un passager s’appelle un sac de sable. Ils rirent. Pour être un bon sac de sable, il y a quelques  points essentiels à respecter. Mettre un bras devant qui encercle le conducteur, une main sous la selle ou sur la poignée du passager, les pieds ne doivent pas être en contact avec le pot d’échappement, garder la tête d’un côté ou de l’autre du casque du conducteur, suivre au plus près les mouvements du pilote : se pencher quand je penche et du même côté que moi, éviter les mouvements brusques, voire les mouvements tout courts. Le sac de sable fait confiance à son pilote. S’il y a un problème, lui dit-il, on peut communiquer grâce à l’intercom. Mais, l’idéal c’est de rouler en silence. Prête ? Oui, dit-elle d’une toute petite voix. Il l’aida à ajuster son casque, puis à s’installer sur la moto. Ses mains étaient moites, son cœur battait la chamade, sa bouche était sèche, ses mains tremblaient. De bonheur, de peur, elle ne savait plus. Le pilote s’installa, puis il démarra. Ce fut tout de suite une sensation grisante et euphorique. Elle sentait le vent, les rayons du soleil, les odeurs automnales. Tout était décuplé. Une sensation d’ivresse, de liberté… C’était donc ça, rouler en Harley Davidson ? C’était ça le bonheur quand un rêve se réalise ? Le paysage défilait, elle portait son regard bien droit devant elle. Tous ses sens étaient en alerte. Le pilote avait raison : le silence était un allié. Le bruit du moteur était un murmure rassurant. Et puis, brusquement, tout changea. Le conducteur accéléra, il y eut de plus en plus de virages qui n’en finissaient plus, toujours plus serrés. Elle avait l’impression qu’elle allait être éjectée de l’engin à tout instant, elle était tétanisée, elle ne respirait quasiment plus, elle serrait tant la poignée passager qu’elle ne sentait plus sa main, elle n’osait pas bouger, elle ne vit plus rien, n’entendit plus rien. Elle ferma les yeux. Dans son casque, elle entendit la voix du pilote : si vous voulez, mettez vos bras autour de ma taille, serrez-vous contre moi légèrement, ne m’étouffez pas et respirez calmement. Vous verrez, ça ira mieux. Merci, chuchota-t-elle. Ainsi, il avait senti son malaise. Peu à peu, elle se calma et tout redevint comme au début. Le contact avec le corps de son pilote lui procura un bien-être apaisant, l’odeur de son blouson de cuir mêlé aux parfums de la forêt la rassurait, il exerça une légère pression sur une de ses mains qui la calma complétement. Elle faisait corps avec lui, c’était une fusion totale, lui, elle et la moto. Son cœur explosait de bonheur. 

  • Madame, madame ! Elle entendait une voix qui lui paraissait lointaine. 
  • Madame, ça va ? Elle ouvrit les yeux et vit plusieurs visages penchés au- dessus d’elle. Elle se redressa  d’un bond.
  • Ce n’est pas très prudent de faire la sieste si près d’une Harley Davidson ! On ne sait jamais. Et puis, vous gênez les visiteurs qui veulent contempler cette pure merveille.
  • Oui, oui, bien sûr, balbutia-telle. 

Elle se releva, chancelante, fit quelques pas hésitants, aperçut le hangar et là, elle vit une immense pancarte :

JOURNEE PORTES OUVETES AU CLUB OLD CHAPS RIDERS

EXPOSITION DE MOTOS 

EN RAISON DE CETTE JOURNEE EXCEPTIONNELLE, IL N’ Y AURA PAS DE PROMENADES EN MOTO.

A TRES BIENTOT.

Liliane Paffoni

Sources et remerciements : j’ai emprunté le nom du club OLD CHAPS RIDERS à l’association de bikers située dans la Vienne (86) – Pour être un bon sac de sable, j’ai consulté le site liberty-riders.com

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Cartes postales, par Mireille Rouvière

La carte postale

Elle est de couleurs chaudes la cloison derrière elle, faite de rectangles monochromes dans les bruns et ocres. On aperçoit une porte au fond à gauche. Un lit de couleur blanche et gris clair à hauteur de ses hanches du côté droit. Elle est assise dans un fauteuil la femme, la femme dont on aperçoit derrière l’épaule gauche un bout de dossier de cuir luisant. Elle porte des cheveux carotte mi-longs sur un visage démesurément allongé sur un cou à la Néfertiti qui supporte un collier de perles orangées. Elle est vêtue d’une robe noire, un châle anthracite. Son bras gauche maintient sur ses genoux un enfançon au visage rond qui porte un bonnet de la couleur du châle de la femme, un gilet enfilé à l’envers qui laisse déborder le blanc du dos de sa petite robe et tout le bas. La main de la femme est posée sur le ventre de l’enfant et ses doigts se dissimulent sous le bras droit de l’enfant qui lui même pend le long des plis de la longue robe de la femme. Des bottes marron recouvrent ses jambes et ses pieds qui se laissent aller sur l’ampleur du noir du bas de la robe de la femme.

