Une vie en éclats (5) 1944 – « Oublier l’enfance ». Fiction

Le Cateau Cambrésis carte postale – https://www.youtube.com/watch?v=wNVCjfVfJbM

Tu as déposé ton baluchon sur le carrelage, le frôles de temps en temps du bout des pieds pour te persuader que tu en es là de ta vie. Derrière les carreaux impeccablement transparents de la cuisine, tu inspectes la rue d’En-Bas. Ce matin pluvieux d’octobre, les voisins rentrent chez eux avec sous le bras une baguette de pain ou la boîte enrubannée des desserts du dimanche, la demi-heure de huit vient de sonner au beffroi. Tu as depuis des mois imaginé ce départ, tes stratagèmes sans arrêt mis à mal par l’actualité quotidienne : les coups portés à ta mère – les bris de verre sur le carrelage, les fragments frappés par la lumière du soir, irisée de rouge, tes yeux happés par le spectacle écœurant, la frayeur de tes jeunes sœurs rassemblées sous la table de la cuisine – leur foi en toi, le grand frère, le sauveur – et les scrupules à échapper à cette fatalité quand toutes les trois et ta mère continueraient à vivre dans la terreur. Tu quitterais cette vie que tu n’avais pas choisie, – les images te hanteront longtemps mais tu n’en sais rien encore –, tu cesserais de trembler dès le retour du père de son usine, déjà la boxe que tu pratiquais en cachette te donnait confiance en toi, tu avais tellement rêvé de le cogner jusqu’à le laisser à terre, mais ce n’était pas une solution, non, partir, mais où commencer une vie ?, jusqu’à ce que tu apprennes le recrutement par les FFI dès l’âge de dix-huit ans. Te faire la belle à la barbe du tyran. Pourvu qu’ils arrivent, que tout cela n’ait pas été un coup d’épée dans l’eau, penses-tu, sans pour autant trépigner d’impatience. Et puis, le nez du camion des résistants apparaît au coin de la rue à vingt mètres de là, et ton cœur s’emballe un peu. Tu te baisses pour attraper ton bagage, un sac en toile rempli du minimum, jettes un regard à ta mère prévenue à son réveil, l’embrasses dans les cheveux, le temps de fermer les yeux, de t’imprégner de son odeur, et t’arraches à ses bras, te précipites à l’extérieur – le père travaille dans son atelier, rien à craindre – et sans un regard derrière toi, tu accélères le pas sur le pavé, tendu vers un rêve : quitter ta ville, oublier l’enfance. Tu cours et grimpes à l’arrière du véhicule, tends à un homme en treillis la lettre d’engagement où tu as imité la signature de ton père. Près de toi les autres engagés restent silencieux, tout est enveloppé dans une ouate grisâtre, dehors et dedans à l’intérieur de ton crâne ; tu sais que tu as bien fait, cela suffit à faire taire la douleur dans ta gorge et le battement intempestif dans ton plexus solaire. Le moteur hoquète, les façades de brique rouge se succèdent, n’en finissent pas de s’éloigner, et plus elles s’éloignent, plus les rues te semblent longues et ta fuite interminable.

Une fois à l’abri, adossé à la bâche, dans l’odeur de savon des jeunes engagés comme toi, défilent sous tes paupières fermées les façades de brique salies par le temps et les arrière-cours, l’usine textile où les femmes de la famille filent et tissent la laine, l’école où seule ta petite sœur n’a pas encore mis les pieds, le cinéma municipal qui pour quelques sous t’emploie comme ouvreur – tu n’iras pas ce dimanche, quand y retourneras-tu ? – et t’a donné non seulement le goût du septième art mais aussi tes premiers modèles masculins – Jean Gabin, Louis Jouvet, Michel Simon, Jean Marais… –, l’ancienne brasserie – l’antienne du père, rabâchée : « fermée l’année de ta naissance » – l’hôtel du Mouton Blanc, le palais Fénelon et son parc aux tilleuls centenaires, le marché couvert, l’ancien relais de poste au porche monumental, l’hôtel de ville, le beffroi et le campanile, avec le carillon qui rythmait tes journées et aujourd’hui ton départ, l’église, la vallée de la Selle… Epaule contre épaule, tu ressens les cahots de la chaussée dans ton corps en même temps que le corps de tes voisins – pieds ancrés au sol, tous bougent d’un même mouvement selon les accélérations – les virages, les arrêts, ton regard traverse le regard vide du jeune homme face à toi, et par bouffées, l’air s’épaissit de la crainte que quelque chose encore ne t’arrête dans ta fuite…

