Ecrire en novembre, par Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage

Parce que

Parce que les forêts s’étaient tues, le vacarme du monde en était assourdissant.

Parce que les villes et les villages étaient déserts, des mauvaises herbes s’insinuaient dans les fissures.

Parce que la métamorphose n’est pas la mort, un jardin envahi d’herbes folles n’est pas abandonné.

Photo : Liliane Paffoni

Errance

Jour 1

Fermer la porte n’était pas suffisant. Trop simple. Clic, clac. Et le tour était joué. Non. Il fallait se dépouiller. Cela ne se verrait pas. Mais elle, elle le sentirait, l’appréhenderait. Peut-être ou jamais. D’abord le dépouillement extérieur. Elle laissa tomber son grand manteau noir. Il s’étala dans l’herbe sèche comme une corolle rabougrie. Aussitôt, une nuée de gamins, qui avaient poussé au gré des saisons, les pieds noirs et nus, s’emparèrent du manteau et disparurent derrière les taillis. De la route, elle entendit les cris d’une dispute, des jurons, puis, soudain, une voix forte dans une langue qu’elle ne connaissait pas, s’éleva. Des claques retentirent. Le silence, immédiatement troué par les hoquets des pleurs des enfants. Elle porta la main à sa joue. La brûlure de la gifle était toujours là. Elle marcha longtemps, droit devant elle.

Jour 2

Sur le bord du chemin, une femme en robe de mariée. La robe était sale et déchirée. Au loin, des appels : « Francesca ! Francesca ! » La mariée mit un doigt sur ses lèvres. Des larmes coulaient, silencieuses. De son sac, la femme sortit un mouchoir en dentelles et lui tendit. Elle aussi, elle avait pleuré. Des paroles pleines d’épines éclatèrent dans sa tête. Elle mit les mains sur ses oreilles et s’éloigna.

Jour 3

L’aube se levait sur la pâture. Elle entendait le bêlement lancinant des moutons. Leur dos ondulait dans les vapeurs de brume. Elle aperçut le berger, assis sur un tronc d’arbre, immobile, serrant un agneau dans ses bras. Elle s’approcha lentement. Il tenait une petite boule frisée qu’il contemplait avec un regard grave et doux. Elle tendit la main pour caresser l’agneau. Son corps était froid et raide. Elle recula. De son chapeau, elle décrocha une fleur qu’elle posa sur la toison bouclée. Elle s’en alla, les mains posées sur son ventre. Elle aussi, un jour, n’avait pas su donner la vie.

Jour 4, jour 5, jour 6, Jour 7 …

Il y eut des sentiers, des routes, des chemins, des fleurs, des arbres, la douceur du vent, les brûlures du soleil, les pierres, les épines, les rochers, les montées, les descentes, les plaine à l’infini, il y eut des éclats de rire, des sursauts de peur, des caresses, des baisers, des mots d’amour, des hommes, des femmes, des enfants, des souvenirs qu’elle ne voulait plus, des errances qui l’avaient lassée, alors, elle s’assit sur une pierre. Peut-être qu’il viendrait la chercher.

