Hors-bord

© Marlen Sauvage 2021

quoi, la terre s’écartèle, le sol se creuse sous les genoux qui flanchent, un effondrement du corps, seul le cerveau observe. heureusement le fauteuil à distance inespérée. ça flagelle aussi dans la tête. ouvrir la fenêtre peut-être pour respirer. mais non.

écarter la nausée, la balancer hors du corps, émousser la dague qui transperce les vertèbres dorsales, se réfugier dans la torpeur de l’herbe. l’imprévu : le cœur en roue libre, le mental dissocié, la sensation de ne plus s’appartenir, un cerveau à deux vitesses, une pour piger ce qui se passe, l’autre pour réaliser que plus rien ne gouverne le centre de la parole ; les répétitions, se reprocher à haute voix de répéter ; la voix surgie d’un endroit à des lieues de la profération, un entre-deux blanc, une coque de réverbération ; et se tenir à distance de soi, quelque part au-dessus, ou au-dessous ; la fragmentation des pensées, l’incohérence des propos que pourtant on s’entend prononcer, en se le disant, ça, qu’on dit n’importe quoi ; l’air qui ne suffit plus et manque à l’inspiration ; le bruit des tiroirs que l’on ouvre à la recherche de quelque chose ; ce que l’on s’interdit de dire dans un éclair de lucidité ; la phrase qu’on mâche avant de la prononcer, pour être sûre que les mots seront ceux de l’idée, et la voix qui parle pour soi, torpillant les autres, les plaquant à même leur incompréhension, quand on s’avoue au bord du grand néant, la main qui nous saisit et celle que l’on tend, sécurisante, qui sait le gouffre à venir, qui ne craint plus rien, sauf l’absence de ceux dont on aimerait sentir la caresse avant la fin.

le trou dans le bide. le crépitement des bûches dans le poêle. la voix blanche. le tressautement de la paupière droite. la pierre dans la gorge. le sang qui fuit d’un coup dans les chevilles.

tu parles pour personne, car personne ne t’écoute. tes paroles traversent un visage, un corps, et du fond de la pièce le boomerang de silence chargé de mépris qui te frappe en plein front. l’impossible retour à l’envoyeur. pas encore. il y a un mur devant toi. c’est une décision, ça, se transformer en mur. et tu comprends qu’il s’agit de ça. tu tournes les pages de ton carnet, la fermeté de ta voix, tu sais qu’elle est factice. en face aussi on le sait. l’air t’oppresse. le silence t’oppresse. tu pointes ton stylo sur les questions à poser. tu lis tes mots. ta voix s’écartèle, elle passe entrecoupée de ton souffle, de cette angoisse qui te tient dans l’étau d’un regard vide. tu sais que c’est perdu d’avance. tu as vu le mur il y a longtemps, il est là maintenant, devant toi. 

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Le monologue de la petite sœur

© Marlen Sauvage 2021

…pourquoi maintenant ? Que fait-il là ? (Elle fronce les sourcils, creuse son regard, incrédule.) Je savais que ça arriverait… mais là, maintenant… Le feu éteint, tu le rallumes ? C’est vraiment toi ? Oh ! Oui ! déjà  je te disais tu lui ressembles et tu avais horreur de ça (un sourire furtif) et maintenant tu lui ressembles encore… son corps au même âge, le même corps entravé… si grand et si prêt à se courber… (une moue de mépris) pourquoi ? je t’ai attendu tous les ans aux feux de la Saint-Jean, notre fête, j’avais six ans… sur tes épaules, je la rêvais, je t’ai attendu, je l’ai rêvé durant mon enfance, et après… j’ai cessé de rêver… j’ai remonté l’horloge comme tu m’avais appris à le faire… (le regard plus dur, comme un air de défi dans le menton relevé) perchée sur la chaise, les larmes plein les joues, « toutes blessent, une seule tue » je savais lire déjà (elle essuie ses yeux)… tu me disais écoute grésiller la vie, c’est la vie qui crépite, j’avais six ans, tu jouais avec les brandons, tu n’as cessé de jouer avec le feu, tu me disais la vie c’est ça, c’est un brasier, si tu ne la brûles pas par les deux bouts, c’est elle qui te consumera… j’avais six ans… et tes yeux comme des étincelles autour du bûcher… on enjambait les cendres…  l’espoir éteint, le désir de vivre, mais je ne le savais pas… le savais-tu toi ? (Elle pleure) tu n’es qu’un petit fagot, tu me disais, ne te laisse pas dévorer par les flammes, j’ai fini par devenir un feu follet… tu as vieilli sans une caresse, sans un regard sur toi, je dirais ça… et tes yeux qui tombent sur tes pommettes… ton regard d’empereur… droit… tu étais si droit… et ton poing, celui d’un fauconnier… où est-il le sceptre que tu m’apprenais à tenir ? (Elle renifle)