MS

A toi de croire à mes paroles…

Photo : Marlen Sauvage

Tu me voulais contraire à ce qui est enfoui ; du côté de la légèreté, de la subtilité, de l’éphémère, aussi disais-tu, l’éphémère garant de la sincérité, arguant de ces instants fugaces où l’essentiel peut s’avouer quand on sait qu’aucun lendemain ne nous exposera aux conséquences de nos aveux, mais aujourd’hui, regarde d’où je te parle… Que tu considères la terre où l’on m’a déposé ou le cosmos auquel tu me crois réunifié, c’est bien l’éternité maintenant qui leste mes paroles. Le fugitif relégué où toute fuite serait une gageure que l’on s’en tienne à la glaise qui colle à mes os ou à l’univers dont je renonce à trouver la sortie. A toi par conséquent de croire à mes paroles ou de mettre en doute cette authenticité qui t’est si chère, compte tenu des circonstances. Depuis mon ermitage, je contemple les vivants de ce monde, observe leurs bassesses, leur goût du drame et de la stigmatisation, leur nécessaire ostracisme… oh ! je n’ai pas échappé à cela, je te rassure, j’ai contribué de mon écot ravageur, alors que jeune et arrogant… c’est à la vieillesse – et à la mort aujourd’hui sans doute – que je dois d’avoir gagné en sagesse, après m’être cassé les dents, après avoir bâti des cathédrales dédiées à la confiance, à la confidence, à la spontanéité, à la force des mots, au prix de la bêtise souvent. Je n’accuse donc pas. Je suis du bon côté, par la force des choses. Et d’ici, je peux voir – l’avantage du lieu –, dessous les mesquineries, combien de peurs, de regrets, de discours flamboyants en guise de justification… autant de marche à reculons au tréfonds de soi, malgré les grandes gesticulations, pour finir par tourner la tête en tous sens à la recherche d’une approbation. Sais-tu qui repose désormais au fond de la terre, sais-tu qui était Cippe, l’as-tu cerné enfin ? Tu l’esquives, tu le bouscules, tu ne peux plus jouer des coudes avec moi, à moins de me rejoindre, et nous entamerons une discussion peut-être, et peut-être n’auras-tu pas le dernier mot, comme ici tandis que tu frappes ton clavier en m’écoutant monologuer. Tu me voyais aérien, pas gisant pas orant pas priant écrivais-tu, pas transi. Je suis tout cela à la fois aujourd’hui. Retourné à l’êtreté dont nous sommes tous sortis en pleine inconscience de ce qui nous arriverait en ce « bas-monde »… Et gisant aérien tant l’esprit se moque bien du corps pourrissant, retourné à la terre. Transi je le suis devant la monstruosité du monde, content de l’avoir quitté, mais inquiet de votre devenir, à vous qui finirez pas massacrer l’idéal qui traîne encore dans quelques poings levés, quelques slogans, quelques banderoles.

Codicille : Ce que m’a finalement raconté Cippe, ce personnage sorti des noms trouvés au hasard de la proposition n° 6, je n’en ai pas tout compris, je l’ai stoppé en pleines confidences il y a des semaines, et j’ai eu tellement de mal à retrouver sa voix.

Marlen Sauvage

En réponse à la 14 e proposition d’écriture de François Bon, été 2020… J’ai oublié son titre…

Pendant le sommeil

Photo : Marlen Sauvage

Je tressaute il dort et ne s’en rend pas compte seule elle près de lui sursaute à chacun de mes bondissements je suis la jambe droite celle qui ne s’est pas remise de la fracture du bassin mes tendons tendus comme fils de funambule se relâchent la nuit et je gigote à tout-va même sous sa main apaisante

nos doigts se réchauffent entre eux dans cette position croisée où il nous a placées en haut de son torse sous les phalanges les veines saillent longues et velues nous n’attendons qu’un effleurage le frôlement d’une autre peau d’une autre main peut-être ne sentira-t-il rien puisqu’il dort maintenant nous attendons

seule une caresse dans nos friselis noirs encore blancs surtout grêlerait notre terre d’accueil de pointes hérissées comme l’air frais quand il envahit la chambre vers cinq heures du matin

je reste obstinément fermée lorsqu’il tente de s’endormir et je m’entrouvre aussitôt que le sommeil le prend exhalant son souffle profond mes lèvres fines frémissent si peu si peu de chair me borde si peu de chair pour exprimer ma sensualité pourtant comme j’aime les baisers doux longs et humides qui me parcourent parfois

nous ne captons plus rien d’autre que les battements de son cœur son sang dans les veines et ce souffle si particulier obstruées la nuit venue par un bouchon de cire tenues éloignées du vrombissement des moustiques des rires lointains de touristes campant dans la montagne proche de l’aboiement du chien de la ferme voisine

j’ai déposé chacune de mes vertèbres harassées sur le moelleux du matelas depuis les coccygiennes jusqu’aux cervicales et mes côtes s’étalent et l’on n’espère rien de ma moelle spinale sinon qu’elle repose son long corps gris 

Codicille : un personnage qui dort, oui, c’est banal mais j’ai imaginé ce que quelques parties d’un corps abîmé pouvaient ressentir et nous dire si on les écoutait…

Marlen Sauvage

En réponse à la proposition n°12 de François Bon, « Journal du corps », été 2020.

Un matin comme un autre

Le fait que la douleur traverse encore mon corps abîmé par le seul fait que mon cerveau souffre ; le fait que dehors crépite la pluie en tachant les carreaux ; le fait que je ne parle à personne de ce qui s’immisce dans ma solitude, de ce qui me surplombe ; le fait que je ne supporte plus ces boules de cire dans mes oreilles et que je les ôte dès les premières lueurs du jour ; le fait que j’ai le sentiment d’avoir gâché tant de vies par le seul fait de mon égoïsme ; le fait qu’au loin la chienne tenue en laisse ne puisse plus venir me saluer, comme une brimade supplémentaire et que je prends ses aboiements pour un bonjour ; le fait que j’aurais voulu qu’elle m’offre son dernier souffle omettant le fait que l’on ne peut courir après des enfants blessés et tenir une main, voyez je mets en œuvre toute ma lucidité matinale ; le fait que des touristes s’accostent au carrefour et que j’entends leurs rires ; le fait que d’autres ont partagé la plénitude du silence de sa mort ; le fait que l’on dépose le pain en ce moment-même sur le seuil de ma fenêtre ; le fait que la mort soit un ultime au revoir à ce monde ; le fait que je déploie ma main droite sur le bord du lit pour tenter de me lever sans dommage ; le fait que je n’ai dit ni au revoir ni adieu à aucun d’entre eux ; le fait que la douleur vrille ma jambe à peine le pied au sol ; le fait que j’aurais eu besoin de leur sérénité devant la mort pour affronter le reste de ma vie ; le fait que la porte de ma chambre reste entrouverte laissant le jour perler ; le fait que je suis resté avec mes questions, mes regrets, ma culpabilité ; le fait que personne aujourd’hui ne me prépare le café ; le fait que les absents ont toujours tort ; le fait que la cafetière gémisse au rythme de mes pensées à moins que je ne lui prête ma souffrance ; le fait que le pardon ne regarde finalement que moi, je veux dire qu’il suffirait de me pardonner ; le fait que se baisser pour saisir une tasse fait de moi un vieillard avant l’âge ; le fait que je cogite perpétuellement ajoute à ma fatigue ; le fait que j’ouvre enfin les volets sur la montagne environnante et que cela suffise à installer la paix en moi.