Modigliani, Maternité, 1919. source : anttialanenfilmdiary.blogspot.com

La truelle

Je pouvais l’apercevoir sur l’échafaudage avec sa truelle. Le soir lorsqu’il redescendait de son promontoire je la lui prenais des mains. J’aimais la caresser, elle avait un manche luisant d’usure, elle était douce et devenue fine par le frottement. Le ciment l’avait décolorée, mais le métal dont elle était faite était toujours étincelant, lisse et propre. Il n’aurait jamais rangé son outil sans le rincer à l’eau claire et l’essuyer pour éviter de le retrouver rouillé par l’eau le lendemain. Jamais il ne laissait un brin de ciment coincé juste à la jointure du manche. Il m’avait confié qu’au début de son utilisation elle était de forme rectangulaire. Mais maintenant avec le temps elle arborait des courbes gracieuses. Un bel arrondi qui était devenu tranchant tant l’épaisseur du métal s’était amincie. Elle découpait avec souplesse les tranches de béton qu’il posait sur sa taloche, et j’étais ébahi par la danse de cet instrument qui laissait rarement tomber son contenu. Je sautillais auprès de lui et je savais que sa main libre dans un instant se poserait sur ma tête. Une main aux doigts épais et courts, une paume charnue et rouge, aux stries saillantes. Une peau rugueuse comme la toile émeri et burinée par l’agression du mortier tant et si bien que l’on ne distinguait plus les lignes qui auraient pu intéresser une bohémienne. C’était une main velue et recouverte de cicatrices. Les ongles toujours très courts et blancs, élimés et parfois crevassés. Oui elle se poserait sur ma tête légère comme une plume, comme un souffle de vent, comme le battement léger d’une paupière, et il me dirait : « Rentrons ».

Clichés d’autrefois. ©Elie Plantier (1898-1995), photographe en Vallée Française. Maçons à La Baume, Molezon. Lozère

L’incendie

Un tapis de fumée cache le soleil. Le ciel s’obscurcit de plus en plus, c’est imminent. Dans la maison la famille prépare les bagages, l’homme est sorti démarrer la voiture et ouvrir le coffre. La femme court à droite à gauche remplit les valises avec tout ce qui lui tombe sous la main, papier, culottes, robes, tee-shirts, casseroles, verres. Elle n’arrive pas à se concentrer pour décider et emporter l’essentiel. Lui ne réussit pas à démarrer l’auto, insiste, soulève le capot, peste, jure. L’air devient irrespirable, il fait chaud, il transpire. Le moteur ronronne enfin. Les sirènes des pompiers hurlent. La route recouverte de poussière vaporeuse qui se soulève à chaque passage, fluctue sous la vision fantomatique de véhicules ocres, pressés, débordant de passagers et de toits recouverts de bagages. Dans un vacarme assourdissant, les flammes arrivent, lèchent les premiers arbres de la propriété, l’homme se révolte retourne dans la maison, cherche les enfants, les trouve recroquevillés dans un coin de la cuisine avec leur doudou sur les genoux qu’ils enserrent dans leurs petites mains, les visages mangés par la peur et l’effroi, les attrape, les soulève de ses bras tentaculaires, les enfourne dans l’auto. Retourne chercher la femme qui se débat, refuse d’abandonner tout ce qu’elle aime, qu’elle a construit, qu’elle a décoré. Le salon juste repeint, le nouveau tableau accroché au-dessus de la petite commode de sa grand-mère. Il la tire, la pousse, l’accompagne par la taille, l’embrasse, la dépose presque sur le siège, ferme la portière. Elle, hébétée, larmes qui roulent, regarde par la vitre l’incendie qui arrive dans un fracas, dépasse la toiture de leur habitation et engloutit voracement la jolie maisonnette.

Mireille Rouvière

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage