Par le trou de la serrure

[98] Sa figure était constellée de chiures de mouches. A peine si on la reconnaissait. L’accumulation des excréments au bord de ses lèvres dessinait une sorte de grain de beauté. Il se dit que le temps abîmait tout. [28] Un poids sur la cage thoracique, nausées, maux de tête. [9] C’était comme marcher dans la tourmente, courbé sous le vent, la neige dans les yeux, le froid dans les os, l’oreille aux aguets pour entendre la cloche. Pas d’inquiétude encore pour lui. [24] Brisée en son milieu, elle fut retrouvée dans le creux de sa main. [13] Une haleine poussiéreuse et gluante à la fois, quelque chose qui stagnait dans l’air, et plus il se frottait la joue, plus il étalait la substance. [5] Le sifflement des balles. L’écho de la course dans le ravin. La langue qu’il ne comprend pas. [52] Les ombres tombaient les unes sur les autres. Certaines portaient les mains aux oreilles. Un tunnel avait été creusé à proximité. [15] Une paire d’escarpins argentés. Le léger frottement du talon aiguille sur un sol carrelé. Ce cri dans l’oreille. La nausée tout de suite après. [94] Un murmure, une certitude. [31] Traverser. Accoster. Ne rien reconnaître. [19] Le visage d’une femme à la vitre, voilée ? l’homme juste derrière [2] – Il le revoyait devant des colonnes de chiffres, la nuit. [7] – Une craquelure. Verte. Et une coulée grasse, violacée. [18] …cela poussait dans la ville à un rythme incompréhensible. [44] En finir là ? [12] Les fondations, il n’y avait pas pensé. [25] Un corps sur le mur, une projection, deux corps, un bruit de succion, et le poids sur son épaule [61] mais tout changeait confusément de place, et leurs doubles les devançaient. [88] Il portait la même image tatouée sur son flanc gauche.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Texte : M. Sauvage

Compression, transfert

Une femme se retrouve seule en haute montagne, dans le chalet d’un couple ami qui ne rentrera jamais d’une course au village voisin. La narratrice tient le journal de ses journées après que, sortie de la maison pour promener le chien, elle heurte un mur invisible au-delà duquel la vie s’est arrêtée, suspendue dans les gestes des habitants. Le quotidien s’égrène sur les pages d’un cahier, immuable : soins aux animaux (un chat, un chien, une vache…), coupe de bois, culture du jardin. Tout cela dans le silence de la nature et la solitude. Son ultime compagnie : une corneille blanche bannie de la société des oiseaux.

J’ai trouvé la faille, je suis passée de l’autre côté. L’enfer aussi m’attendait là. Ma face cachée de démiurge. Tout pouvoir entre mes mains. La conscience du mal agaçait mes tempes à heure fixe, le temps de le réaliser, rien en dehors de cet instant fugitif. Il fallait agir au bon moment, surprendre l’éclair de lucidité, franchir le mur et retrouver la solitude. Mais une boîte invisible me compressait maintenant, quatre murs translucides contre lesquels je me heurterais jusqu’à la mort. 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Texte : M. Sauvage

Distensions du temps

On m’avait appelée, je devrais quitter l’escalier où je me tenais assise au soleil de septembre, un soleil froid qui ne réchauffait pas mon dos amaigri. « Tout est en mouvement toujours, je ne suis sûr que de cela ». J’essayais de saisir la raison d’être de ces paroles. Issue du silence où il m’entretenait, cette phrase oscillait du matin au soir dans mon cerveau comprimé. Je me levais avec elle, la sentais glisser d’abord dans le long frottement du réveil, puis s’ébranler dans une rotation étourdissante qui aurait pu l’installer dans l’habitude comme on s’accommode d’une grande douleur, mais toujours un à-coup en déviait la trajectoire pour m’obliger à la comprendre. On m’appelait. Deux minutes encore et une cigarette coincée entre les doigts. Le regard sur les pieds au sol. Un œil clignait, m’invitait à le rejoindre dans une spirale noire. Comme au temps d’avant, quand au bord du gouffre je n’avais été retenue que par la rage de vivre. Le sang refluait de mon corps, pour se perdre j’ignorais où. Je n’étais plus que matière molle, en décomposition, espérant du soleil qu’il la racornirait, et qu’on finirait par me ramasser tel un déchet inodore, incolore, sur ces marches de pierre. La voix insistait. Venue d’un gouffre toujours ouvert sous mes pieds que je ne cessais de fixer. Comment se lever alors que le sol se boursouflait et que les cris fusaient du ventre de la terre ? Près de moi, le verre d’eau chuta, celui que l’on avait posé et que je devais boire. Je l’avais heurté dans le mouvement du bras qui portait la cigarette à mes lèvres. Il se démultipliait en une myriade d’éclats mouvants. Le liquide étincelait sur le micaschiste de l’escalier, ses molécules me narguaient, brûlaient mes pupilles, et je compris soudain la menace qu’elles contenaient. « Tout est en mouvement toujours, je ne suis sûr que de cela » Mes tympans vrillaient, on m’avait appelée, mais c’était une autre voix que j’espérais, un autre appel, les yeux dans le vide j’aspirais à y plonger. Une croix d’or surgit d’une lettre immense, à la tête masculine qui se confondait avec la fumée de ma cigarette, et qui enroulait ses jambes de A autour de mes jambes. Ceinturée. Immobile désormais. Clouée au sol. On m’appelait encore. Autour de moi tout tourbillonnait, je parvins à écraser ma cigarette dans la menue flaque du verre renversé.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Texte : M. Sauvage