Codicille : partie de mon personnage allongé de la précédente proposition… traversé par un chagrin dont je ne sais que peu de choses, lié à la mort de proches, et alors que j’ignorais le thème de la #13. Conscience d’être allée dans la tête du personnage, et d’engager en quelque sorte un monologue intérieur, ce qui n’était pas demandé, mais voilà…

Marlen Sauvage

(En réponse à la proposition d’écriture n°13 de François Bon, l’été 2020 « le fait que »)

Happy together

Photo : Marlen Sauvage – © MarcGuerra, « Soft Grey », détail

…alors elle se remémora. Une houle de corps, des jambes des langues qui s’ébrouent à la tombée du soir par le temps froid de mars. Un brouhaha de voix. Des groupes qui se dispersent. Dans la foule, eux deux, la tête vers le ciel dans un même mouvement. Plus de sept heures d’affilée dans une salle obscure… Le dernier mariage ; Dis, papa ; Au loin s’en vont les nuages ; Kristin Lavransdatter… Ils viennent de vivre plusieurs vies, empreintes de la sensibilité de Liv Ullmann, Markku Pölönen, Aki Kaurismäki, René Bjerke. Elle hume l’air en fermant les yeux, décrypte une affiche publicitaire et s’étonne qu’ici aussi on dise “biscotte”, mais nous sommes à Rouen, ma chérie, lui répond-il, comprenant cet étrange décalage qui l’a saisie alors que les films se sont succédé dans des langues étrangères devenues étrangement familières au fil de la semaine… Norvège, Danemark, Suède, Estonie, Finlande… La ville s’estompa, leur univers intime ne fut plus qu’un immense écran. Les pas dans les pas de l’autre, chacun replonge dans les images et les histoires, mélangeant les prénoms, les cinéastes, les pays, il leur faudra reprendre le catalogue du festival pour mettre de l’ordre dans leurs souvenirs. Ensemble ils rêvèrent de s’allonger, de plonger dans leur propre fiction. Il leur suffit de traverser la rue de la République à la sortie du Gaumont pour tomber dans la rue Saint-Romain et l’hôtel de la Cathédrale où ils élisent domicile à chaque rendez-vous cinéphile. Les scènes défilent comme des lambeaux d’images arrachées tandis que dans leur tête, lovés sous les draps, ils retrouvent la fraîcheur de la salle, le moelleux du fauteuil, son enfoncement, la main douce voisine à laquelle encore croiser ses doigts dans la nuit qui se pointe, et leurs mots se mêlent de plus en plus ténus pour échapper à la réalité et retomber dans l’imaginaire de leurs rêves intriqué dans celui des cinéastes. C’est à partir de là qu’elle collectionna les tickets comme autant de repères dans leur vie amoureuse, il en retrouve parfois, oubliés au fond d’un sac à main : Voyages, salle 3, il ne saurait plus dire où mais on lit encore le 26 novembre 1999. Le facteur, 1996, un 19 mai, à Valence, il s’en souvient, le public bavard massé à l’extérieur en file indienne, et un flash d’émotions auxquelles il ne peut attribuer un moment de l’histoire, salle 4, 18 h 07, dit encore le ticket bleu, on l’aurait préféré en VO ce film… On connaît la chanson, Nantes, 20 novembre 1997, 22 h au Katorza. C’était à Charolles, peut-être en décembre, ton père s’était endormi un peu, il nous a dit qu’il avait beaucoup aimé le film. Je le soupçonne d’avoir plus aimé encore être avec nous. Une autre salle et d’autres fauteuils rouges, la lumière qui décline au moment des placards publicitaires pour les commerces locaux et la soirée prochaine consacrée à la Chine… Il jeta un œil sur elle plongée dans la lecture d’une revue cinématographique, mais elle n’entend pas sa question, et il retombe dans ses pensées, la tête appuyée au dossier, perdu dans la contemplation du plafond noir au réseau compliqué de spots, dans un état second proche de celui de sa petite sœur il y a si longtemps, éblouie par Mary Poppins descendant du ciel sous son parapluie. Elle ne lit plus qu’entre les lignes, bercée par la musique de fond, une image la transporte, d’un petit gamin de Paris planté derrière un mur, avec Charlot, dévisageant un immense flic, elle tourne lentement la tête vers lui qui somnole, attendrie par le souvenir de ce courrier au timbre de Georges Simenon à la pipe qu’il lui avait envoyé, ou encore de ce collage de Manuel et Marie dans un film d’Anne-Marie Melville qu’ils iront voir, avait-il écrit au dos de l’enveloppe… Une autre fois, Hôtel des Carmes, dans le centre historique, entre la cathédrale et l’abbatiale Saint-Ouen, le parfum des jacinthes dans la cour intérieure, les murs anciens et les volets ouverts, la douche au rideau blanc, le marbre fissuré de la coiffeuse…  alors elle replia ses trésors, les enfouit dans la boîte à motifs colorés, Jude aux Halles de Paris, le 30 novembre 1996 à 21 h 20 ; La prisonnière espagnole, à l’Escurial, Paris, le 7 février 1998, plein tarif 18 francs, 18 h ; Jugé coupable, L’Isle Adam, 30 avril 1999 à 22 h ; The pillow book, 19 février 1997, Parnassien Salle 6 ; Box of moonlight, 6 août 1997, Beaubourg salle 6 ; No sex last night, le Denfert, salle 1 ; A vendre, Opéra 3, UGC Paris, 15 septembre 1998, 21 h 55… Le goût de la cerise, Abbas Kiarostami, palme d’or, festival de Cannes 1997 « Oh ! Que de temps où nous ne serons plus, et où le monde sera encore ! » Et leurs visages souriants à l’objectif d’une cabine photographique.