Auteur : Liliane Paffoni

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Claudine Albouy

Photo : Claudine Albouy

Errance

Nous nous apercevions de loin, lui sur son tapis de yoga insouciant au passage des promeneurs, moi me baladant. C’était un jeune homme presque blond avec un visage doux encadré de boucles. Un regard bleu un peu perdu ou ailleurs ? Torse nu dès le matin, toujours  habillé d’un pantalon bouffant bariolé qui lui cachait le corps. Un jour  nous avons échangé quelques mots, il était britannique et l’idée de me rapprocher de la langue de Shakespeare ne me déplaisait pas, ce jeune m’intriguait. Il est revenu plusieurs années de suite toujours de plus en plus attiré par ce pays Andalou et cette douceur de vivre. Il partageait son temps entre l’Angleterre, et la marche le longs des routes, s’interrogeait beaucoup sur ses choix de vie. Ingénieur de formation,  il se sentait de plus en plus inadapté à ce mode d’existence,  il avait envie d’autre chose et dans l’immédiat, un besoin impératif de cerner ses envies profondes. Il voyageait beaucoup à pied ou en stop, progressait lentement au fil des rencontres et cela lui convenait, un jour se louant pour les vendanges, l’autre pour la cueillette des pommes ou ailleurs pour aider un boulanger. Il restait le temps voulu décidé par celui qui lui proposait le gîte et le couvert. Il répondait oui souvent, tout essayer, tout découvrir pour s’enrichir et peut être découvrir son moi profond. Il emmagasinait ainsi dans sa besace au fil des rencontres, des savoir-faire. Il progressait aussi en français, en espagnol. Quand je l’ai connu, il logeait dans une minuscule toile de tente. Un jour, il a disparu nous ne l’avons plus vu. Quelques années plus tard, il est réapparu, changé physiquement, amaigri,  un visage plus émacié, toujours avec son regard bleu un peu absent. Il nous expliqua que maintenant il vivait ici toute l’année de petits boulots d’entretien dans les résidences secondaires, cela lui suffisait pour le nécessaire vital : se nourrir, acheter des livres, des cd. Il n’avait pas de souci de logement car il avait rejoint  la crique de San Pedro, un endroit squatté par des marginaux, un Eden ou la végétation s’accroche dans ce petit fjord grâce à une source connue des marins depuis l’Antiquité. Des écrits, des gravures racontent que les bateaux venaient y faire escale pour se ravitailler en eau potable. Le château sur le piton rocheux en défendait l’accès. Aujourd’hui ne subsistent que quelques pans de murs en ruine, ils abritent des personnages hauts en couleur, à l’allure inquiétante ! Des arbres fruitiers offrent leurs fruits à tous. Des habitations légères singulières poussent au gré des nouveaux arrivants, les plus anciens ont aménagé des abris rocheux dans la falaise calcaire avec de minuscules jardins et des fleurs. L’arrivée de la source est protégée par un rideau de roseaux et de plantes aquatiques, un paradis pour les batraciens qui s’y cachent. Des sculptures expressives très belles en calcaire jalonnent le parcours, un vrai havre de paix et de fraîcheur quand le soleil d’été se déchaîne. C’est émouvant de se souvenir que des corsaires ont foulé ce sentier ! Une microsociété vit là toute l’année, pas de route, pas de voiture juste une piste en plein cagnard interdite à la circulation, ce qui dissuade bon nombre de curieux. Un ponton de bois permet l’arrivée d’un bateau zodiac et d’y accoster. Quand la mer n’est pas trop agitée, un  va et vient existe suivant les besoins, entre la crique et le village le plus proche.

Le yogiste s’est arrêté là, abandonnant une vie stressante qui l’éloignait de plus en plus de l’essentiel. A San Pedro cette microsociété a vu le jour avec d’autres valeurs, une approche assez respectueuse de la nature. Cette vie  l’attirait  et après toutes ses errances, il a senti qu’il fallait se poser là ici et maintenant. Les habitants éphémères ou sédentaires se privent volontairement du toujours plus, de l’excédent d’une  consommation oppressante… Ce lieu  bouge, les artistes exposent du land art au bas des falaises au-dessus d’une eau transparente, ils savent que la mer engloutira les œuvres un jour de furie mais qu’importe ils recommenceront ! Sur la grande plage, la vie tourne au ralenti, je laisse le yogi à ses espérances pour une halte bienveillante, une pause provisoire ou définitive ou peut-être de nouveau un retour au voyage vers une nouvelle errance…

Avec Sophie Calle

Parce qu ‘elle avait vu son corps abandonné

jambes repliées sur le sable elle avait cru qu’il dormait

Avait-il choisi cet abandon définitif au bord de la grève

ou était-ce une malchance ?

Parce qu’elle imaginait son corps nu sur la dalle de granit

le bruit de la cascade l’avait submergée ensevelie

dans une douce mélancolie.

Parce que l’asphyxie était montée comme une marée lente inexorable

il avait tout quitté, identité, maison, travail, amis, famille

sans se retourner il avait tracé la route.

