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Allez, je me décide à mettre le lien vers ce petit film réalisé par Denis de Montgolfier pendant l’été. Il voulait filmer des ateliers d’écriture en stage, mais je venais de terminer un stage à La maison de Noé… Restait une balade écriture pendant le Festival Nature du Parc national des Cévennes, qui a eu lieu dans un temple de la Vallée Française, en raison de la pluie et des orages ce jour-là. Denis a alors parlé de portrait intimiste… J’ai dit oui, pensant que cela ne passerait jamais chez Télédraille ! Mais à Télédraille, on n’a peur de rien !!!! Alors on y va, merci Denis !

>http://www.teledraille.org/portail/index.php?ateliers-decriture-en-cevennes

Après le Festival Nature et les balades écriture…

Suite des textes des participants aux ateliers de l’été… Ceux de Marie-Pierre Bourret, que je remercie ici, écrits au cours de la balade intitulée « Les tisserands de la mémoire » où il était question de murs, de savoir-faire, de fuite…

Les stylos grattent. Je sèche. La touffeur. La touffeur dans ces lieux où vous vous penchez au-dessus du papier. Tu te mords les lèvres, l’encre gicle sur ta feuille, forme la ribambelle de ton écriture. Je sèche. Tu enroules autour de ton doigt une mèche de tes cheveux, en même temps que ton regard vogue au loin, tu souris et ta main s’élance et balance son ruban bleu. Je sèche. Je regarde cette eau sombre emplir peu à peu ta page, ressac sans recul, la vague avance, à petits pas serrés. Je sèche. Cette eau vive qui coule de ta main, soudain bruit. D’où vient-elle? Je l’entends tout près. J’ai moins chaud. J’ai posé mon stylo, repoussé ma feuille, étendu mes jambes, soupiré, fermé les yeux. J’écoute le froufrou de ta mine humide sur le papier. J’ai moins soif. Tu écris sans relâche. J’entrouvre les yeux sur le papier bleui où la marée est haute. Un vent léger caresse mon visage…

Son pantalon était tenu par un bout de ficelle noué à la ceinture, à l’oreille, un crayon de menuisier, un peu aplati. Sur l’épaule un long rouleau de balatum, qu’il retenait d’une main. De son pas allant, mon grand-père quittait la maison en disant : « Je vais au Verbe Incarné ». Ce nom sonnait, pour la petite fille que j’étais, comme celui d’une place-forte : le « Verbun carné », c’était du sérieux. Quelquefois, je l’accompagnais. Dans une grande salle vide (les salles étaient toujours spacieuses, mon grand-père travaillait dans les couvents), il laissait choir le grand rouleau dans un bruit sourd. De son pied, il déroulait la surface de plastique qui aussitôt exhalait son arôme : l’odeur du neuf embaumait alors l’espace. Mon grand-père, toujours en tenue de jardinier dans sa maison poussiéreuse et sombre, maître en son jardin sauvage où les iris côtoyaient quelques meubles délabrés, quelques animaux mal nourris, savait, d’un geste lent du pied, faire apparaître un univers coloré et odorant : sol blanc immaculé, marbre veiné, parquet en chevron, ciel, brume. Sur tous ces sols je pouvais glisser mes pieds nus quelques minutes, tandis qu’il ajustait les angles et les coins avec une énorme paire de ciseaux argentés dont le lourd cliquetis me laissait percevoir le poids.
De temps à autre, il dégageait le long crayon de son oreille, dépliait son mètre aux axes bien huilés, traçait quelques signes ou traits, coupait encore, repliait d’un bruit sec et précis chaque segment du mètre jaune et zigzaguant. Puis, des nones silencieuses apparaissaient sur le seuil de la porte, n’osant en franchir l’entrée, échangeant quelques mots gracieux avec mon grand-père qui souriait d’avance du bon mot qu’il s’apprêtait à faire tinter au moment de l’au revoir. Cela se terminait toujours de cette manière légère, enjouée, joyeuse.

Il y aura le tilleul. Tu entreras chez moi à ses premières effluves, à l’heure des fleurs. Une paire de bottes en caoutchouc fraîchement ôtées. De la boue humide à leur talon. Tu ne pousseras pas la lourde porte, elle est déjà ouverte. Une seule pièce. Du bois, du tissu, de la pierre. Au sol de la laine là, au pied du lit. Ce sera l’heure qu’on dit du thé. Tu auras faim. Tu entendras l’eau bouillir et la tarte sur la table, déjà entamée, quelques fruits cuits épars sur le plat, te diront que j’ai eu faim aussi. C’est l’heure où le jour décline, où tout prend cette teinte mordorée. Tu aimeras cet instant d’autant plus joyeusement qu’il se déplace avec toi, qu’il se terminera rondement. Roulera jusqu’au jour suivant. Tu auras cette confiance.

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Après le Festival Nature et les balades écriture…

Je commence à recevoir les textes des participants à mes ateliers, stages et balades. Voici déjà ceux de Bertrand Bahuet.

Sur le thème des murs, avec pour support les réflexions d’un architecte des bâtiments de France, Michel Verrot dans Pierre sur Pierre, publié par le Parc national des Cévennes ; un ouvrage de Claude Quetel Murs. Une autre histoire des hommes ; Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs, de Marshall Rosenberg, La vie à deux, de Dorothy Parker, Le mur invisible, de Marlen Haushofer.