Codicille : des tickets de cinéma au fond d’une boîte et les revues conservées au fil des ans du festival du cinéma nordique de Rouen… Le titre de ce bout de roman en hommage à Wong Kar-Wai… Un passé cinéphile qui sert de trame à ce qui se passe dans la tête de deux personnages, au cinéma et hors cinéma, le passé simple qui permet la plongée dans un présent dépassé pour en conclure sans doute que la fiction (ou le rêve) a une fin.

Marlen Sauvage

(En réponse à la 10e proposition d’écriture de François Bon, l’été 2020, « au cinéma, sans histoire »)

Par le bois des lumières

Un petit tour sur les hauteurs de Nyons, une marche de deux heures environ où je traîne davantage, à l’écoute des bruits de la nature et dans le parfum des haies fleuries, saisissant une répartie au voisinage d’un gîte ou les confidences échangées sur une véranda en bord de route. A l’affût aussi des toponymes qui m’amusent ou me font rêver. Où je cogite sur les prochains ateliers en Cévennes et sur les propositions de l’atelier de François Bon.

Des oliviers derrière leur clôture électrique. Aucun trafic de sangliers par ici, contrairement à ce qui se passe sous le pied de « mon » tilleul (ci-dessous, à droite), aussi traversé par les câbles…

Après le chemin du Belvédère et la route des Guards, puis le joli lieu nommé Erfouette… la vue, toujours polluée par les poteaux et les fils électriques. Au loin, on aperçoit le plateau d’Angèle sur la droite. Au tournant, vers St-Rimbert, un panneau invite à faire attention aux poules sur la route… Pas de volaille par ici, mais trois en redescendant à proximité de la ville, autour d’un olivier où elles grattaient allègrement le sol.

La surprise des chemins vient souvent de la lumière. Sur celui du Rocher de l’Aiguille, elle joue avec les racines et les troncs des chênes verts, ouvre un porche sur la vallée avec une belle oliveraie et un bassin où ne coule plus aucune source.

La balade est rythmée par les champs d’oliviers parés de leurs filets verts en vue de la récolte, quelques vignes oubliées où je grapille des raisins pour la descente.

Et, partie vers 17 h, j’arrive à 19 h 20 sur le pont de l’Europe, face au pont roman jeté sur une Eygues asséchée.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Journal du confinement J-18