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Ce qu’il ne sait pas encore

© Marlen Sauvage 2021

A chaque orage après son départ – on ne lui en avait pas vraiment donné la raison – la petite sœur dansait sous la pluie, en souvenir de son grand frère. Sa façon à elle de célébrer celui qui lui manquait tellement, elle criait plus qu’elle ne chantait « l’orage a fait tomber sur nous toute la pluie du ciel, l’orage nous a surpris mais en attendant l’arc en ciel… », il avait vingt ans, elle en avait six, et il était son grand amour de petite fille. Elle se revoyait tourner dans les airs, à bout de bras, chanter à tue-tête et rire. Jamais elle n’avait pu lui donner de ses nouvelles, ni en recevoir de lui. Toute son enfance soufflée. Rideau. Le grand frère était sorti de la famille un soir de printemps. On ne prononçait plus son prénom. Interdit. Elle avait su pourquoi des années plus tard. Pour son plus grand malheur, elle avait osé le prononcer. Et de ce qui était arrivé alors, elle ne voulait plus se souvenir. 

Ses tableaux croupissent dans l’humidité du grenier, plus personne ne sait rien de ses talents ni ne veut rien savoir. Il en manque pourtant un parmi la centaine oubliée, délaissée, après l’infamie. Une toile à l’acrylique dans les tons verts et jaunes qu’éclairent quelques touches de rose saumon transparent, où se cachent des graffiti, des lettres maladroites couleur de brique… 

Depuis son départ, la ferme voisine a été vendue trois fois. L’actuel propriétaire, ex-veuf, a épousé la veuve du deuxième propriétaire. Une affaire de gros sous, de terrains, peut-être une histoire de cœur après tout. On raconte que la veuve avait bénéficié d’une assurance-vie phénoménale et que c’était elle qui tenait les cordons de la bourse. Des projets immobiliers dont les habitants alentour avaient fait des gorges chaudes, aucun encore n’avait vu le jour. Le couple s’était contenté d’acquérir toutes les terres autour de la ferme originelle, celle de la veuve, puis des parcelles dans la montagne, de la garrigue et quelques murets, des jasses abandonnées, les ruines d’un ancien prieuré, mais aussi des sources, des terrasses près de la rivière… Le viticulteur suit des yeux la silhouette de l’homme près des grands arbres.

Il y a des années que la grange ne ressemble plus à celle qu’il a connue, un corps de bâtiment destiné aux animaux et au fourrage de l’été. Son idée de la transformer en maison d’habitation a été reprise par l’un de ses frères qui non seulement en a conçu les plans mais en a agrandi la surface originale, créé l’aile est, relevé les combles, élaboré l’agencement intérieur. Le deuxième de la fratrie. Le revanchard. Le doué.

Quelqu’un l’observe à son insu. Une femme, d’une quarantaine d’années, à l’air inquiet, et un homme, à ses côtés, au sourire incertain. Le benjamin, quelques temps interné en hôpital psychiatrique, revenu vivre près de la petite sœur. 

Ils ne cessent de l’épier, le souffle suspendu, lui ne peut les voir, les baies reflètent le mobilier de la terrasse, la grande table de bois clair, les chaises et les bancs, l’érable et le grenadier. Tandis qu’il se laisse submerger par l’émotion, la petite sœur retient sa respiration, le fixe d’un regard inflexible, serre la mâchoire. 