Ce matin, en descendant le chemin qui nous menait à la voiture, trois hommes creusaient les fondations d’un mur de soutènement dudit chemin, effondré.
Ils répondirent à notre salut, et parlaient entre eux semble-t-il, une langue étrange.
C’était quasiment dans le jardin de la maison du curé, fermée en contrebas. Le curé ne vient plus, je ne le connais pas, et ne le connaîtrai probablement jamais. Il appartient aux mots des gens du hameau, à leur souvenir, ils en parlent et je le vois, et l’imagine. Il a disparu, il est mort et vit peut-être au-delà des collines, dans une ville où déambulent des gens automatiques, le regard fixe, le souffle inexistant.
Mais cette image me fait froid dans le dos, je préfère l’imaginer cueillant des framboises, figé dans son geste, photo vieillissante dans un album emprunté. Le mur s’est effondré et les pierres ont été recueillies une à une, pour être entreposées dans un lieu où elles n’encombrent pas. Avant de redevenir des fondations. Des pierres domestiques, obéissantes et utiles, réassemblées par une logique humaine, détournées de leur chemin naturel. Tout comme le curé à l’image vieillissante, détourné de son absence, dérouté de sa vraie vie par mon imagination avide.

Tu es pierre et sur toi tout s’effondre, la route, le chemin, le curé, les framboises, et je bâtirai sur toi la ruine, l’absence, l’étranger, l’oubli qui peu à peu envahit ton âme et la pensée d’une pierre, minérale, figée fixe et vivante, de cette vie muette qui étreint tes molécules vides, vibrantes, inexistantes, présentes par certitude puisque le hasard est étrange, étranger invité par l’implacable réalité, dure comme la pierre pleine de vie, source minérale aux racines imaginées par de grands singes réfléchissants.

Tisser la mémoire, à partir de Lamentations des ténèbres, de Jean-Paul Goux

Que fallait-il faire dans cette église en ruine pour que tout le monde soit content ? Redresser les autels qui semblaient un effondrement de sable au milieu d’une grotte couverte de mousses vertes et noires, sonder les murs qui sonnaient creux, vidés de leur matière forte délavés par les pluies torrentielles d’un siècle de vent, de soleil, de moiteur et d’oubli, la trace humaine effacée, évanouie, le sens premier qui avait motivé des hommes au point de vouloir ouvrir une porte sur un paradis, réduit à néant. Le paradis des pauvres comme l’apparence du marbre, les formes courbées pour épouser le regard du petit être qui par misère était courbé devant tous, devant tout, et ici, enfin honoré par un pastiche de rêve.
Mensonge, mépris, duperie des puissants qui captent et manipulent la foule des égarés, des écrasés.
Alors sous les ors et les pigments, la chaux aérienne et le sable de Loire, importé à grand prix loin de son lit, les fentes se réduisaient, les poches se remplissaient de poudre volcanique pour faire prise sans oxygène. Les modénatures* réinventées se recouvraient de faux marbres et la question était, pour qui, pour quoi faire, enrichir des vanités, conforter des clans politiques, gagner de l’argent ?
Dans ce lieu magnifique, en cet instant enrichi de convoitises, de motivations serviles, le sens premier vomi, le paradis des pauvres anéanti, j’ai nettoyé mes outils, donné mon échelle au maçon, et je suis parti abandonnant tout, la gloire, l’argent et les honneurs pour rejoindre le paradis des pauvres, et l’oubli.

*Profil des moulures.

Et enfin, sur une dernière proposition d’écriture, à propos de la fuite, de la tangente, de l’échappée belle (en correspondance avec un « héros » local, Alfred Roux, insoumis, qui refusa de partir à la guerre de 14 et se cacha dans nos vallées jusqu’en 1917. Avec pour référence Du paysage et des temps, de Pierre Laurence (publication du PnC) ; Roux le bandit, de André Chamson ; L’emploi du temps (film), de Laurent Cantet ; L’adversaire, de Emmanuel Carrère, Si par une nuit d’hiver, de Italo Calvino ; Un homme qui dort, de Perec et La modification, de Butor.

Qui respire ? J’entends le souffle de l’air qui chuinte à côté de moi, tu dors ? respireur solitaire ? non il n’y a rien, personne, qui fait ce bruit de vie, à côté de moi ?
Il marche, j’entends ses pas qui claquent sur le chemin de terre, et de pierraille. Mais je ne le vois pas, son ombre peut-être ? c’est la mienne, je bouge un bras, elle bouge aussi.
Qui es-tu voisin qui fais comme moi, et ne me déranges pas ? Je n’ai pas peur, je pourrais t’en vouloir, c’est agaçant, intime, c’est ma vie et c’est toi qui marche, qui me marche et respire, me respire et je t’entends. Demain dans mes rêves, tu seras dans mes rêves celui qui m’entend et m’écoute, et me dis : à tout à l’heure, je t’attends, il faudrait démonter la machine, n’oublie pas les clous et la dentelle, le temps presse. Mais non, je dors, pourquoi encore me dire des choses bêtes moi qui ai si besoin de systèmes pratiques ouvre-moi ton rêve et reviens, je dois trouver une quête et aller quelque part, mais tu erres et ne me proposes que des choses folles qui rendent heureux et léger, et je veux du lourd, du pesant, du présent comestible et indigeste, car je dois souffrir pour me détacher de toi, et penser pour t’oublier et fuir pour t’égarer, mais rien, voilà ta réponse, tu respires et puis rien, léger et incoupable, incapable d’avoir mal et de me fuir du bonheur.
Car je pense que les autres sont une part insaisissable de moi, et m’apportent une réponse que je n’entends pas.

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Voilà. Je redis ici combien je suis riche de toutes ces rencontres en atelier, de l’écriture des autres, de la découverte de leur univers. N’hésitez pas à « aimer »(bouton J’aime) ces textes, ou d’autres, j’envisage de publier dans un recueil ceux qui dans ce blog auront été plébiscités (+ ceux que j’aime de toutes façons !). Merci. Marlen

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