Textes : Claudine Albouy

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Errance

Il franchit le seuil, ferme la porte et s’en va. Il descend vers le village, dans l’ombre de la vallée, longeant la route abandonnée. C’est calme. Plus que calme. C’est désert. Personne dans les rues, personne sur la place. Des silhouettes à travers des vitres, vite cachées par des rideaux. Devant le bar, les tables et les chaises sont alignées, attendant les clients. Un chien traverse la place, craintif, la queue entre les jambes. Un chat noir grimpe sur l’arbre en face de l’église fermée. Le marcheur prend le sentier qui monte vers le plateau, vers le soleil. Cailloux, buissons épineux, plumets d’herbe sèche. Silence. Sur la montée, son pas devient pesant, Une pie s’envole en jacassant. Pas d’autres bruits. Juste la terre ocre, ferme, qui fait résonner ses pas, son souffle qui s’accélère dans l’effort. Forêt de châtaigniers, puis de pins. Lacet après lacet, il gagne le plateau. La lumière. L’espace. Pas une âme en vue. La steppe, les herbes qui ondulent sous le vent. Au loin, un hameau. Il continue son chemin tout droit, à travers les prés, sautant les clôtures, évitant un troupeau de moutons sans chien, sans berger. Avance à pas de géant. Se repose au pied d’habitations abandonnées. Tire de son sac quelques fruits secs à grignoter. Il reste un peu d’eau dans sa bouteille, mais il faudrait trouver une source ou une maison accueillante. Il suit toujours le chemin qui descend vers un village. Là aussi, les portes et les volets sont fermés, pas de café, pas de pain, le village semble inhabité.  Mais la fontaine coule. Il se sauve, reprend le sentier qui remonte sur une montagne couverte de forêts, épicéas, hêtres, sapins, bouleaux. Des odeurs de sapins de Noël et de terre humide. Des traces de cerfs, de lapins, des pépiements d’oiseaux. Au sommet, une vue fantastique. Des chaînes de collines et d’arêtes, des vallées encaissées, des pentes violettes de bruyère. A l’horizon, le ciel bleu tombe dans la mer blanche de soleil. La mer. Il ira vers la mer. Liberté, espace. Le sentier redescend vers l’obscurité. Il se sent seul. C’est bien ce qu’il désirait. Mais cette solitude ressemble à un brouillard. Dense. A couper au couteau. A traverser en aveugle. Il aime mieux les hauteurs. Il remonte vers les crêtes qui défilent. En contrebas, la rivière qui enroule ses lacets dans des gorges sauvages. La rivière qui part vers la mer en accueillant sources et torrents. La rivière qui scintille sous le soleil.

Le chemin sent bon la garrigue, les odeurs acres de thym et de genièvre, de buissons de lavande et de romarin. Il grignote quelques brins d’herbes, il a faim. Au loin, en bordure du chemin une ferme. Il approche, appelle, se penche pour frapper à la porte qui s’ouvre brusquement encadrant une silhouette. Un fusil pointé sur lui. Cheveux gris, châle de lainage sur une blouse grise, la femme le regarde sévèrement. Qu’est-ce qu’il veut ? d’où il vient ? Méfiante, solitaire. Il bafouille, surpris, effrayé, il s’attendait à un refus, peut-être, mais pas à cette manière forte sur un sentier de randonneur. Finalement, elle l’invite à entrer, vous avez faim, ça se voit, je peux vous faire une omelette, j’ai les œufs de mes poules, un peu de pain, ça ira ? Faut pas faire attention au fusil, ici on est loin de tout, il faut être prêt ! Il mange en silence, sauce les œufs avec le reste de pain. Il apprécie. Pour la nuit, il y a un coin chaud près des moutons, si ça vous dit ? Il incline la tête, fait signe que oui, ça lui dit. Demain matin, si vous partez tôt, vous n’avez qu’à tirer le portail…. 

