Générique&Expansion. Avec Claude Simon

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Dans l’immense réfectoire, les dalles de pierre grise jumelles à l’origine se sont parées d’une identité spécifique au cours du temps, les pas leur ayant infligé de doux enfoncements, abrasant le granit, en patinant la croûte grenue, et l’on ne sait à quoi attribuer les auréoles de rouille ici et là, pareilles aux anneaux d’une chaîne déposée au sol, oubliée pendant des lustres. Des fissures superficielles où s’accumule la poussière strient les longs pavés (mais c’est une boue qui jointoie les pierres là où l’eau a suinté des plafonds abîmés, tout contre les murs) quand d’autres se crevassent de lésions ulcéreuses, à se demander quelles charges les ont altérées ; et aux nids-de-poule qui marquent le seuil de la pièce, face à la cheminée, si des carrioles lourdes de bois ne les ont pas blessées pendant leurs traversées. Une dalle, près de l’âtre, porte sur sa longueur l’empreinte de lignes gravées, parallèles, légèrement recourbées en fin de parcours, d’où semble surgir la pointe d’une épée qui entaillerait le drapé de granit.

Son mal de tête s’estompe, heureusement ; il a dû s’allonger après le repas de midi, une heure à remâcher la honte de la veille, à regarder le plafond immense et si haut, troué de taches brunes, pour finalement s’assoupir dans le brouhaha des bavardages. Aussitôt réveillé, il lui a fallu repriser une chaussette pendant le bref temps de vacance avant son tour de garde. Il dépose l’œuf en bois jaune, dur, strié de veines claires, l’aiguille et la bobine de fil marron dans la boîte de biscuits Brun, jaune et noire, que lui a donné sa mère, et remet le tout dans sa valise posée à même les dalles de granit. Hier soir, après la fête entre soldats, après le vin rouge et le cognac, il a buté dans le creux de la pierre, tête la première sur son casque près de sa paillasse, et selon les dires de ses camarades, il est devenu comme fou, parlait de tuer tous les Boches, ils étaient quatre pour le tenir, et après des compresses froides et du café salé, dans le désordre encore de ses pensées, il se souvient avoir eu peur de la prison. Au contraire, ses supérieurs ont salué la vigueur de ses dix-huit ans et calmé ses craintes. Alors qu’il lace ses bottines, son regard croise un papillon à la livrée noire et orange, parsemée de taches blanches, habitant du lierre grimpant sur l’aile du château de la Guette où la compagnie est cantonnée. L’insecte, une Vanesse vulcain, gît dans une petite dépression que ses ailes occupent toute, les courbes orangées de sa robe rappelant – mais avec éclat – les auréoles rouilles qui parsèment les dalles à cet endroit de la salle.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier Hiver 2017 de François Bon. Présentation et sommaire du cycle Vers un écrire-film ici

 

Ateliers de campagne (1)