Derrière l’escalier qui l’a vu partir des dizaines d’années auparavant, se dresse toujours la petite construction de pierres disjointes, où s’est tissé en son absence un autre drame.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Pourquoi ? je vous le demande !

© Marlen Sauvage 2021

…passé sous vos roues… et vous avez fui… vous avez fui alors que vous avez roulé sur un corps, quelque chose ressemblant à un corps… mais un corps d’animal… vous dites, alors vous êtes reparti… une fuite… vous avez eu la sensation de quelque chose entre les roues du véhicule, vous ne vous êtes pas arrêté, vous étiez lancé… vous avez fui… ce pouvait être un chevreuil, un jeune sanglier, vous dites, aussi vous avez fui… mais c’était un corps… humain… vous vous êtes arrêté un peu plus loin et vous avez vérifié l’état de votre voiture… puis vous avez fui… dans la nuit, vous vous êtes agenouillé sur le macadam, vous avez regardé sous la voiture… il n’y avait rien de notable… vous n’avez pas jugé utile de retourner en amont où vous aviez ressenti une secousse et vous avez fui… c’était une nuit de lune rousse, vous rouliez vite pour ne pas arriver après le couvre-feu, vous sortiez tout juste d’un virage, quelque chose a heurté votre voiture à moins que ce ne soit l’inverse… vous vous êtes arrêté quelques centaines de mètres plus loin, un animal dans ces contrées, c’est chose courante, alors vous avez poursuivi votre route… en fait, vous avez fui… ce qui vous a taraudé l’esprit, dites-vous, c’est que vous avez fui… vous-même le reconnaissez, vous avez fui… ce que l’on vous reproche, c’est d’avoir fui… et oui, c’est précisément ce que l’on vous reproche : avoir fui… le lendemain, il était encore plus clair pour vous que vous aviez fui… le journal local parlait du corps d’un homme retrouvé au bord de la route… vous vous êtes alors demandé si cela pouvait être le corps – ce que vous aviez cru être un animal – sur lequel votre voiture avait roulé… votre tourment s’inscrivait en trois mots : j’ai fui… et une question : pourquoi ? Je vous la pose.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Retour

© Marlen Sauvage 2021

Oter ses sandales et palper la fraîcheur de l’herbe détrempée par le gros orage de la nuit.  Un geste de l’enfance. Fermer les yeux pour mieux ressentir la vigueur de la terre envahir le corps. Pour éloigner l’appréhension qui gagne. Admirer l’envol des passereaux tout autour. D’un tremble à un hêtre, d’un bouleau à un cyprès. Ils s’appellent, criaillent dans leur essor, déchirant dans leur course le bleu franc du ciel. Deux mésanges huppées se poursuivent un instant au pied des conifères. Les observer, tout de gratitude pour ce cadeau inattendu, une aquarelle en gestation dans un coin du cerveau. Se laisser surprendre par le moteur, au loin, d’un tracteur trouant le silence de la matinée. Jeter un œil derrière soi, vers les rangées de vignes palissées, feuillues, aux fleurs fécondées qui verront naître dans un mois les premières baies. Ici, le paysage se noie dans les vignobles, les champs de lavande, un village sur un éperon domine la vallée, un autre s’est agrandi de lotissements et d’une zone commerciale ; les montagnes des Baronnies, au loin, veillent sur les hommes. A vingt mètres devant soi voir se dresser l’ancienne grange. N’en rien reconnaître d’abord. Se laisser happer par le dépit. Constater que la façade de pierre a été percée de larges baies vitrées, qu’une glycine habille une structure de métal rouillé, protégeant de son ombre une terrasse dallée. Apercevoir à droite, le puits obus émerger toujours de la surface du terrain. Soupirer de soulagement. De son dôme gris sombre s’échappe le chant dru d’un jet d’eau sur la pierre creusée. Sourire et pleurer des larmes soudaines. Reconnaître l’escalier bordé de murs témoins d’un passé qui est le sien. En grimper les marches jusqu’à la terrasse, attraper du regard l’érable du Japon au feuillage éclatant, le grenadier d’ornement taillé, fleuri de capuchons rouges, la deuxième terrasse enherbée, surélevée, sur la droite, qui donne accès à un corps de bâtiment inexistant dans son souvenir. De quelles espérances avoir nourri les années en revenant ici ? Un coup de vent brutal anime les carillons suspendus à l’érable. Il sursaute, égaré, piégé dans son présent. Il est revenu.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, démarre (probablement) un récit long en cours d’écriture.

