Nos valeurs les plus précieuses ne sont pas cotées en bourse, Claudine Albouy

Photo : Marlen Sauvage – château de St-Julien-d’Arpaon (Lozère)

Quelques phrases entendues tout l’enfance scandées par un père et une grand-mère.
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliquer… Elle a la tête dure, son frère a plus de facilité mais il ne fait rien, elle, est travailleuse… Parle à mon cul ma tête est malade… Elle n’est pas des premiers jours de la semaine… Pour un œil les deux, pour une dent toute la gueule… Il vous faudrait une bonne guerre…

Qui n’a pas entendue cette phrase terrible lancée à la volée à un enfant qui refuse de goûter à un plat. Gamin elle nous fait ricaner, semble rentrer par une oreille et sortir rapidement par  l’autre ! Cette petite phrase insidieuse qui résonne en fait, longtemps après… Enfant nous n’en saisissons peut-être pas le sens ou le survolons, pourquoi y attacher de l’importance puisque la guerre nous avons la chance de ne pas la connaître, nous faire une histoire pour un chou fleur à la sauce blanche. Et puis les privations pendant la guerre n’étaient pas les mêmes à la ville qu’à la campagne. Les paysans ont toujours fait des jardins, récolté des légumes des fruits, pratiqué les cueillettes sauvages et élevé quelques bêtes, de quoi subsister…

A Paris il y a le marché noir, mais la petite fille continuera de bouder devant son assiette, elle n’aime simplement pas les choux fleurs, une aversion tombée comme cela sur le bord de l’assiette. La menace de la guerre lui fait ni chaud ni froid plutôt : cause  toujours tu m’intéresses ! D’abord la guerre, chez nous elle est finie, avec elle le rationnement et les carnets de tickets. Mettre en avant une éducation avec ses six mots, fait basculer ceux qui la reçoivent dans un état de responsabilité ou pire de culpabilité. Peut être était-ce seulement pour la grand-mère : apprendre à ne pas gâcher…

Avoir connu l’assiette vide ou remplie de rutabagas excuse la phrase lancée un jour d’agacement devant un plat préparé avec amour. Répéter la petite phrase assassine deux générations plus tard en dit long ! L’enfance nous colle à la peau quoi qu’on fasse quoi qu’on pense, même si cette phrase paraissait le jet d’une pierre dans l’eau, aujourd’hui  au moment ou j’écris, elle prend soudain une autre couleur, je ne m’y étais jamais vraiment intéressée ! Et si cette phrase anodine avait fait germer en nous une petite graine, qui nous fait ouvrir les yeux sur le partage avec celui qui n’a rien et celui qui transforme ce rien en atout économique pour lui ?  Il y a encore là matière à la réflexion, certains ont de tout temps exploité une situation de guerre pour gagner de l’argent «  le malheur des uns fait le bonheur des autres » : le profit toujours, encore une petite phrase qui chemine dans les têtes. Nous avons aussi entendu « une bonne guerre relancera l’économie… » Allons dire cela aux Palestiniens, aux Syriens et bien d’autres pays en guerre perpétuelle  qui se réfugient dans les sous-sols d’une ville en ruine et vivent sous les bombes. Là, la petite phrase entendue tout une enfance prend un sens avec les moyens de communication d’aujourd’hui… La petite fille n’aime toujours pas les choux fleurs à la sauce blanche et elle ne me répète jamais :                   « Il vous faudrait une bonne guerre ! »

Peut- être que Prévert avait touché la vérité dans la fin de son poème La grasse matinée
« Il est terrible 
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim »

Texte : Claudine Albouy

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Un petit Moleskine tout noir [≠10]

Le 25 mai [2005]
Du consulat aux patates

10 h – Départ pour 1, place Ville Marie, le consulat, la procuration à P et D pour le référendum sur le fameux traité constitutionnel pour l’Europe. La valise diplomatique partira à 11h30, sera remise le 27 puis la Poste prendra le relais. Autrement dit, nous serons chanceux si les procurations arrivent dans les délais…
Métro jusqu’à Préfontaine cette fois pour louer une compacte chez Jean Légaré. [Ce nom de loueur de voiture est presque un gag, ça me rappelle la charcuterie Boudin Brulé dont on parlait dans la famille, les transports Bahu Moncoffre à Montélimar, le couple d’amis, il s’appelait Maître, elle s’appelait Carré, tout le monde a sa petite histoire à raconter sur ces rapprochements inattendus.] Retour à Berri-UQAM, Quartier Latin, bistro St-Sulpice pour 2 bières et hamburgers frites. Découverte de la Grande bibliothèque (verte !) récemment inaugurée, une expo « Les livres sont à toi! » et une autre sur les différentes techniques de gravure jusqu’à la collagraphie (collage d’objets divers, encrage et impression). J’ai envie d’opter pour ce hobby prochainement !
On boit un café glacé parfum vanille et moka puis on retourne à la biblio lire Lou Cale (BD polar) après avoir feuilleté des bouquins de scrapbooking et des BD…

[« Du consulat aux patates », je m’attendais à comprendre l’intitulé de cette journée en relisant mes notes… Que nenni ! Dans ce carnet j’ai noté des expressions canadiennes comme « C’est pas pire » pour « c’est bien » qui disent toutes les nuances de la langue…]

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