Il se lève avec les moutons, prend son sac, ferme le portail avec soin. Elle est devant la porte à l’attendre, un petit café avant de prendre la route ? Il se remet dans le chemin, reconnaissant. Bientôt, ses pas légers s’enfilent, réguliers, comme on enfile des perles sur un collier, un pas devant l’autre, un pas après l’autre, le corps s’est mis en automatique, l’esprit vagabonde. Il est parti pour se vider la tête, pour laver le cerveau, rien de son ancienne vie, tirer un trait, avoir des yeux neufs, trouver un sens… Une camionnette passe, le boulanger porte le pain à la ferme, une fois par semaine, elle le lui a dit, il pense à son air sévère et à sa générosité naturelle, une lumière dans son périple solitaire. La route descend vers l’abbaye et le cloître paisible qu’il avait envie de voir, pèlerin plus que touriste, mais il appréhende l’affluence. Le bourg est en contrebas, coule entre les falaises comme un serpent, comme une rivière, il avance avec prudence, ici aussi, tout semble fermé, les maisons, les magasins, pas de café, pas de pain, pas de cartes postales ni de souvenirs, pas de bruit, c’est lugubre, menaçant, le cloître est vide, comme abandonné, ni paix ni sérénité, il est inquiet, ne comprend pas, le monde ne semble pas tourner rond. La beauté de l’église romane ne le réconforte pas, il fuit, s’engage vers le Sud, par le pont du diable, par les vignes et les oliviers, il descend dans la plaine des vignerons, il marche, il fatigue, il se désole, la nature est pourtant accueillante, soignée, les raisins gonflent, les olives mûrissent, mais rien ne trahit une présence humaine. Tout est comme paralysé. Sauf lui qui marche. Marche encore. Marche jusqu’au point d’horizon, là où le ciel rejoint la mer, jusqu’au port, voir les bateaux balancer sur les vagues. Les bateaux.  Monter sur l’un d’eux. Traverser la grande étendue pour la rive d’en face. Toujours le Sud. Mais les bateaux aussi sont immobiles, ils épousent les vagues, mais ils n’avancent pas… Alors il repart, plus loin, plus bas, vivant de cueillette dans les vignes, dans les jardins, dans la nature sauvage, pas après pas, village après village, saute une frontière, le pays est large, la terre est grande, il a encore des sentiers à parcourir, cherchant à comprendre cette paralysie, cette disparition, ce grand vide… et pourquoi lui, pourquoi cette fermière, pourquoi les animaux… il est en colère, il est en détresse, ce n’est pas cette solitude-là qu’il désirait, cette condamnation d’un monde auquel il est lié malgré ses déceptions et sa révolte. Il traîne son désespoir jusqu’au prochain sommet, un promontoire couronné d’une petite chapelle, se pose sous la croix, sort l’harmonica de sa poche, cet harmonica qui l’accompagne partout, qui le réconforte dans sa tristesse. Le caresse, souffle et en tire une mélodie lancinante pour réveiller ce grand vide, pour anéantir ce néant.

Auteur : Monika Espinasse

Ce texte répondait à l’une des suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Mireille Rouvière

D’après Sophie Calle

Délire.

Parce qu’il avait oublié sa clef : une fleur écarlate flottait sur l’eau de la piscine emportée  par les vaguelettes que le vent formait. Le ciel s’assombrit, un éclair scinda le nuage rougi par le soleil couchant, un Peau-Rouge à la parure de plumes couleur rubis apparut sur le fond rosé du ciel délavé.

– noooon : il ne voulait pas.

Pourtant de son index le guerrier lui intima la direction.

Photo : Marlen Sauvage

Errance

Il avançait, il faisait froid, puis il eut chaud, de ses pores suintait une eau de feu. La femme à la cruche étancha sa soif d’un liquide gluant et nauséabond puis essuya ses joues inondées de larmes de sang à l’aide de son moignon sanguinolent, d’elle émanait une chaleur caniculaire, elle le laissa  filer en lui susurrant des sifflements assourdissants. Il plaqua ses deux mains sur ses oreilles. Marcha, marcha en traînant les pieds. Ses chaussures laissaient sortir des orteils qui commençaient à se déchiqueter et faisaient apparaître des lambeaux de peau et d’os. Il était toujours debout et continuait son chemin. A l’horizon une lumière incandescente pointait.  Corbeille en équilibre sur la tête, une magnifique négresse déambulait, le panier chuta, tous les fruits s’éparpillèrent et furent aussitôt avalés par le sol comme une bouche aux lèvres épaisses et charnues, seul rescapé un grain de raisin, il s’en saisit avidement, les ricanements sinistres de la belle dame l’accompagnèrent encore longtemps se répercutant comme autant d’échos. Son corps tout entier lui disait qu’il brûlait vif. Il ne voulait plus savoir. De la dernière phalange décharnée du majeur de la main gauche il appuya sur le bouton flash-back.

Textes : Mireille Rouvière

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Aline Leaunes

Avec Sophie Calle                                                                   

Parce qu’ elle ne voulait pas les abandonner, aux deux bouts de son écharpe, ils pendent, pieds et mains nus.
Parce qu’ici le silence est la règle, elle hurle ivre de douleur.
Parce que dehors le vent souffle, la rue brûle, les enfants pleurent, la foule hurle, il sort mains jointes, le calvaire en protection.

Photo : Marlen Sauvage

Errance

La route est longue, le pas lourd, le regard perdu, souvent il trébuche, chute et se relève, les  mots violents jaillissent, rauques, éraillés, âpres. La fatigue parfois le pose au bord d’un fossé, sur le quai d’une gare ou dans les bas-fonds d’une cave, sa tête toujours enrubannée de bouts de chiffons, de bonnets de laine avachis,  de casquettes décolorées, garde ses idées au chaud, émiette ses souvenirs et alors sa mémoire s’effiloche et vagabonde. 