Parenthèse

© Columbia TriStar Films

Gros plan serré sur le visage d’un homme, de trois-quarts | à gauche de l’écran | sous un chapeau à bords relevés, un visage rond, de petits yeux sertis de rides qui s’efforcent de voir à travers la nuit et la pluie | il parle | un visage soucieux comme tout entier porté par la volonté d’exprimer enfin ce qu’il a tu si longtemps | un visage chargé de l’urgence à dire | au regard intense de celui qui va livrer quelque chose de lui-même | qu’une foule de souvenirs assaille au moment de parler | qu’une houle de sentiments submerge | il sait que le temps presse | qu’il disposera de peu de mots | que le roulement de la pluie amortira sa fougue | autour de lui, un abri d’autobus que l’on devine | l’homme s’adresse à | les yeux légèrement relevés vers | gros plan sur le visage de face d’une femme | ce sera avec le précédent plan, le plus long parmi la succession de plans qui mènera à la fin de cette minute | cheveux relevés, cachés sous un foulard | la pluie a mouillé son front à peine ridé | elle a le regard rivé à celui de l’homme, que l’on distingue de dos, comme en ombre chinoise | elle serre les lèvres et approuve en silence ce qu’il est en train de lui dire | son visage lisse n’exprime rien d’autre qu’une attention soutenue à ce que lui livre l’homme en face d’elle | ce sont les lèvres de l’homme qu’elle suit des yeux avec attention | sensation fulgurante que ce cadeau arrive trop tard | quelque chose est passé dans ses yeux | puis elle acquiesce plusieurs fois, sourit dans un rictus comme en remerciement alors que dans le même temps, son regard se déplace et que la caméra file dans la nuit vers le bus attendu |  suit un plan d’ensemble qui serre l’homme et la femme l’un près de l’autre | lls descendent de l’abribus, sous le même parapluie que l’homme déploie | lui à gauche de l’écran, elle à droite | une tache claire derrière eux, celle du mur de l’abri, une haie de feuillage sur la gauche, mais la nuit bleutée autour d’eux | ils se rapprochent de la caméra, s’avancent vers le spectateur | plan moyen | il la prend par l’épaule tout en regardant au-delà de l’écran | travelling avant sur le bus qui arrive dans la pluie, croise une voiture | phares ronds pour seule lumière de la scène jusqu’à ce que le bus traverse l’écran, de la droite vers la gauche, tandis que le couple s’avance de la droite vers l’arrière du bus | Il stoppe | on imagine un grincement de freins | elle monte à l’arrière, il la protège de son parapluie jusqu’à sa montée dans le bus | elle se penche vers lui | tout son corps tendu comme une offrande qui n’aura jamais lieu | il y a dans ce mouvement vers l’homme des années de désir contenu, ce contre quoi on ne peut plus lutter et qui sera défait par la vie dès l’instant suivant | plan rapproché | elle se penche vers l’homme en parlant et en souriant | un sourire contraint | visage de la femme en contre-plongée, l’homme de dos, une ombre encore | elle a l’air triste malgré son sourire | on aperçoit un passager derrière elle | plongée sur le visage de l’homme si vulnérable alors | il sourit aussi, à peine, dans la pluie, dans la nuit | elle de profil, un sourire | gros plan sur leurs deux mains qui se sont jointes pour un au revoir | seuls les contours éclairés par la lumière des phares peut-être ou d’un réverbère proche | c’est une franche poignée de mains qui s’effiloche et la main de l’homme reste tendue vers la femme une fraction de seconde | plan rapproché sur le visage grimaçant de chagrin de la femme, debout à l’arrière du bus qui s’éloigne | travellling arrière | ses larmes se noient dans le rideau de pluie | plan sur l’homme sous son parapluie, qu’il tient de la main gauche, il porte toujours son chapeau, le soulève à peine | il crie quelque chose | il a le regard de celui qui voit partir sa seule espérance | on est dans le noir sauf une toute petite lumière sur sa gauche et le plan suivant éclaire aussi la gauche du bus qui s’éloigne | avec la femme dans l’ombre maintenant dont on devine seulement la silhouette |

