Je vous le disais bien, par Aline Leaunes

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Te parler de sa mère, ta grand mère Y., son départ en catimini, sa fuite en douce, l’abandon de ses deux enfants J., 5 ans et A. ton père, 3ans, un jour ordinaire ; d’une semaine ordinaire du beau mois de mai.

Enfants livrés à eux-mêmes toute une nuit suivie d’une longue journée ou le temps n’a de sens qu’à travers les bonbons avalés, engloutis, mal digérés, entre larmes et morve.

Situation révoltante aux yeux de la grand-mère Louise (ton arrière grand-mère). Comment ?, pourquoi ?,  avec qui ?,  pour qui ?,  où était-elle partie cette Y. de misère, cette femme de peu, cette moins que rien, fille à soldats, qui avait osé laisser une lettre, un mot, un brouillon, une bavure, une vomissure, un chiffon sur la table de la cuisine :

JE PARS
Y.

L’armoire vide jupes et jupons disparus
chapeaux feutre délicat ou soie froissée envolés
chaussures de cuir souple, escarpins de satin ou bottines à lacets
iront à petits pas danser sur d’autres parquets

Je vous le disais bien, répétait Louise, l’arrière-grand-mère au corps lourd,  aux hanches larges, à la poitrine tombante, et je crois même deviner sur la photo un soupçon de moustache… Je vous le disais bien que tout cela finirait mal, c’était pas une fille d’ici cette Y. Elle avait le regard par en-bas, les lèvres trop rouges, la chemise trop moulante, la jupe trop courte et les pieds toujours en mouvement. Je vous le disais ! C’est pas une fille d’ici ça !!!

Aline Leaunes
Texte écrit en atelier d’écriture, 17.6.17

Photo : Marlen Sauvage
« Reflets de nuage dans une mare »

Après Passe Pierre

J’ai terminé ce travail d’écriture auprès des 18 enfants de villages avoisinants, dont je parlais récemment. Six matinées intenses à proposer de parler de nos vallées, de nos villages, de leur histoire, du petit patrimoine bâti, des surprises cachées dans les ruelles moyenâgeuses, des légendes associées aux lieux…  Six après-midi à transcrire leurs textes, à préparer les ateliers du lendemain, des jeux d’écriture différents pour varier les plaisirs et ne pas lasser ces garçons et ces filles de 8 à 13 ans, dont les plus grands parlaient de jeux vidéo, de tablettes, de consoles, de DS et que sais-je encore pendant notre visite le lundi matin. Heureusement, tous à peu près aimaient lire. L’un deux mentionna même Crime à la lunette et j’en étais tellement surprise que je ne lui demandais rien à propos de sa lecture !

C’était les vacances et pourtant les enfants ont tous joué le jeu… Ils ont écrit, dessiné (même durant mes ateliers pour une proposition autour des Mots ont des visages, inspirée de Joël Guenoun), échangé leurs idées, lu leurs textes, se sont intéressés aux auteurs dont j’apportais la prose en support à mes suggestions : Jean Tardieu, Georges Perec, Paul Eluard, Etienne Klein et Jacques Perry-Salkow pour leurs Anagrammes renversantes parmi d’autres…

Me voilà maintenant à la tête de dizaines de phrases, de textes plus ou moins longs qu’il faut relire,  choisir pour le fameux livre qui reste, je crois, la grande motivation de ces jeunes à participer à des jeux d’écriture durant une semaine de vacances. Car le livre encore fait rêver ! J’entendais un matin une info à la radio à propos des jeunes (et des moins jeunes) qui ne savent plus écrire, former les lettres à la main tant les machines avaient pris le pas sur le papier… Sans doute est-ce vrai si les « études sociologiques » le disent, et j’ai noté que l’on ne dessinait plus un « a » ou un « d » comme on pouvait le faire « avant », certes… L’essentiel n’est-il pas ailleurs ? C’est la question que je me pose… Dans tout ce que l’on s’autorise avec les mots, le langage, notre imaginaire, une façon de voir et de savoir le dire, tout au moins d’oser tenter le dire…

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Avec notre guide, Anne, devant la fontaine Brioude, à Florac.