Photo : Marlen Sauvage

Réveil à 5 h. Dans le silence du quartier. Je guette le bruit de la voiture municipale à brosses et à balais. Et je réalise qu’elle ne passe pas, plus, depuis le début du confinement, et puis je n’en sais plus rien finalement. A cette heure-ci ma tête n’est pas prise dans un étau. Je m’étais avancée hier matin, trop heureuse de cette sensation de fraîcheur après plusieurs jours de mal de crâne intense, clouée dans un lit. La douleur avait réapparu vers midi pour ne plus me quitter jusqu’à la venue de la nuit. Un ami énergéticien a travaillé pour moi, je ne m’aventure pas trop, mais sans doute il m’aura fait du bien. J’aime le croire. Fantasmer, imaginer, intellectualiser, théoriser, idéer, projeter, espérer, désirer… à chercher des synonymes de rêver, deux heures ont passé, traversées par la pensée de tenter le dernier exercice de sophrologie envoyé par P., de ce que j’aimerais pouvoir faire aujourd’hui – trier toutes les photos dispersées dans des boîtes en carton déplacées dans le salon un jour où j’allais mieux –, lire un peu, écouter de la musique… Jacqueline Du Pré – Jacqueline’s Tears – m’a accompagnée quelques soirs et hier comme la douleur s’était estompée, j’ai découvert quelques titres des années 50, et un chanteur oublié, Perry Como, à la belle voix de crooner, qui valait bien celle de Sinatra (c’est un peu guimauve, mais j’aime bien). Ecouté une dizaine de minutes François Bon dans sa lecture de Bartleby, le copiste, un de mes livres de chevet pendant des années, puis Gwen Denieul encore avec ce texte que Michaux avait écrit pour sa femme disparue accidentellement, qui m’émeut cruellement, Nous deux encore, et pour finir Un tout petit cheval de et par Henri Michaux…
Long coup de fil de S. cet après-midi depuis l’île de Groix, qui me parle de son prochain livre. Joie de l’entendre. Trente cas sur l’île depuis le début du confinement (>2200 habitants), mais rien du confinement tel que nous le connaissons, même si les sentiers côtiers restent interdits. Heureusement nous avons d’autres sujets de conversation qui nous retiennent une heure jusqu’à épuisement de la batterie de son téléphone. A côté de ça, malgré la migraine revenue, j’ai quand même fait quelque chose de ma journée, rangé, classé, ce qui veut dire aussi replongé dans de vieux souvenirs, comme il m’est toujours impossible de trier les courriers sans les relire…
Et pendant que ces derniers jours se déroulaient entre deux mondes, Luis Sepulveda est mort, j’en ai pleuré. Je ne sais plus où j’ai lu ceci « Mais loin d’être un peintre naïf, jouant habilement sur la corde des émotions, comme on a pu le lui reprocher, Luis Sepulveda, mort le 16 avril, à Oviedo, en Espagne, à l’âge de 70 ans, était d’abord un militant de gauche à l’engagement chevillé au corps et à la plume. « Raconter, c’est résister », se plaisait-il à dire, en reprenant la devise de l’écrivain brésilien Joao Guimaraes Rosa. »

MS

LE jardin

« Une histoire ? Du solide, du tangible, comme un pot avec deux anses, fait pour être saisi, fait pour boire dedans ? »

Ma lecture du matin… celle de Christa Wolf (Aucun lieu nulle part et 9 autres récits (1965-1989), arrêtée en pleine vision, celle d’un jardin, « LE jardin », écrit l’auteur*.

…arrêtée par quelques coups à la porte, mon voisin de palier m’invitant à venir visiter les jardins familiaux dont une parcelle vient de nous être attribuée par la commune. Après le bonheur du jardinage en Cévennes durant quinze ans, j’avais abandonné l’idée de tout jardin, ce refuge de la pensée, dès mon arrivée dans la petite ville de Nyons.

Avant d’attraper mon appareil photo, je poursuivais ma lecture :

« Une vision peut-être, si toutefois vous comprenez ce que je veux dire. Depuis que nous le connaissons, cela ne fait d’ailleurs que trois ans, il n’a jamais pu montrer ce dont il est capable. Il apparaît aujourd’hui qu’il ne rêvait ni plus ni moins que d’être un jardin verdoyant, luxuriant, sauvage, exubérant. L’archétype du jardin. LE jardin. »

Drôle de coïncidence, la visite du jardin ce matin et ma lecture. Car j’en avais oublié la date et parce que je me suis procuré ce livre de Christa Wolf à la médiathèque il y a quelques jours.

A l’approche des cabanons, des parcelles, je ne tenais déjà plus en place. L’appel de la terre, l’appel du jardin ! Envolées mon apathie des dernières semaines et ma mélancolie ; des courges rondes orangées, des fleurs d’automne, des blettes, des sillons tout frais me rappelaient mes joies passées !

Avec la découverte de Christa Wolf (merci François Bon) et sa poétique du quotidien, je retourne à la vraie vie, les deux mains dans la terre, agréablement partagée entre rêve et réalité, entre réel et virtuel, puisque déjà je pensais à dire ici ma joie du jour.