Marlen Sauvage

Ce texte est issu d’un atelier avec François Bon en 2022. J’avais hésité entre cette scène où la gouvernante découvre la lecture du majordome et celle écrite ici, à la toute fin du film… A propos, de film il s’agit des Vestiges du jour (1993), de James Ivory, avec Anthony Hopkins et Emma Thompson, que j’ai vu en 1995. Magnifique !

Ce que j’ignorais…

© Marlen Sauvage 2021

Je veux saisir son pas au moment où il s’apprête à franchir la porte de la grange, un pas résolu, garant d’une décision – la sienne, irrévocable – peu importe la réponse qu’on lui opposera ; un pas franc, long, ancré dans la terre, un pas qui pèse son poids d’homme et de conviction, un pas du soir quand tout a été jaugé, mesuré, parce qu’on en a pris le temps le long de la journée, dès le matin au réveil quand l’esprit embrumé par le sommeil encore retient l’idée percutante qui le traverse aussitôt les yeux ouverts sur le jour, qu’on l’a ressassée en mâchant lentement chaque bouchée de son repas – les scénarios un et deux abandonnés mais le troisième oui, le plus plausible, le plus jouable, le plus lucide compte tenu des circonstances, oui, celui-ci conservé en dépit des renoncements qu’il suppose, des cris qu’il engendrera, de la solitude, de la distance, de l’absence qu’il exigera.

Je veux saisir sa main sur la grosse clé de la porte quand il la tournera – ce moment fugace où tout peut basculer, quand le regard se tourne en dedans au risque de faire renoncer à ce qu’on vient difficilement de s’imposer – la main qui heurtera ensuite le battant lourd, imprimant sa résolution dans cette poussée virile, enfin, quelque soit le visage face à lui, grave et compatissant, ou révolté, vindicatif et insensible. Je veux capturer son regard quand il la cherche des yeux dans la pénombre, inquiet brusquement de ne pas la trouver, cisaillé par la pensée brutale qu’elle pourrait avoir renoncé à venir à la dernière minute, quand il balaie l’espace imprégné des odeurs de foin, ses narines s’ouvrant malgré lui sur ce parfum d’été, je veux capturer son regard quand il le lève sur elle, debout dans un angle de la grange, au moment où il affronte la pâleur de son visage dans la pénombre, un rai infime de soleil couchant posé sur une de ses joues, un visage de madone auréolé de poussières lumineuses, un visage sérieux, triste, quelque sera son choix. 

Je veux saisir l’angoisse qui le happe d’abandonner définitivement son père à l’espérance d’un avenir tracé pour lui, cet avenir qu’il a refusé maintes fois, bataillant pied à pied pour expliquer son désintérêt pour la ferme, son amour de la peinture et la nécessité en lui, plus forte que lui, de peindre, de se comprendre mieux à travers ses tableaux, d’exprimer son essentiel, ce qui le taraude si fort depuis l’enfance ; la crainte de reléguer si vite l’insouciance et la jeunesse dans un baluchon qu’il aurait jeté négligemment sur son épaule, de finir par oublier la fratrie incapable de comprendre le choix qui est le sien, et le village prêt à l’absoudre, lui, l’ingrat s’improvisant pèlerin du monde. Il ne sait rien à cet instant de ses projets s’ils ont une chance de se réaliser, si la fuite aura raison de ses tourments, et même s’il s’est raccroché tant de fois à l’histoire des marrons créant leur royaume dans les montagnes des îles, il sait bien qu’aucun royaume ne l’attend nulle part, et qu’il faudra puiser en lui, dans le vide qui le saisit parfois, dans la mélancolie obsédante, dans le bruit des intestins qui se tordent, le calme et la paix, pour avancer sur son chemin.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, viendra nourrir un récit long en cours d’écriture.