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C’était novembre en mars. Le brouillard enveloppait tout de son tourment et je me demandais si j’arriverais à temps pour l’atelier d’écriture prévu ce mercredi. Plus d’une heure vingt en temps normal ; en roulant à cinquante kilomètres heures maxi, je n’y serais donc pas… Le contretemps météorologique pourtant ne me déplaisait pas : il redonnait à chaque chose sa place exacte. Depuis le début de ma vie dans ces montagnes cévenoles, j’avais appris que la Nature seule ici dictait la conduite à tenir. Les contacts parisiens que j’avais gardés durant les deux premières années n’y comprenaient rien – Quoi ? un orage vous empêche d’envoyer vos fichiers ? Votre téléphone est coupé ? Vous m’appelez d’une cabine ? (il y en a encore dans certains villages de Lozère) – A force de passer pour une folle éprise d’un absolu qui n’était pas de ce monde, j’avais perdu tous mes contrats de rédaction, mes piges, mes corrections… J’avais creusé mon sillon dans ces petites vallées et d’année en année, gagné des adeptes à l’écriture romanesque, tant ici comme ailleurs, chacun rêvait de rêver sa vie…
Je roulais en surveillant le bas-côté de la route et ses pièges, pensant au groupe d’enfants que j’allais retrouver pour l’écriture du polar démarrée à la rentrée ; un petit groupe de neuf garçons et filles de 8 à 10 ans… Tous avaient accepté de lire un roman policier emprunté à la bibliothèque locale, tous avaient jusqu’ici suivi les ateliers sans en manquer un seul, tous m’avaient épatée ! Notre roman porterait le titre de Crime à la Lunette, un choix qui s’était imposé en toute démocratie… Comme quoi les ateliers, c’était cela, aussi : l’apprentissage du choix, de l’argumentation d’une idée, du respect des points de vue et du résultat du vote ! Henry, Lilian, Perrine, Floran, Inès, Elian, Marie, Chloé, Nassim… chacun avec ses audaces, ses craintes, son imaginaire, son enthousiasme. L’histoire se construisait doucement, avec les résidents d’une maison de retraite qui nous fournissaient quelques éléments de récit que nous mettions en scène. Après la visite d’un menuisier à Marvejols pour les besoins de la cause, j’attendais une météo plus clémente avant d’emmener ce petit monde sur les hauteurs de la ville et restituer une atmosphère crédible à notre histoire. Ah ! je ne connaîtrais plus jamais le même succès que lors de l’intervention du technicien de la brigade criminelle qui avait passionné les gamins durant près de trois heures ! Un couple de blaireaux sur le bas-côté m’obligea à m’écarter d’un coup de volant. Je craignais plus que tout de croiser inopinément le parcours d’un chevreuil ou d’une biche. Dans la montée sur le causse, je laissai les nappes de brouillard au-dessous de moi et la vallée s’enveloppa d’un immense édredon blanc. Je filais maintenant sous la pluie, dans une visibilité relative, vers le centre de loisirs qui m’accueillait pour la septième année consécutive.
(à suivre)

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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Dix petites fictions : 2 – le portail du temple

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JUSTE AU SUD D’OU LA ROUTE principale croise celle qui mène au centre de la bourgade, le temple protestant dresse son clocheton depuis les années 1820 disent certains, 1843 précisément, affirment d’autres. En l’occurrence, le temple héberge aujourd’hui un pasteur qui officie pour quelques protestants se rendant encore au culte : une fois par trimestre ici, et dans l’intervalle dans les six villages voisins, parmi les huit de la paroisse, qui conservent un temple en activité.

Durant plus d’un siècle, alors qu’ils ne disposaient pas de lieu de culte, ou pourchassés par les autorités en raison de leur confession, les protestants avaient pour habitude de se retrouver dans des lieux d’assemblée « au Désert ». Des lieux discrets dont la mémoire se transmet seulement dans les familles qui en étaient propriétaires. C’était une petite clairière dans une châtaigneraie, une carrière dans un lieu encaissé, isolée des regards et des voix, ou au contraire une parcelle située sur un plateau dans un terrain très ouvert, d’où l’on pouvait poster des guetteurs et voir arriver les agresseurs. Ici et là, quelques rochers ou murets servant de sièges aux participants ou de chaire au prédicant témoignent encore de ces réunions de prière.

Ce que les gens nouvellement installés dans ce coin de Cévennes ignorent, c’est que le portail qui ferme le chemin du temple conserve sur lui une trace de cette période où les huguenots furent persécutés. Qui le sait encore à vrai dire…

« Ce que je vous raconte là, je le tiens de mon grand-père, Emile – issu d’une famille catholique par sa branche maternelle, ayant toujours prêté main forte à une famille amie, calviniste dès la première heure (sa branche paternelle) et dont la ferme avait été détruite à la fin de l’année 1703 lors du brûlement de trente-deux communes ordonné par le gouverneur du Languedoc, Lamoignon de Basville, et le maréchal de Montrevel. Emile se souvenait encore de sa grand-mère Marguerite l’exhortant à se comporter dans la vie loyalement et courageusement, prenant exemple sur ces deux familles amies depuis des générations.

