Rêves (2)

Je me souviens d’une pièce de théâtre, vue en 1998 ou 1999, en région parisienne, au théâtre Gérard-Philipe, à Saint-Denis, jouée par la troupe d’Olivier Besson, intitulée A quoi rêvons-nous la nuit ? On nous faisait entrer seul.e, en tout cas pas en couple, et nous demandait de nous installer sur des matelas à même le sol, posés sur une scène en contrebas. Une fois allongée, j’avais entendu un tic-tac inquiétant. C’était un gros réveil situé sous mon matelas ! Dans cette position couchée, nous étions tous aussi vulnérables les un.e.s que les autres. Seule une jeune femme, qui se disait journaliste, avait refusé de se coucher, pensant probablement rester objective pour écrire son papier, mais se privant d’une expérience peu commune ! En tout cas, la suite fut aussi extraordinaire que le début : une pluie de plumes nous accueillit très vite, en même temps que les comédiens tournaient autour de nous en hauteur, nous invitant à nous endormir si nous le souhaitions…

Il y a du monde. Une expo à laquelle je me rends en fauteuil roulant. Je passe une salle, arrive dans une deuxième salle où une femme me fait remarquer que je ne devrais pas rester en fauteuil pour la visite. Je reste assise, je réfléchis à sa proposition. Dans la grande pièce, quelques visiteurs.
J’ai vu – avant cette salle ? – des images de cascades, d’eau dévalant des montagnes vertes (comme à La Réunion), des images de terre, de nature, et puis là, une dame près d’une sorte de poêle en métal quelque peu rouillé expose quelque chose. Quoi ? En tout cas, j’observe, et je vois un paquet d’allumettes (ou juste une allumette ?) que je frotte contre la paroi de l’objet poêle, et qui s’allume instantanément. Je m’exclame. Eteins l’allumette. Je suis avec quelqu’un, G. ? Peu après, l’objet poêle s’enflamme doucement d’abord, par en-dessous, puis plus fortement sur les côtés. Nous prévenons la dame qui ne s’en inquiète pas. Un peu plus tard, elle se baigne d’ailleurs dans l’objet, et nous lui montrons la fumée qui en sort. Elle la voit.
Dans un autre rêve foisonnant la même nuit, il me manquait un fusible, quelque chose ne fonctionnait pas ou ne s’éclairait pas en raison de ce manque.

Un feu d’enfer, un texte de Stéphanie Rieu

© Marlen Sauvage 2017

Ce morceau de papier froissé est un intrus du présent. Car, à midi, c’est grillades. Une éclaircie entre deux averses. On ne va pas se priver d’un déjeuner champêtre. Je me charge d’allumer le feu. J’aime bien, le feu est mon ami depuis toujours, je sais ne pas l’étouffer en voulant le maîtriser. J’aime la façon dont il dévore les châteaux de bois en faisant danser les flammes, comme il remodèle les salles de bal sans jamais parvenir à éteindre la fougue des danseurs. Petite, bouche ouverte, je passais des heures devant la grande cheminée du Gers à me raconter les histoires que murmurait le feu pendant que pestaient les adultes à qui je gênais le passage vers l’armoire à apéritifs. J’empile tout sur les restes de charbon humide, journal, cagette, fagot de laurier, bûches d’un vieux cerisier et puis je retourne à la cabane de jardin en quête d’étincelle. A travers le fatras de l’hiver pas encore remisé, je trouve une boîte d’allumettes. Les circonstances défavorables ne m’auront pas. Soupir d’aise. Une affaire rondement menée, les choses vont aller bon train, les braises seront prêtes en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire : je n’en finis plus de me flagorner. Dans la boîte, deux allumettes au pauvre bout effrité. Elles ont tenu le temps qu’elles ont pu mais les miracles se font rares. Je déchante illico, la boîte finit dans le petit bois. Dans un vieux pot, un briquet… l’honneur est sauf, je vais pouvoir allumer un beau brasier et faire fi des petites voix qui m’agacent, qui me susurrent que les filles ne savent pas, que c’est voué à l’échec, il faut que je me dépêche si je veux leur montrer à tous. Ces « tous » qui ont disparu depuis belle lurette. Restent ces voix dans ma tête, ce combat intime qui me vaut souvent des regards interloqués de mes proches. Ils n’ont que l’image, pas le son. Les sous-titres, encore moins. En attendant, j’ai beau cajoler la pierre et faire monter la pression avec mon pouce, pas le moindre souffle de vie pour mettre le feu aux poudres. Je n’arrive pas non plus à lui faire allumer le réchaud à gaz de secours, l’étincelle est bien trop timide. En désespoir de cause, j’attrape un morceau de papier sec, le tortille, le range dans mon sac et fonce, rageuse, à la maison bien décidée à y trouver de quoi faire, sans avoir besoin de l’aide de personne, un feu d’enfer. Des heures plus tard, les côtelettes rongées, le feu finissant de fumer paresseusement sous l’impulsion perverse d’une vieille branche de romarin souffreteuse qui le pousse à cracher ses poumons avant de s’endormir, je retrouve le bout de papier froissé. J’ai complètement oublié de l’utiliser : les allumettes de la ménagère parfaite dénichée sous mon toit ont parfaitement fait l’affaire. Seule s’est éteinte, provisoirement sans doute, mon envie d’en découdre.

Autrice : Stéphanie Rieu

Jalousie

© Marlen Sauvage

Il suffisait d’un regard jeté sur elle… à son entrée dans la pièce, elle devinait la teneur de leur échange, la fougue de ses lèvres sur sa bouche, la pression de ses mains tout autour de sa taille, ou la brûlure d’un commentaire jaloux et la froideur instantanée qui gèlerait l’atmosphère de la soirée. Peu importaient ses écarts ou ses refus, il la tenait tout entière à sa merci, attisant son désir de lui plaire, dans le désordre de leurs souffles ardents, sa langue brûlant toute tentative de discussion, embrasant ses pensées, ses réflexes, jusqu’à ses décisions énoncées à voix haute avant leur rencontre. Pourtant ce matin-là, elle renonça à fondre à la moindre lueur dans ses yeux, à la poussée volcanique de ce menton rageur heurtant sa volonté, à la chaleur de son cou où il la retenait haletante, en apnée, le nez collé à lui. Depuis le soir où elle l’avait surpris la main sur la cuisse de leur jeune voisine, et deviné le bouillonnement dans tout son corps à la rougeur de son front, elle s’interdisait l’anéantissement sous ses caresses. Il aurait beau attiser toutes les braises et rougeoyer jusque dans ses dents carnassières, elle ne serait plus que refus, jusqu’au défi, jusqu’au renoncement peut-être. 

(Elément « Feu »)

MS