Une journée à Cilaos

© Marlen Sauvage 2021

C’est l’approche d’un virage en épingle à cheveux, la pente excessive et la végétation luxuriante qui en cache la rudesse quand le moteur souffre et ronfle, que le conducteur surpris change de vitesse, déclenchant un ralentissement de toutes les voitures en file indienne

C’est la route derrière ce virage qui en cache tant d’autres – 400 dit la brochure – et l’on se prend à compter et la route serpente et grimpe, grignote le paysage, côtoie la falaise – un mur de pierre noire d’un côté, un à-pic vertigineux de l’autre — emporte les regards au-dessus des sommets changeants sous l’impact des nuages ou des percées de soleil

C’est le massif montagneux au-dessus du cirque, au-dessus du monde des îlets de cases colorées dispersés dans l’immense paysage qu’un sentier ténu réconcilie, le massif que surplombent les nuages comme une menace de pluie torrentielle à peine aura-t-on commencé à gravir les sentiers, le piton rocheux dressé vers le ciel que sa noirceur momentanée isole de tous les autres sommets l’érigeant en guetteur, il capte l’attention, il nous guette et c’est toi finalement qui ne vois plus que lui

C’est la cascade aux embruns de fraîcheur après la descente sous une chaleur harassante, les yeux happés par les couleurs, les fleurs suspendues au-dessus des têtes ou à portée de main et qu’une main caresse, la résonance de la chute blanche au milieu de tous ces verts intenses, l’eau attrayante et les éboulis rocheux sur lesquels glissent les pieds effrayés avec, en plongée, la découverte de ce jeune couple qui joue dans un bassin tout proche

C’est une église massive blanche et grise vers laquelle convergent des groupes d’hommes et de femmes, des individus seuls qui y entrent ou qui en sortent, c’est une église et une foule un jour de semaine, une bâtisse adossée à la montagne qui selon l’angle de vue en occupe toute la hauteur et l’on s’attend à ce que la cloche batte son plein et annonce un drame autant qu’une fête

C’est un ex-voto sur la route à l’ombre d’un virage, un petit parvis et trois marches tachées de moisissures, de mousses d’humidité, un autel dressé sur un mur de céramique blanche, morceaux ajustés de matériau jadis lumineux sans doute aujourd’hui recouvert de salpêtre, et le regard avance vers une sainte mère envahie de voisins, de bustes et de têtes voilées ou chapeautées, de livrets de marbre ouverts sur des remerciements, de fleurs artificielles rouges et roses, alors que du mur où s’encastre la niche surgissent des fougères, des lianes, un crucifix cassé, et que la végétation enveloppe tout telle une voûte recélant un trésor 

C’est un restaurant que l’on voit de loin, Le petit randonneur, sur le trottoir ; dans un angle abrité à l’ombre des parasols plusieurs tables occupées, deux couples amis qui attendent une table en devisant devant l’enseigne, un autre couple en retrait que l’on installe d’abord, on n’entend pas les échanges, le soleil tape fort la lumière est accablante d’un blanc cinglant

C’est une serveuse souriante, jeune brune qui avance vers un couple de clients sous les parasols verts, dépose une carafe d’eau carnet en main, prend la commande, puis l’air subitement étonné, rit avec les clients avant de quitter la table pour revenir aussitôt

C’est une serveuse confirmée, assiettes sur un bras, bouteille de vin dans la main  gauche, qu’elle dépose sur la table du couple de clients, débouche d’un geste précis, on devine une remarque à leur adresse, quelque chose comme bon appétit, c’est un homme attablé qui lève la main sans attirer l’attention, c’est une femme en robe à fleurs qui se dirige vers le comptoir pour régler sa note et que deux hommes dévisagent

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, viendra nourrir un récit long en cours d’écriture.