Mon histoire débute là dans les années 1700. Dans cette famille huguenote comptant outre les parents deux filles et quatre garçons, il n’était pas question d’abjurer sa foi et de se convertir à la religion du roi. Plutôt mourir ! Les deux filles très tôt mariées prirent un jour le chemin de l’Angleterre, et l’on n’entendit plus jamais parler d’elles ni de leurs compagnons. Parmi les quatre frères, les deux aînés étaient agriculteurs, le troisième, menuisier, le dernier, Pierre, dix-huit ans, était forgeron. L’aîné et le troisième s’en allèrent en Hollande et ne remirent plus jamais les pieds en France. De loin en loin, un « pays » revenu de ces terres lointaines en donnait des nouvelles ; l’on sut ainsi qu’ils se marièrent, prêchèrent leur religion et vécurent dans une relative sécurité.

Le cadet qui était aussi prédicant avait très tôt pris les armes contre les dragons du roi, et un soir de représailles avait trouvé la mort dans une embuscade. Pierre, le benjamin qui était aussi le plus trapu, le plus musclé, était le plus austère, le plus déterminé, le plus rebelle sans doute. Il tenait à sa terre autant qu’à sa religion et loin de lui l’idée ou l’envie de quitter l’une ou l’autre.

En ce début d’année 1703, une riche famille catholique d’une bourgade voisine lui ayant commandé un portail pour marquer l’entrée de leur petit château, il s’était mis en devoir de le réaliser, plein d’amour pour son métier, et plein de bonne volonté à l’égard des habitants quelle que soit leur confession. Car entre eux, protestants et catholiques faisaient bon ménage ; il avait fallu l’autorité d’un roi et de quelques petits seigneurs pour détruire la belle harmonie de ces vallées.

Pierre avait un matin de printemps rendu visite à la famille catholique, parti tôt une besace sur l’épaule, il avait emprunté les sentiers de chèvre jusqu’à la crête, traversé les hameaux et les fermes, marché durant des heures à travers les bois de l’autre côté de la vallée, jusqu’à dominer le petit castel et admirer ses tours rondes, avant d’atteindre l’orée du village où l’attendait le propriétaire. Ils avaient fait affaire à l’extérieur de la bâtisse, mais Pierre avait surpris une jeune fille rentrant des prés, un chien de berger sur les talons, dénouant son foulard tout en les saluant de loin. « Marie ! » l’appela son père, « va soigner ton grand-père, il t’attend près de la cheminée. » Le regard de Marie croisa celui de Pierre et ce fut le début de leur amour.

Quelques mois plus tard, le portail terminé, entreposé dans la grange qui faisait office de forge, attendait d’être livré quand les dragons du roi entamèrent leurs visites aux fermes isolées. Prévenus de leur venue, les habitants cachèrent leurs menus trésors, divers objets, linge et vêtements dans des caches, près des ruisseaux, et démontèrent le toit de leurs maisons, limitant ainsi les futurs dégâts. Puis ils se réfugièrent sur quelque hauteur, à l’abri des regards, observant impuissants les dragons incendier leur lieu d’habitation.

On était en novembre par un après-midi ensoleillé, et c’était encore plus triste que par un jour de pluie de voir brûler ainsi sa ferme, les mûriers noueux, quelques châtaigniers en contrebas et leur clède. Les habitants de certains hameaux furent débusqués et déportés vers le village où se tenait la garnison. Pierre descendit la rage aux dents retrouver les restes fumants de la ferme familiale. Ses pauvres parents avaient durant des heures réussi à le retenir de quelque éclat contre les soldats du roi, il ne leur restait que ce fils et l’opiniâtreté de poursuivre leur existence ici bien qu’il leur en coutât.

