Impasse des pensées

Peut-être devait-elle se faire à l’idée que sa vie ne serait plus qu’une succession d’instants de solitude à déguster des olives vertes accompagnées d’un verre de vin blanc sur la terrasse d’une villa, à La Marsa ou ailleurs, sous un ciel lavande. A regarder passer les hommes devisant à deux ou trois dans un dialecte incompréhensible, à écouter les voitures qui dans un crissement de freins aborderaient un passage pour piétons, à attendre l’hypothétique visite d’une rare amie avec laquelle elle aurait pu se lier au cours de ses longs mois ici, à jouir de l’air frais coloré par les citronniers et les mandariniers, les lantanas et les bougainvilliers. Entre deux traductions et quelques écritures.

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Peut-être devait-elle se faire à l’idée qu’elle était venue chercher cette présence à soi dans ce pays-là. Un pays toujours inconnu qui l’attendrissait par ses frémissements démocratiques, par sa schizophrénie maladive, sa gentillesse foncière, sa duplicité aussi, ses travers corruptibles, ce pays attachant où la proximité de la Méditerranée la réconciliait avec son autre bord. Rien ne se jouait entre les rives. Elle enjambait la mer de ses pensées inquiètes, elle n’en attendait rien. Il était question d’une terre plutôt que d’une autre, d’où viendrait la révélation. Et quelque chose apparaissait, trop fugace pour qu’elle l’appréhende, comme ces intuitions qui se saisissent d’un endroit de notre corps pour nous mettre en garde et dont la survenue est à la fois si intense et si brève qu’on ne sait plus où l’on a tressailli et qu’on ne les retient pas.

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Peut-être que l’anonymat dans lequel elle se fondait ici révélait sa part différente, son autre soi forgé durant les premières années de sa vie dans un autre Maghreb et qu’elle recherchait assidûment en toute inconscience depuis des décennies.

Alors la rencontre avec ce pays suffisait-elle à l’extirper de son questionnement diffus, à la dresser devant cette culture idéalisée, à en dessiner les limites, à en mesurer le décalage, à lui en révéler les passerelles… et combien l’harmonie serait tout entière à bâtir, à inventer.

A la réflexion, elle aimait les olives et le vin blanc.

Un Zap book jaune [≠ 26]

[Un rêve, un texte, une fiction]
Je suis dans la chambre de ma mère, l’infirmière a tiré les rideaux et le soleil blanc de novembre filtre à peine, jetant sur son visage des ombres qui trahissent encore davantage les rides qu’elle accepte si mal. Elle ne m’a pas entendue entrer à moins qu’elle ne fasse semblant. Toujours en moi revient cette interrogation lancinante : joue-t-elle et à quoi ? Face à elle endormie, vulnérable, mes pensées ne sont-elles pas celles d’une fille vindicative, rancunière ? Je m’approche et effleure sa main posée à plat sur le drap blanc. Elle murmure : « C’est toi ma chérie ? » et je culpabilise encore. Sa voix est atone, c’est celle d’une malade, je ne peux m’empêcher d’entendre celle d’une mère indifférente, seulement préoccupée d’elle-même, qui répondait à peine à mes grands discours d’adolescente, tranchant enfin d’un « On ne peut pas refaire le monde » qui mettait fin à toute velléité de discussion.
Je suis dans la chambre de ma mère. Celle qu’elle a fait repeindre et décorer après la mort de mon père, comme pour battre en brèche le passé, le reléguer aux oubliettes, lui imposer la vie nouvelle qu’elle avait bien l’intention de mener.

[Je me sens obligée, il faut bien le reconnaître, de mentionner « Un rêve, un texte, une fiction » en préambule à ce texte. Car je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit, qu’il ne m’évoque aucun souvenir précis ou diffus, et que par conséquent j’ai envie de conclure par la formule « Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite ».]

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