© Marlen Sauvage 2021 – La Réunion – Cirque de Cilaos

Une vie en éclats (5) 1944 – « Oublier l’enfance ». Fiction

Le Cateau Cambrésis carte postale – https://www.youtube.com/watch?v=wNVCjfVfJbM

Tu as déposé ton baluchon sur le carrelage, le frôles de temps en temps du bout des pieds pour te persuader que tu en es là de ta vie. Derrière les carreaux impeccablement transparents de la cuisine, tu inspectes la rue d’En-Bas. Ce matin pluvieux d’octobre, les voisins rentrent chez eux avec sous le bras une baguette de pain ou la boîte enrubannée des desserts du dimanche, la demi-heure de huit vient de sonner au beffroi. Tu as depuis des mois imaginé ce départ, tes stratagèmes sans arrêt mis à mal par l’actualité quotidienne : les coups portés à ta mère – les bris de verre sur le carrelage, les fragments frappés par la lumière du soir, irisée de rouge, tes yeux happés par le spectacle écœurant, la frayeur de tes jeunes sœurs rassemblées sous la table de la cuisine – leur foi en toi, le grand frère, le sauveur – et les scrupules à échapper à cette fatalité quand toutes les trois et ta mère continueraient à vivre dans la terreur. Tu quitterais cette vie que tu n’avais pas choisie, – les images te hanteront longtemps mais tu n’en sais rien encore –, tu cesserais de trembler dès le retour du père de son usine, déjà la boxe que tu pratiquais en cachette te donnait confiance en toi, tu avais tellement rêvé de le cogner jusqu’à le laisser à terre, mais ce n’était pas une solution, non, partir, mais où commencer une vie ?, jusqu’à ce que tu apprennes le recrutement par les FFI dès l’âge de dix-huit ans. Te faire la belle à la barbe du tyran. Pourvu qu’ils arrivent, que tout cela n’ait pas été un coup d’épée dans l’eau, penses-tu, sans pour autant trépigner d’impatience. Et puis, le nez du camion des résistants apparaît au coin de la rue à vingt mètres de là, et ton cœur s’emballe un peu. Tu te baisses pour attraper ton bagage, un sac en toile rempli du minimum, jettes un regard à ta mère prévenue à son réveil, l’embrasses dans les cheveux, le temps de fermer les yeux, de t’imprégner de son odeur, et t’arraches à ses bras, te précipites à l’extérieur – le père travaille dans son atelier, rien à craindre – et sans un regard derrière toi, tu accélères le pas sur le pavé, tendu vers un rêve : quitter ta ville, oublier l’enfance. Tu cours et grimpes à l’arrière du véhicule, tends à un homme en treillis la lettre d’engagement où tu as imité la signature de ton père. Près de toi les autres engagés restent silencieux, tout est enveloppé dans une ouate grisâtre, dehors et dedans à l’intérieur de ton crâne ; tu sais que tu as bien fait, cela suffit à faire taire la douleur dans ta gorge et le battement intempestif dans ton plexus solaire. Le moteur hoquète, les façades de brique rouge se succèdent, n’en finissent pas de s’éloigner, et plus elles s’éloignent, plus les rues te semblent longues et ta fuite interminable.