Notre parcelle…

* Pour ma décision de ne plus féminiser les noms, vous pouvez vous référer à l’excellent article d’Audrey Jougla, dont je partage le point de vue à 100 %.

Construire une ville… – Limite

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Trois taxis jaunes dans un mouchoir de poche, à quelques mètres de distance les uns des autres, deux foncent dans l’avenue, le troisième attend son client sous un eucalyptus à l’angle d’une rue ; le client court, il a surgi de l’immeuble grand standing d’en face, à la façade d’un blanc pétant, aux baies vitrées fumées renvoyant l’image immobile d’un ciel bleu dur sans nuage. Instantané mouvant dans cette chaleur muette qui estampille les paysages d’ici d’une empreinte d’éternité. Aux abords de la ville, avant la longue artère plantée de palmiers, des trottoirs délabrés hébergent des échoppes indéfinissables où la ferraille rouillée côtoie des bidons de plastique, des containers verts pour les poubelles domestiques, des abris de fortune, bâches fixées sur des piquets branlants… On a quitté il y a peu les bords de route ensablés où pointent de petits monticules de sel, loin pourtant après les salines de Sahline… Face à l’immeuble blanc, un autre en construction, même hauteur mais de briques orange, les trois étages supérieurs ne comportent encore aucune cloison, le ciel bleu passe à travers, c’est comme un pochoir dans le paysage, on aurait plaqué là les étages sans cloison et on aurait coulé de la peinture bleue dans les vides. On construit et pourtant il y a si longtemps que tout s’est arrêté. Il faut une bonne dose d’optimisme pour ne pas laisser libre cours au délabrement de la pensée. La terre est maussade au pied des palmiers, brume jaune pulvérulente, semée de bouquets d’herbes rases, anémiques, qui se pressent au bas des troncs, à l’ombre des branches quand le soleil le veut bien. Sur le trottoir, un homme assis sur un pneu examine le bas de caisse de la voiture devant lui, surélevée sur un cric. Il a le regard fixe. Mauvais présage. Il a laissé sa chaise déglinguée adossée contre le mur du garage derrière lui ; par habitude, l’auvent de tôle ondulée ne le protège pas du soleil de treize heures ni de la pesanteur de l’air.

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Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Chantier

Monastir_1956

Monastir, 1956 – DR

Cimetière marin Sidi El Mezri, à l’ouest de la Grande Mosquée. Des sépultures à perte de vue, les plus basses délimitées par les herbes sèches fatiguées de les protéger de la canicule ou de les retenir à fleur de terre, certaines immaculées sous le plomb du ciel, d’autres calligraphiées de rouge, noir, vert ; dalles s’irisant au couchant de veines orangées, aux coupelles d’eau reflétant un morceau de nuage – on dit que les oiseaux viennent s’y désaltérer et les anges aussi – ; tombes érodées par le sel et le temps, tournées vers la qibla et la mer, surplombant à peine les allées sablonneuses, blondes ; cachées par le Ribat majestueux, les remparts de la médina, l’alignement verdoyant des arbres le long de la plage avant l’anse elliptique de la baie que ne referme pas encore sur sa gauche l’île El Ghedamsi, ; dernières demeures caressées par le vent et l’air marin, que souillent parfois les goélands railleurs, rincées par les pluies, effleurées par les doigts errants des vieux Monastiriens venus saluer les leurs. Années 50. Les morts dorment tranquilles. Jusqu’à ce que débarquent les pelleteuses, les grues, les camions-bennes, que s’entassent des tonnes de gravats, que l’on déplace à quelques mètres de leur ancestral ancrage les tombes encastrées dans le sol depuis des dizaines d’années ; sépultures secouées ou finalement abandonnées sous six mille mètres carrés de ce qui sera l’allée principale menant au mausolée du Combattant suprême. Devant les yeux émerveillés des touristes, une esplanade de deux cents mètres sur trente mètres d’arabesques blanches et roses guide leurs pas jusqu’à l’édifice somptueux au dôme doré, encadré de deux minarets qui s’élancent vers le ciel.

Texte et photo (ci-dessous) : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

 

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