Ce matin devant la boulangerie il attend, qui ?quoi ? Celui qui, celui que, celui dont le regard a attrapé le sien l’autre matin à cet endroit même, celui dont les mains blanches cachaient une pipe, celui dont la gabardine de toile grège cachait un corps musclé, celui au pas raide, au pas militaire, celui dont le sourire a effleuré le mot, le mot resté en suspens, en attente, ce mot insonore, ce mot rejeté avec la fumée de sa pipe. Une odeur de tabac blond qu’il déteste.

Ce matin il ne sait pas, il ne sait plus, il attend peut être aussi, la grande dame aux cheveux blonds qui lui a dit « bonjour et pardon »  en trébuchant sur un bout  du manteau qu’il traînait sur le sol.

Il sourit, elle était grande et pourtant elle avait de hauts talons et son pas résonnait comme un flamenco insensé dans ce petit matin brumeux devant la boulangerie.

Il l’imaginait au Lido ou ailleurs dans sa tenue de scène, son corps filiforme et ses jambes immenses… Là il arrache son bonnet, se gratte la tête avec vigueur et se met a chanter ou plutôt a fredonner Asi Fue d’Antonio Mairena.

Voilà la journée était lancée, reprendre la route vers le sud, retrouver l’exubérance, le verbe haut, le délicieux accent de sa  Galice  natale, suivre le chemin, se perdre solitaire et se retrouver.

Et celui là, ce  jasquet  silencieux, qui lui offrit son eau et son pain, sans un mot, perdu dans ses tourments et ses prières, la croix et la coquille en signe de ralliement muet.

Revoir ce petit port sur l’Atlantique, l’odeur de la sardine et du merlu, la couleur du poivron vert,  le parfum du paprika, la douceur de la tomate grenade, sentir l’empanada fondre sous la langue et se sentir, se sentir… au bon endroit.

Texte : Aline Leaunes 

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Monique Fraissinet

Fragments, selon Sophie Calle

Parce que ce matin je l’ai vue onduler sous l’eau, j’ai compté son temps d’apnée, huit secondes une seule fois elle est remontée à la surface avec un poisson dans sa gueule blanche.

Parce que j’ai décidé d’y aller à l’heure de l’ouverture,  je voulais être seule, d’autres aussi voulaient certainement être seuls, mention zéro,  ils étaient tous là en même temps que moi.

Parce que je crains les froids de l’hiver, que je suis fourmi plutôt que cigale, je me suis chauffée une première fois, le mur de bois est parfait, un si beau tableau.

Parce que sur la porte de la pharmacie une affiche nous invite vivement à nous faire vacciner contre la grippe, alors pourquoi ça,  un leurre, rien dans leurs frigos, attendre, attendre le vaccin ou la grippe, on verra bien.

Parce que la pelouse est fraîchement tondue, parce que le vent, parce que les feuilles mortes, tapis vert parsemé de jaune, de rouge, de brun et d’ocre.

Parce que je cherche, je recherche, je trouve ou pas, je persiste et sa vie se tisse, j’en remplis des pages.

Parce qu’on nous a dit de ne plus, de ne pas, alors je ne sais pas, je ne sais plus si l’espoir est au bout du tunnel, en tout cas je ne vois pas la lumière, pas encore.

Parce que l’écriture est si belle même s’il ne se passe rien, j’en lis les mille pages, la montagne est magique

Photo : Marlen Sauvage – Grattegals, Lozère, 2019.

L’errance

De la rue l’on entendait des bruits provenant de matériels que l’on traîne au sol, de portes que l’on claque, de cliquetis de courroies que l’on tend, de barres de fer qui s’entrechoquent, beaucoup d’agitation à l’intérieur. Je sursautai quand la porte s’ouvrit sur un faisceau de lumière violente, un homme me fit face, tirant une énorme caisse métallique noire, montée sur roulettes, je m’écartai de son chemin pour le laisser passer et si l’homme m’avait remarqué, il n’en montra rien.  L’homme ouvrit l’arrière du semi-remorque stationné à proximité, activa le monte-charge, y plaça la caisse qu’il fit rouler vers l’avant de la remorque. Un autre conduisait un petit engin à moteur sur lequel étaient disposés des caissons, des matériels techniques, des projecteurs, des cordes, des enceintes acoustiques. Deux autres hommes sortirent portant à chaque main une valise qu’ils déposèrent dans la cabine du camion. Il ne faisait pas de doute que ces hommes étaient des professionnels aguerris à  ce genre de déménagement. Ils portaient une tenue certainement imposée par la société qui les emploie, tous vêtus d’une combinaison noire avec des bandes réfléchissant la lumière, marquant leur torse et le bas de leurs pantalons, un bandana autour de la tête, des chaussures style rangers, des gants. La rue était peu passante à cette heure de la nuit malgré la tiédeur de la brise légère.