Pour un dictionnaire

INVISIBLE. Ce que l’on devine, ce que l’on pressent, ce qui s’insinue dans un recoin du cerveau et l’on comprend plus tard pourquoi le chien a choisi de rester près d’une étrangère plutôt que de suivre ses maîtres. Une présence comme un mur lisse et froid qui empêche d’avancer, un inconnu lentement exploré pour ne pas le heurter. Et vous marchez maintenant les mains en l’air. Qui suscite l’effroi quand le seul battement sourd perceptible est celui de votre propre cœur dans une nature majestueuse. Qui peut conduire à la folie. Qui divise le monde en deux. Qui s’installe et vous maintient dans un cauchemar même la nuit. Qui vous fait refermer quand même les rideaux le soir avant de vous coucher. Qui abat toutes les résistances, et vous vous résignez à ne pas résister pour que la vie reste supportable. Qui vous confronte à votre humanité quand vous vous savez condamné à mourir de toute façon. L’invisible, ce sont des habits pendus à un arbre et qui flottent dans une brise au cri des oiseaux. Alors vous êtes seul à pouvoir faire preuve de pitié. Et vous continuez à nourrir la corneille blanche.

 

 

 

 

 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Compter jusqu’à cinq (rêves)

1 le savon couleur lavande vole à travers la pièce blanche et bleue, au plafond bas, quelque part en Crête ou en Grèce avant de trouver le fenestrou par où filer, je suis le savon, libre, qui pense qu’enfin il a trouvé la sortie 2 cet escalier de béton que je dois grimper dans un bruit de bottes qui me poursuivent alors que tout brûle dehors, le feu dévore les arbres, et je grimpe, j’ai douze ans peut-être la peur me glace mais il faut grimper pour arriver sur une terrasse toute de béton aussi vers laquelle je cours, qui n’a pas de rambarde et c’était là que je me réveillais toujours 3 une clé perdue que je cherche dans les phares d’une voiture en pleine nuit dans un pré d’herbes hautes 4 cette porte qui se referme sur moi coincée dans un appartement inconnu alors que des dessous de femme restent accrochés au dossier d’une chaise 5 et cette voie d’eau gluante de pétrole dans laquelle je m’enfonce pour rejoindre un bateau au large.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Peurs d’enfance et au-delà

Reviendraient-ils la chercher ? La parole a manqué, les explications, les larmes de la séparation, pas de larmes, pas de peur ? Ils ont fui la maison où elle dort près de la grand-mère. Elle entend Algérie mais on ne lui dit rien. La peur c’est celle de ne pas les voir revenir, la peur d’avoir été laissée là pourquoi ? Les cris la nuit les pleurs et ce que l’on comprend d’une comédie adulte pourtant le cœur sursaute. Plusieurs fois par semaine, la nuit, le cœur sursaute, en pleine nuit ils crient, elle pleure, s’enfuit. Et l’on court derrière elle. Toute l’angoisse liée à l’attente, le regard sur une montre, la main sur un poignet qui serre, les lèvres qui comptent. L’enfant rentrera-t-il de vacances, retrouvera-t-il le chemin de l’école ? Elle taraude, la peur, avant de s’installer.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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