Dans la grange brûlée, le portail se dressait à peine rougi par les flammes, et Pierre ignorant les gravats et les cendres, s’en approcha les larmes aux yeux. Les deux alliances gravées sur chacun des montants luisaient malgré la nuit tombante ; discrètes, il les avait ajoutées aux motifs réclamés par la famille pour dire secrètement son amour pour Marie. Emile se souvient que sa grand-mère racontait l’histoire de sa propre grand-mère, avec passion et émotion. Un jour pourtant le portail marqua l’entrée de la propriété des parents de Marie. Puis vinrent d’autres escarmouches, d’autres combats, d’autres déportations, Marie et Pierre s’enfuirent, loin des Cévennes et Pierre ne partit que pour l’amour de Marie. Quand ils revinrent en 1715, le château de la famille avait brûlé, ses pierres avaient été dispersées, ses fenêtres à meneaux récupérées ici et là par des habitants ; ne restaient que des ruines et la végétation envahissante. Le père de Marie et son grand-père étaient morts ; son frère, sa grand-mère et sa mère avaient survécu, réfugiés dans une cachette huguenote par le père de Pierre et désormais installés ici dans leur ferme.

Pierre et Marie bâtirent leur propre ferme au milieu d’une châtaigneraie et travaillèrent d’arrache-pied, élaguant les ronces et les genêts, élevant des murets, construisant la soue à cochon, la chèvrerie, le poulailler, des terrasses où cultiver l’oignon, le seigle et la lentille, la clède où sécher les châtaignes et l’aire à battre, élevant leurs cinq enfants dans la tolérance et le respect des convictions de chacun. »

Aujourd’hui un gros bracelet de fer muni d’une chaînette permet de refermer le portail du temple. Les vacanciers rient de cette boîte de conserve, étrange moyen de rapprocher les deux montants. Mais aucun ne voit ni ne regarde de près le détail gravé sur l’un et l’autre, se faisant face, les alliances, celles de Pierre et de Marie.

Témoignage recueilli en 1930 par Emilien, 50 ans, auprès de Emile, son grand-père, lui-même arrière-arrière-petit-fils de Pierre, et conservé dans les archives familiales.

Emilien, né en 1880, fils de Jean, né en 1841, fils de Emile, né en 1815, fils de Jacques-Marie, né en 1780, fils de Jean-Marie, né en 1755, fils de Numa, né en 1724, dernier fils de Pierre et de Marie.

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Dix petites fictions avec pour premiers mots ceux empruntés à Ambrose Bierce dans Histoires de fantômes, traduit et publié par François Bon & Tiers Livre éditeur.
Pour Le portail du temple, « Juste au sud d’où la route… » tiré au hasard du livre dans « Ce qui s’est passé à Nolan ».

 

Dix petites fictions : 1 – le vélo jaune

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A CINQ KILOMETRES ENVIRON du village étrangement nommé du nom d’une croix sainte en Valfrancesque, le vélo jaune trône jour et nuit au croisement de la petite route que l’on dit principale et d’un chemin qui monte au lieu-dit Mialet. Il paraît que personne ne l’emprunte plus depuis que son propriétaire a disparu. Le cadenas qui ferme le câble auquel est attaché le vélo a déjà été ouvert sans être forcé car la clé se trouve quelque part cachée dans le périmètre de ce parking improvisé. Mais il a été impossible à l’homme décidé à « ranger » le vélo, un voisin du propriétaire, de le déplacer.

C’était comme une force pesant sur les roues, sur le cadre, sur le guidon, et l’homme pourtant costaud a dû baisser les bras, renoncer à installer le vélo dans le petit garage toujours ouvert de Mialet. Il craignait pour son cadre et sa jolie couleur, car les intempéries sévissent aussi dans ce coin de montagne méditerranéenne. Il pensait ainsi le protéger jusqu’au retour de son propriétaire. Les vacanciers toujours s’imaginent que le soleil darde ses rayons et que la vie est belle sous ce ciel bleu permanent, mais le ciel est gris parfois, chargé de nuages et de pluie, de tonnerre ; le vent souffle et emporte l’été les parasols, les poubelles vertes disséminées au coin des écarts, et plus tard dans la saison les chapeaux, les écharpes, les casquettes, bref l’hiver est dur et froid, même si la neige se fait rare. Mais j’en reviens au vélo. Ici, tout le monde connaît la cachette de la clé mais personne par conséquent ne se risque plus à bouger le vélo depuis l’incident de l’homme costaud qui jamais ne parvint à le déplacer.
Quand un matin je passai devant la bécane nonchalamment appuyée sur le panneau STOP, je notai un détail inhabituel : un morceau de papier dépassait du papillon lumineux placé sur la roue avant. Ne le cherchez pas sur l’image, je l’ai enlevé avant la photo. Surprise, j’ai déplié le message et une vague de quiétude m’envahit immédiatement suivie d’une grande tendresse pour le messager. J’étais l’élue. La missive s’adressait expressément à moi, du moins, je l’interprétais ainsi. Je devais attendre la nuit, revenir ici-même, éviter les regards si possible. « Le phare du vélo fonctionne » était-il écrit en post-scriptum sous le message, et souligné. Je revins le soir-même, certaine qu’il ne s’agissait pas d’une blague imaginée par quelqu’un décidé à rire des efforts d’un curieux pris au piège, mais vigilante tout de même. Je ne surpris personne aux alentours. Je trouvai la clé à sa place, ouvris le cadenas, emportai le câble, et partis à vélo.
Je grimpai jusqu’à la Cam, couverte de bruyère rose et mauve à ce moment de l’année. Je couchai le vélo doucement sur les rochers, et respirai l’air vif du soir d’été. Je n’avais rien d’autre à faire que cela. Et depuis, à chaque tombée de la nuit, je promène le vélo dans la montagne environnante. Jamais je n’ai croisé quiconque et toujours j’ai replacé le vélo à son parking, à la clarté des étoiles, avec la clé du cadenas.

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Dix petites fictions avec pour premiers mots ceux empruntés à Ambrose Bierce dans Histoires de fantômes, traduit et publié par François Bon & Tiers Livre éditeur.
Pour Le vélo jaune, « A cinq kilomètres environ… » tiré au hasard du livre dans « La maison à la vigne vierge ».

 

Impasse des pensées

Peut-être devait-elle se faire à l’idée que sa vie ne serait plus qu’une succession d’instants de solitude à déguster des olives vertes accompagnées d’un verre de vin blanc sur la terrasse d’une villa, à La Marsa ou ailleurs, sous un ciel lavande. A regarder passer les hommes devisant à deux ou trois dans un dialecte incompréhensible, à écouter les voitures qui dans un crissement de freins aborderaient un passage pour piétons, à attendre l’hypothétique visite d’une rare amie avec laquelle elle aurait pu se lier au cours de ses longs mois ici, à jouir de l’air frais coloré par les citronniers et les mandariniers, les lantanas et les bougainvilliers. Entre deux traductions et quelques écritures.

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Peut-être devait-elle se faire à l’idée qu’elle était venue chercher cette présence à soi dans ce pays-là. Un pays toujours inconnu qui l’attendrissait par ses frémissements démocratiques, par sa schizophrénie maladive, sa gentillesse foncière, sa duplicité aussi, ses travers corruptibles, ce pays attachant où la proximité de la Méditerranée la réconciliait avec son autre bord. Rien ne se jouait entre les rives. Elle enjambait la mer de ses pensées inquiètes, elle n’en attendait rien. Il était question d’une terre plutôt que d’une autre, d’où viendrait la révélation. Et quelque chose apparaissait, trop fugace pour qu’elle l’appréhende, comme ces intuitions qui se saisissent d’un endroit de notre corps pour nous mettre en garde et dont la survenue est à la fois si intense et si brève qu’on ne sait plus où l’on a tressailli et qu’on ne les retient pas.

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Peut-être que l’anonymat dans lequel elle se fondait ici révélait sa part différente, son autre soi forgé durant les premières années de sa vie dans un autre Maghreb et qu’elle recherchait assidûment en toute inconscience depuis des décennies.

Alors la rencontre avec ce pays suffisait-elle à l’extirper de son questionnement diffus, à la dresser devant cette culture idéalisée, à en dessiner les limites, à en mesurer le décalage, à lui en révéler les passerelles… et combien l’harmonie serait tout entière à bâtir, à inventer.

A la réflexion, elle aimait les olives et le vin blanc.

Un Zap book jaune [≠ 26]

[Un rêve, un texte, une fiction]
Je suis dans la chambre de ma mère, l’infirmière a tiré les rideaux et le soleil blanc de novembre filtre à peine, jetant sur son visage des ombres qui trahissent encore davantage les rides qu’elle accepte si mal. Elle ne m’a pas entendue entrer à moins qu’elle ne fasse semblant. Toujours en moi revient cette interrogation lancinante : joue-t-elle et à quoi ? Face à elle endormie, vulnérable, mes pensées ne sont-elles pas celles d’une fille vindicative, rancunière ? Je m’approche et effleure sa main posée à plat sur le drap blanc. Elle murmure : « C’est toi ma chérie ? » et je culpabilise encore. Sa voix est atone, c’est celle d’une malade, je ne peux m’empêcher d’entendre celle d’une mère indifférente, seulement préoccupée d’elle-même, qui répondait à peine à mes grands discours d’adolescente, tranchant enfin d’un « On ne peut pas refaire le monde » qui mettait fin à toute velléité de discussion.
Je suis dans la chambre de ma mère. Celle qu’elle a fait repeindre et décorer après la mort de mon père, comme pour battre en brèche le passé, le reléguer aux oubliettes, lui imposer la vie nouvelle qu’elle avait bien l’intention de mener.

[Je me sens obligée, il faut bien le reconnaître, de mentionner « Un rêve, un texte, une fiction » en préambule à ce texte. Car je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit, qu’il ne m’évoque aucun souvenir précis ou diffus, et que par conséquent j’ai envie de conclure par la formule « Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite ».]

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Dialogues

Imaginer un dialogue de fiction.

« – Dis, Paul, tu dois rentrer à quelle heure ce soir ?
⁃ Comme d’habitude ma chérie. Il faut que je m’en aille maintenant.
⁃ Dis, Paul, tu ne veux pas rester encore un peu près de moi, j’ai froid.
⁃ Je suis désolée mais il faut que je m’en aille. Ma femme m’attend, elle commence à se poser des questions d’ailleurs. Je ne peux pas prendre de risques.
⁃ Dis, Paul, tu n’aurais pas une dernière cigarette pour moi ?
⁃ Désolé mais j’ai fini mon paquet. Il faut que je m’arrête au bureau de tabac avant que ça ferme.
⁃ Paul, attends. Dis-moi que tu m’aimes…
⁃ En plus, c’est lundi aujourd’hui, je ne sais pas s’il est ouvert. La semaine prochaine, on se voit un autre jour que le lundi, hein ?
⁃ Paul, il faut que je te dise quelque chose…
⁃ Pas mardi. Mardi, c’est l’anniversaire de ma fille. On va dîner au restaurant. Mais j’essaie de t’appeler dans le week-end.
⁃ Paul, attends… N’oublie pas ton écharpe. Il fait froid dehors.
⁃ Merci, tu es une mère pour moi. Bon, alors mercredi, ça te va ?
⁃ Mercredi, oui. C’est bien mercredi.
⁃ Quelque chose ne va pas chérie ? Tu as l’air toute pâle. Allez, ne t’inquiète pas. La semaine va passer vite et je t’appelle dès que je peux.
Un baiser. La porte claque. Paul est parti. »