Une fois à l’abri, adossé à la bâche, dans l’odeur de savon des jeunes engagés comme toi, défilent sous tes paupières fermées les façades de brique salies par le temps et les arrière-cours, l’usine textile où les femmes de la famille filent et tissent la laine, l’école où seule ta petite sœur n’a pas encore mis les pieds, le cinéma municipal qui pour quelques sous t’emploie comme ouvreur – tu n’iras pas ce dimanche, quand y retourneras-tu ? – et t’a donné non seulement le goût du septième art mais aussi tes premiers modèles masculins – Jean Gabin, Louis Jouvet, Michel Simon, Jean Marais… –, l’ancienne brasserie – l’antienne du père, rabâchée : « fermée l’année de ta naissance » – l’hôtel du Mouton Blanc, le palais Fénelon et son parc aux tilleuls centenaires, le marché couvert, l’ancien relais de poste au porche monumental, l’hôtel de ville, le beffroi et le campanile, avec le carillon qui rythmait tes journées et aujourd’hui ton départ, l’église, la vallée de la Selle… Epaule contre épaule, tu ressens les cahots de la chaussée dans ton corps en même temps que le corps de tes voisins – pieds ancrés au sol, tous bougent d’un même mouvement selon les accélérations – les virages, les arrêts, ton regard traverse le regard vide du jeune homme face à toi, et par bouffées, l’air s’épaissit de la crainte que quelque chose encore ne t’arrête dans ta fuite…

MS

A toi de croire à mes paroles…

Photo : Marlen Sauvage

Tu me voulais contraire à ce qui est enfoui ; du côté de la légèreté, de la subtilité, de l’éphémère, aussi disais-tu, l’éphémère garant de la sincérité, arguant de ces instants fugaces où l’essentiel peut s’avouer quand on sait qu’aucun lendemain ne nous exposera aux conséquences de nos aveux, mais aujourd’hui, regarde d’où je te parle… Que tu considères la terre où l’on m’a déposé ou le cosmos auquel tu me crois réunifié, c’est bien l’éternité maintenant qui leste mes paroles. Le fugitif relégué où toute fuite serait une gageure que l’on s’en tienne à la glaise qui colle à mes os ou à l’univers dont je renonce à trouver la sortie. A toi par conséquent de croire à mes paroles ou de mettre en doute cette authenticité qui t’est si chère, compte tenu des circonstances. Depuis mon ermitage, je contemple les vivants de ce monde, observe leurs bassesses, leur goût du drame et de la stigmatisation, leur nécessaire ostracisme… oh ! je n’ai pas échappé à cela, je te rassure, j’ai contribué de mon écot ravageur, alors que jeune et arrogant… c’est à la vieillesse – et à la mort aujourd’hui sans doute – que je dois d’avoir gagné en sagesse, après m’être cassé les dents, après avoir bâti des cathédrales dédiées à la confiance, à la confidence, à la spontanéité, à la force des mots, au prix de la bêtise souvent. Je n’accuse donc pas. Je suis du bon côté, par la force des choses. Et d’ici, je peux voir – l’avantage du lieu –, dessous les mesquineries, combien de peurs, de regrets, de discours flamboyants en guise de justification… autant de marche à reculons au tréfonds de soi, malgré les grandes gesticulations, pour finir par tourner la tête en tous sens à la recherche d’une approbation. Sais-tu qui repose désormais au fond de la terre, sais-tu qui était Cippe, l’as-tu cerné enfin ? Tu l’esquives, tu le bouscules, tu ne peux plus jouer des coudes avec moi, à moins de me rejoindre, et nous entamerons une discussion peut-être, et peut-être n’auras-tu pas le dernier mot, comme ici tandis que tu frappes ton clavier en m’écoutant monologuer. Tu me voyais aérien, pas gisant pas orant pas priant écrivais-tu, pas transi. Je suis tout cela à la fois aujourd’hui. Retourné à l’êtreté dont nous sommes tous sortis en pleine inconscience de ce qui nous arriverait en ce « bas-monde »… Et gisant aérien tant l’esprit se moque bien du corps pourrissant, retourné à la terre. Transi je le suis devant la monstruosité du monde, content de l’avoir quitté, mais inquiet de votre devenir, à vous qui finirez pas massacrer l’idéal qui traîne encore dans quelques poings levés, quelques slogans, quelques banderoles.

Codicille : Ce que m’a finalement raconté Cippe, ce personnage sorti des noms trouvés au hasard de la proposition n° 6, je n’en ai pas tout compris, je l’ai stoppé en pleines confidences il y a des semaines, et j’ai eu tellement de mal à retrouver sa voix.

Marlen Sauvage

En réponse à la 14 e proposition d’écriture de François Bon, été 2020… J’ai oublié son titre…