Tout semblait minuté, précis, ordonné, chacun à sa place, sans débordement aucun ni par la voix ni par le geste et c’est cela qui m’avait incité à sortir mon carnet pour croquer ce manège d’automates  bien rodé et bien huilé.

J’entendis claquer et verrouiller les portes arrière du semi, trois des hommes entrèrent dans la cabine du camion et prirent la route juste après avoir salué leur collègue d’une main levée.

Crick cessait par la force des choses de renifler du bout de la truffe les mystères des roues du semi et tirait sur la laisse quand le quatrième homme en noir vint vers moi tout en allumant une cigarette, posant sa main caressante sur la tête du chien qui semblait apprécier. Il me tendit le paquet, j’acceptais bien volontiers, puis se pencha sur la page de mon carnet.

– Je peux ? 

Je lui tendis le carnet.

– C’est réussi, bravo !  Vous faites des bandes dessinées ?

Il avait dit cela sur une intonation d’étonnement puis me demanda s’il pouvait jeter un œil sur les autres pages.

–  En quelque sorte oui,  je dessine ceux qui travaillent.

– C’est ça votre travail ?

– Si l’on peut dire, c’est un regard différent sur le monde du travail. L’idée m’est venue lorsque, sur mon lit d’hôpital j’ai lu les bandes dessinées d’Etienne Davodeau, entre autres celle intitulée Les ignorants.

L’homme en noir au bandana rouge était perplexe et ne semblait pas vouloir en rester là. A première vue, nous avions sensiblement le même âge et étions tous deux curieux de nos vies respectives. Il m’invita à prendre un verre dans son camion-couchette stationné sur le parking à quelques mètres. La présence de Crick ne le dérangeait nullement, le chien crée du lien. Je lui dis que je roulais ma bosse sans jamais avoir de but précis, que tout était hasard de rencontres, que j’appréciais particulièrement celle de ce moment et que demain serait un autre jour. Nous avons ri quand il m’a proposé de dormir chez lui pour cette nuit.

– C’est bien la première fois que je dormirai allongé sur un matelas de fortune en travers des sièges, à l’avant d’un camion. L’homme en noir s’est allongé sur son lit à l’arrière de la cabine, il a tiré les rideaux.

 Crick s’est enroulé sur le tapis de sol du passager.

– Allez mon gars ! Debout dans cinq heures ! Il va falloir avaler six cents kilomètres.

L’idée me séduisit,  je ne lui posai pas de question sur son lieu de destination pas plus qu’il ne me le donna. Le jour était déjà levé quand nous reprîmes la route. Les panneaux de direction de l’autoroute se succédaient, notre destination vers l’est se dessinait. Nous avons roulé le temps réglementaire imposé avant de nous arrêter sur une aire d’autoroute. Je lui offris un café-croissant que nous avons partagé sur une table à l’extérieur, histoire de prendre l’air.  Au bout de sa laisse, Crick se dégourdissait les pattes.

Une estafette marquée au logo d’une entreprise de peinture était garée sur le parking. Trois hommes tout de blanc vêtus, entreprenaient un chantier, montaient un échafaudage sur la façade nord du bâtiment de la  halte café-restaurant et en sécurisaient l’accès. 

L’homme en noir regardait sa montre, le temps de pause s’achevait, il fallait repartir. Je lui laissais comprendre que nos routes allaient se séparer là. Je le remerciais de nos échanges. Un autre travail allait naître, j’allais noircir les pages de mon carnet avec les hommes en blanc. 

Je n’avais plus d’horaires, les rencontres hasardeuses jalonnaient heureusement mes journées, mes soirées ou mes nuits. Mon compagnon de route à quatre pattes avait l’air d’apprécier le changement et la mobilité que je lui offrais, en même temps, j’exerçais un œil nouveau sur le monde du travail, celui qui peut rendre heureux vu de l’autre côté de la barrière.

Textes : Monique Fraissinet

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS