Construire une ville… – Limite

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Trois taxis jaunes dans un mouchoir de poche, à quelques mètres de distance les uns des autres, deux foncent dans l’avenue, le troisième attend son client sous un eucalyptus à l’angle d’une rue ; le client court, il a surgi de l’immeuble grand standing d’en face, à la façade d’un blanc pétant, aux baies vitrées fumées renvoyant l’image immobile d’un ciel bleu dur sans nuage. Instantané mouvant dans cette chaleur muette qui estampille les paysages d’ici d’une empreinte d’éternité. Aux abords de la ville, avant la longue artère plantée de palmiers, des trottoirs délabrés hébergent des échoppes indéfinissables où la ferraille rouillée côtoie des bidons de plastique, des containers verts pour les poubelles domestiques, des abris de fortune, bâches fixées sur des piquets branlants… On a quitté il y a peu les bords de route ensablés où pointent de petits monticules de sel, loin pourtant après les salines de Sahline… Face à l’immeuble blanc, un autre en construction, même hauteur mais de briques orange, les trois étages supérieurs ne comportent encore aucune cloison, le ciel bleu passe à travers, c’est comme un pochoir dans le paysage, on aurait plaqués là les étages sans cloison et on aurait coulé de la peinture bleue dans les vides. On construit et pourtant il y a si longtemps que tout s’est arrêté. Il faut une bonne dose d’optimisme pour ne pas laisser libre cours au délabrement de la pensée. La terre est maussade au pied des palmiers, brume jaune pulvérulente, semée de bouquets d’herbes rases, anémiques, qui se pressent au bas des troncs, à l’ombre des branches quand le soleil le veut bien. Sur le trottoir, un homme assis sur un pneu examine le bas de caisse de la voiture devant lui, surélevée sur un cric. Il a le regard fixe. Mauvais présage. Il a laissé sa chaise déglinguée adossée contre le mur du garage derrière lui ; par habitude, l’auvent de tôle ondulée ne le protège pas du soleil de treize heures ni de la pesanteur de l’air.

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Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Chantier

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Monastir, 1956 – DR

Cimetière marin Sidi El Mezri, à l’ouest de la Grande Mosquée. Des sépultures à perte de vue, les plus basses délimitées par les herbes sèches fatiguées de les protéger de la canicule ou de les retenir à fleur de terre, certaines immaculées sous le plomb du ciel, d’autres calligraphiées de rouge, noir, vert ; dalles s’irisant au couchant de veines orangées, aux coupelles d’eau reflétant un morceau de nuage – on dit que les oiseaux viennent s’y désaltérer et les anges aussi – ; tombes érodées par le sel et le temps, tournées vers la qibla et la mer, surplombant à peine les allées sablonneuses, blondes ; cachées par le Ribat majestueux, les remparts de la médina, l’alignement verdoyant des arbres le long de la plage avant l’anse elliptique de la baie que ne referme pas encore sur sa gauche l’île El Ghedamsi, ; dernières demeures caressées par le vent et l’air marin, que souillent parfois les goélands railleurs, rincées par les pluies, effleurées par les doigts errants des vieux Monastiriens venus saluer les leurs. Années 50. Les morts dorment tranquilles. Jusqu’à ce que débarquent les pelleteuses, les grues, les camions-bennes, que s’entassent des tonnes de gravats, que l’on déplace à quelques mètres de leur ancestral ancrage les tombes encastrées dans le sol depuis des dizaines d’années ; sépultures secouées ou finalement abandonnées sous six mille mètres carrés de ce qui sera l’allée principale menant au mausolée du Combattant suprême. Devant les yeux émerveillés des touristes, une esplanade de deux cents mètres sur trente mètres d’arabesques blanches et roses guide leurs pas jusqu’à l’édifice somptueux au dôme doré, encadré de deux minarets qui s’élancent vers le ciel.

Texte et photo (ci-dessous) : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

 

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Construire une ville… – Jamais dire jamais

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(la proposition de François Bon : en adieu à Cendrars, depuis son texte programmatique “le roman que je n’ai jamais écrit”, 10 à 15 titres ou résumés en 2 lignes de livres possibles (ou pas) sur la ville dont vous parlez.

Le fantôme du Baron des Adrets (recueil de micro-fictions)
La maison de l’enfance dont il est question ici appartint, dit la légende, au baron des Adrets (XVIe siècle) qui y prenait ses quartiers après ses razzias dans la région. Chaque micro-fiction revisite la légende à travers ses prolongements dans l’imaginaire de la narratrice pour construire celle même de la maison.

La Gentone, une maison, une ville (récit)

La ferme de Marguerite (nouvelle)

L’étoile du sud (fragments poétiques)
Une déambulation nostalgique et poétique dans les villes d’une vie, d’Arzew à Monastir, en passant par Marburg, Coblence, Marrakech, Ouarzazate, Saïgon, Hanoï…

Peur dans la ville (nouvelle)

Monastir, les brisants (fragments poétiques)
Autour du promontoire de la Kahlia, dans le grondement des vagues, on croise le regard d’Isabelle Eberhardt à Monastir qu’elle ne fit que traverser. Quid aujourd’hui de la vieille ville et du port « moderne » de ses Notes de route ? 

Les yeux dans la toile (nouvelle)
Quand l’histoire commence, le peintre vient de disparaître sous les yeux de son public. Après l’effarement, force est de constater que le tableau raconte cette fin.

D’autres clichés d’Irlande pour Monsieur Kahn (récit)

Le masque du requin (roman)

La lecture ou la vie (roman)
Dans une benne à ordures, un étudiant trouve un lot de livres en français parmi lesquels les Confessions de saint Augustin et Les Essais de Montaigne… Il tente de retrouver le propriétaire de ces livres dans un quartier noyauté par les fondamentalistes.

L’oreille de la zaouia (roman)
Dans une zaouia délabrée mais encore habitée, un marabout, mort depuis plus d’un siècle, interpelle les vivants quant à leur existence dépravée. La seule à l’entendre est une petite fille de sept ans, qui vit ici avec sa famille.

Zoufris (fiction)
Un lanceur d’alerte dénonce la corruption dans un pays qui se réclame de la démocratie.  Parcours d’un idéaliste confronté à un système pernicieux et voyou. « Zoufri » qui vient du mot français « ouvrier », signifie aussi « brigand, voyou »…

La mobylette de Nabil (roman)
Les pérégrinations d’une mobylette volée, de Tunis à Gafsa jusqu’aux îles Kerkenna ou un voyage dans l’épaisseur d’un pays et de sa société cosmopolite. Abandonnée là par son dernier « propriétaire », Nabil, parti pour Lampedusa…

La datte et le figuier (roman)
Souvenirs d’une enfance condamnée au nomadisme, parce qu’un père militaire et une mère voyageuse… Et comment on ne se défait pas de cette façon de vivre.

Une valise à la main (anticipation)
Regards croisés de cinq femmes qui furent indépendantes, coachs, cheffe d’entreprise,  étudiantes libres, avant l’islamisation de la Tunisie. 

Un retour en questions (roman)
Rentré dans son pays après cinq ans à l’étranger, un homme ne reconnaît plus rien de son quartier. Le livre est une suite des questions qu’il se pose en partant à la recherche de la librairie, du salon de thé, de la salle de sports, etc. qu’il avait connus avant son départ.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Construire une ville… – Anticipation

Kasbah Kef

EST

La route de la mer. A sept heures le glacier de la rue a relevé son store. Assis sur le seuil, le propriétaire observe d’un air maussade les vacanciers de l’immeuble voisin qui partent se baigner, femmes en maillot de bain, aux paréos noués à la taille, couples mixtes main dans la main. Ce petit monde chahute et rit, se bouscule sur les larges trottoirs où aucun café n’est plus autorisé à installer une table. L’ancien hôpital de l’avenue Ibn Sibna converti maintenant en résidence d’été lui fournit son lot de clients… il propose les meilleures glaces du quartier ! Sur le chemin de la mer, un jardin arboré accueille les estivants ; les restaurants succèdent aux pizzerias, aux pâtisseries. Au rond-point, on traverse l’avenue El Karraya pour atteindre la corniche qui surplombe la plage. De grands escaliers blancs fraîchement repeints mènent tout droit au sable fin vanté par les prospectus. Dans la mer, claire et bleue, plus aucun vieux pêcheur ne termine ses ablutions à l’ombre d’un rocher creux. La petite anse où le groupe vient se baigner en jouxte une autre, beaucoup plus profonde, réservée aux grands hôtels qui accueillent de nombreux visiteurs. Au large, le rocher Mida Seghira trône dans les flots bleus : plus aucun plongeon n’est autorisé et le moindre contrevenant pris sur le fait est verbalisé illico presto. Durant la période estivale, la zone touristique entièrement balisée relègue les habitants non riverains à l’extérieur de ses limites.

NORD

Vers le nord, la mer, la ville est une presqu’île ; ce fut d’ailleurs son nom, Ruspina, un nom phénicien, vieux de deux mille quatre cents ans ; mais avant la grève, on trouve le ribat de pierre blonde, avec sa tour vigie où flotte le drapeau rouge et blanc, ses bastions, ses remparts crénelés ; le plus ancien ribat du Maghreb et le plus important de la côte du Sahel avec celui de Sousse. Pour y parvenir, elle remonte tout droit la rue Mohamed Mhalla vers le centre ville, croise l’avenue du 1er juin 1955, se souvient qu’il y a quelques années, on voyait encore des femmes drapées dans le soyeux safsari régional couleur crème, tourne à gauche au bâtiment de la municipalité gardé par des militaires, s’enfonce sur une vingtaine de mètres dans l’ombre fraîche des arbres avant de longer sur la droite une série de cafés où de vieux messieurs côtoient de jeunes femmes, des couples, des familles ; à sa gauche, elle laisse le Park Baladia, ses fontaines mordorées à la tombée du soir, et là elle peut admirer la forteresse imposante, sereine, qui domine la mer et les hommes depuis des siècles. Derrière le ribat, le mausolée au parvis somptueux, aux dômes décorés à la feuille d’or, le tombeau du grand homme de la ville, que seuls les touristes osent encore admirer ou critiquer à voix haute. Plus personne ici ne mentionne le nom d’Habib Bourguiba. Partout on s’épie, on se méfie. Puis c’est la marina et ses immeubles blancs et bleus, ses façades à balcons, son port et ses mâts crevant l’azur, ses larges placettes bondées de touristes, ses palmiers aux troncs dénudés, aux toupets en corolle, ses boutiques sous les porches et ses restaurants bars qui ne désemplissent pas, ses réverbères ronds comme des soleils éteints, ses vendeurs de jasmin triés sur le volet. Au nord, c’est l’île Ghedamisi, qu’un investisseur tunisien vient de rénover intégralement, depuis les sentiers ocres dallés jusqu’à la zaouïa en passant par le complexe hôtelier et sportif le plus moderne de la ville ; une île ponctuée de poubelles et de panneaux indiquant le montant de la contravention à qui osera jeter un mégot ou un papier, une île rose sous le soleil couchant ; aux criques réservées aux vacanciers de l’hôtel ; au nord, c’est le golfe d’Hammamet, et puis la Méditerranée vorace que sillonnent des bateaux surchargés d’hommes, de femmes, d’enfants errants, loin du rivage, loin des barbelés, loin des chars militaires.

OUEST

Vous êtes ici. Avenue Mohamed Mhalla où chaque maison, chaque immeuble possède son numéro… Pour aller vers l’ouest vous suivez l’avenue du 1er juin 1955 sur la gauche, qui sépare l’hôpital Fattouma Bourguiba d’une école primaire ; longez un parking, empruntez des trottoirs où plus aucun vendeur ne tente de gagner quelques dinars avec une brocante improvisée ; ici des patients en béquilles hèlent un taxi, des familles attendent leur proche, assis sur les bancs de béton ou debout sous le porche ; au coin droit de l’avenue, un feu passe au rouge et toutes les voitures stoppent dans un coup de frein qui se prolonge ; un boulanger jouxte une boutique de vêtements ; vous franchissez la voie, obliquez vers la gauche où tous les trois mètres, de part et d’autre de la rue, vous trouvez un commerce jusqu’à la halle et son marché aux poissons ; un kiosque à jus de fruits et borj ; un café bondé du matin au soir de vieux messieurs bavards ou alanguis par la chaleur ; et enfin les remparts de la médina qui abritent des constructions basses, quand il y a dix ans encore, des bâtisses collées à la pierre blonde les surplombaient de leurs pignons aveugles, de leurs ferrailles verticales.

SUD

Toujours plus au sud. Vers le soleil qui aveugle, le verbe guttural, la parole facile, les chansons nostalgiques, les familles, la fête, la graine et l’harissa, vers les toits plats et les fils électriques, les cours intérieures, le parfum du jasmin et des roses, vers le froissement des tissus et des djellabas, vers les vallées de montagnes, l’air vivifiant, les oasis, vers les chotts, les oueds, les canyons, les plages, vers les campagnes oubliées où les ânes tirent encore des charrettes de fruits, vers les marabouts comme des seins dans la ville, vers les cimetières blancs, vers les maquis épineux, les figuiers de barbarie, les palmiers-dattiers jaune d’or, vers les crépuscules roses, vers le ventre de la terre, vers les médinas et leurs escaliers, leurs ruelles pavées, vers les boutiques aux devantures bleues, aux faïences mauresques, vers les petites mosquées de brique sans prétention, vers les kasbah, vers les coins de rues ombragés où palabrent de vieux messieurs, vers les kilims et les margoums, vers les drapés aux portes et les tasses de thé sucré, vers les marchands d’amandes, de pistaches, de cacahuètes, vers les trottoirs encombrés de bidons de plastique, de cageots colorés, vers les cafés bondés, vers les églises chrétiennes, vers les basiliques-marchés, vers l’oud et l’envoûtement des musiques soufies, vers les mosquées ostentatoires, dans les pas de saints, de peintres, d’écrivains, de poètes, vers la fierté, l’orgueil, le ressentiment, la duplicité, la corruption aussi, vers l’amertume, le désespoir, vers la mer transparente, turquoise, porte close, mortelle. Vers l’enfance.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Carnet des jours (31)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Jeudi 1er février 2018
Nous bravons la fraîcheur humide pour une promenade sur les bords de l’Aygues et rentrons avec quelques branches sèches pour la cheminée. De la joie à partager ces sorties entre sœurs, nos discussions, nos confidences… tout ce dont nous avons été privées depuis notre enfance, finalement. Notre trajet est rigoureusement le même… jusqu’aux oliviers… ce que peut le corps. 

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Dimanche 4
Sujet à propos de Gafsa ce matin sur France info, le chômage des titulaires de master et des bac +4 ou +5, une situation qui n’évolue pas depuis la révolution bien que le gouverneur local démente et affirme que les choses s’arrangent. Un homme de 40 ans titulaire d’un capes raconte qu’il sort tôt le matin de chez lui avec du pain et rentre tard le soir pour éviter la honte devant sa famille, une femme du même âge crie sa rage. Un responsable d’Ennahda a beau jeu de dénoncer le goût général des étudiants pour le statut de fonctionnaire et de vanter l’esprit d’entreprise privée qui fait le développement des pays européens…

Mardi 6
Je tente de démêler l’embrouille du contrat de vente qui doit me revenir et entraînera un nouveau délai de rétractation. Une histoire de syndic pas constitué. Retour à la case départ. Et s’il fallait que je renonce à cet appartement ? Pas envie de tout recommencer. Je me sens ballottée. Tout le stress des derniers mois refait surface. 

Jeudi 8
Le toubib me prescrit 20 séances de rééducation de la cheville gauche. J’en ai de nouveau pour deux mois et demi si nous arrivons à tenir le rythme de 2 séances par semaine… Arrivée sous la neige à LMN. Il en est tombé 30 cm ces derniers jours. Je ne peux pas atteindre le parking, et reste garée sur la route. Moustique est là. Il fait la tête. Un bazar dans toute la maison, la porte entre les deux parties a été ouverte… Bataille de chats, je retrouve des touffes de poils dans toutes les pièces. La chambre du bas a été visitée. Rien de grave. C. a probablement erré dans le coin et trouvé ce lit… A 13 heures, la petite minette se pointe. Je mange une endive et de la tomme de brebis dans un fauteuil tiré sur la terrasse au sud. Délices du soleil sur la peau, du silence blanc. Un peu de rangement, je retrouve le recueil pour Domi Bergougnoux. Le blues me rattrape. Il fait froid en plus. Je file en fin d’après midi chez Patrick et Evelyne. Chaleur d’une maison chauffée ou brûle en plus un feu de bois. Ma chambre est spacieuse et fraîche. Délicieux veau à la noix de coco comme seule Ève sait le préparer. Et clafoutis ! Grande discussion sur la religion, la politique en buvant trop de verres de vin. Je ne dors rien mais ne le dirai pas.

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Vendredi 9
Rendez vous le matin avec Deleuze… à la poste du patelin. Après Jean-Paul Sartre il y a quinze ans, le receveur s’appelle Deleuze. Ça ne s’invente pas. Visite à Annie pour authentifier la signature. Déjeuner avec Patrick. J’écris une vraie lettre a RoseM, avant de partir pour Vendargues.

Samedi 10
Le bonheur de se réveiller ici, dans la chambre d’Iseult. Réveil tardif car je n’ai rien dormi ou si peu. La maison est toujours aussi animée même sans Marius. Je compte les points entre tous. Ici l’humour au 4e degré et la chamaillerie sont une seconde nature.

Dimanche 11
Anniv de ma Julie. Une journée à discuter, à rire. Comment est ce possible d’avoir tant à se dire ? Je cuisine des aiguillettes de poulet au citron et de la patate douce au paprika.

Lundi 12
Retour à Nyons en début d’après-midi après avoir cueilli les olives de P. et T. Trois heures sur la route quand j’aurais pu n’en passer que la moitié mais voilà j’ai encore pris le chemin de « la maison » (de Noé) par erreur.

Mardi 13
J’entends normalement. Je suis peut être trop exigeante, me glisse la professionnelle de l’audition… Accepter de ne pas tout comprendre… Que des mots m’échappent… Presbyacousie. Le mot existe quand même. Le diagnostic… léger. Risquer les dialogues de sourds alors. Qui engendraient déjà beaucoup de fous rires avec Ju et Stef.
Atelier d’écriture en soirée. La connexion est si mauvaise que j’ai l’impression d’écouter des robots.

Mercredi 14
Promenade sur les berges de l’Aygues. Je teste genou et cheville. Croise un trio de promeneurs, nous échangeons quelques mots. J’aime ces rencontres d’où rien ne restera qu’une apostrophe joyeuse.

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Jeudi 15
4h30 j’écoute Francois Bon sur le Tiers-livre, son dernier atelier d’écriture est posté, enfin juste la vidéo, le reste arrivera dans la journée. Il lit Duras et j’aime toujours cette auteure de mes vingt ans. Impression d’être entrée dans la pièce quelque part et de surprendre F. au travail.

Vendredi 16
Quelle efficacité ! Se féliciter sans attendre que quiconque le fasse. Ce n’est que mon quatorzième déménagement… Sans compter ceux de ma jeunesse… Est ce que ce sera enfin le lieu où poser mes valises ? Non. Ne te raconte pas d’histoires. Je retourne à La Motte Chalancon. Quelle déception ! Tout le village est à vendre quasiment. L’hiver est triste ici. Pas une photo possible, tout est laid. Sauf le petit café épicerie dans la rue principale…

Samedi 17
Un long coup de fil de Sam, lui face à la mer, moi installée dans ma voiture sur un parking sous la pluie, puisqu’il est impossible de téléphoner de la maison… Merci Orange qui me prélève des factures exorbitantes chaque mois. J’irai le voir sur son île. Encore oublié de lui demander son adresse. Je lis Le chardonneret, depuis le temps que l’on m’en parle.

Une heure et demie de chansons avec B. et un groupe de personnes en difficulté respiratoire. Nous déambulons dans Nyons et atterrissons dans un salon de thé tenu par une Anglaise absolument British, qui sert thé et infusions dans de la porcelaine de Limoges patinée par les ans, et qui confectionne des gâteaux définitivement délicieux.

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Dimanche 18
Cinéma avec Maité. Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand. Très bon film avec des acteurs époustouflants de sincérité. Le gamin joue si juste…

Lundi 19
Passage à l’agence pour signer l’avenant et 10 jours de délai de nouveau… Tout ça pour oubli d’une mention concernant le syndic… Je loue un camion pour le 9 et le 10, les dates retenues où P., J., et  N. seront disponibles… A priori le propriétaire est ok pour que j’entrepose mes meubles avant la signature définitive.

Mardi 20
J’envoie les sous à la notaire qui me les réclame depuis deux mois alors qu’un avenant était en cours… Contacté le propriétaire pour négocier un emménagement avant la date et pas seulement l’entreposage de mes meubles. Ok. Mais ce sera non au final.

Mercredi, jeudi et vendredi
Calcule le volume du déménagement. Oublie un RV médical. Mais réserve un camion in extremis.
Embarque pour le défi photo N&B.

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Samedi 24, dimanche 25 et lundi 26
Aller-retour en Cévennes après la visite chez l’opticien pour cartonner encore. Je retrouve les chats, ils m’accueillent cette fois-ci avec moult ronrons. Petit thé discussion chez Ève et Patrick. Je repeins chaises et table. Ce qui reste à faire avant le 10 mars ne me désespère pas, cela me fatigue à l’avance… La fameuse charge mentale que je ne partage avec personne. Les œufs et le fromage donnés par B. ont disparu, sans doute pendant la visite à E. Je réchauffe sa délicieuse soupe au pistou. Et j’ouvre la bouteille de Suze-la-Rousse achetée en route. Aucune connexion. Je peux gamberger.

C’est le matin du lundi que j’apprends la mort de Patrick au Costa Rica. Coup à l’estomac. Je suis désemparée par la voix étranglée de Muriel. La scène défile sous mes yeux. Le trek, la chute, le désarroi d’Isabelle. Je pleure beaucoup en triant mon bureau, j’évacue encore le trop plein de passé.

Mardi 27 février
Première séance chez la kiné. Ah ! sa tête en constatant que je ne pouvais faire aucun des exercices auxquels elle avait pensé… « Retour à du très basique alors… » Sur les pointes, sur les talons. Soulever le bassin jambes pliées pour travailler les ischions jambiers.  Étirements des mollets et des cuisses… De la glace (ter), de la marche. Et on se donne un mois pour réduire l’inflammation. À quoi a servi ma visite chez le chirurgien ? Je me le demande. Insensible à la douleur causée par l’inflammation et le ménisque… Des douleurs fulgurantes caractéristiques pourtant. Je changerai de crémerie.

 

(à suivre…)

Texte et photos : Marlen Sauvage

Construire une ville… – intérieurs extérieurs

 

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Pour rejoindre la place du marché depuis le haut du vieux village, on passait par la ruelle couverte du Ha ! ha !, bouche sombre d’un pâté de maison, Ha ! Ha ! c’était le nom que l’on donnait à ce boyau où jadis « les dames se laissaient serrer par les messieurs contre menue monnaie », lui avait expliqué d’un air entendu monsieur H. mimant en riant des ha ! ha ! suggestifs qui avaient mis l’enfant mal à l’aise. Hâtant le pas, elle avait traversé la ruelle et rejoint la rue pavée qui serpentait entre les maisons du village, ocres et roses. Aujourd’hui, des graffitis à la peinture blanche recouvraient les murs, forçant les yeux à lire à l’endroit le plus noir de la ruelle « Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux ».

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – lieu non lieu

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Déjà sur le perron de béton qui courait telle une coursive autour des rondeurs du bâtiment, il n’était pas rare de croiser Constance, – toujours une lecture intéressante à conseiller, qui encourageait ses anciens élèves même les plus âgés devenus étudiants à découvrir de nouveaux auteurs –, et chaque début d’été, en juin, le libraire, qui préparait la prochaine rencontre où il donnerait ses coups de cœur, des lectures sous le parasol quand une vingtaine de lectrices et de lecteurs face à lui – c’était surtout des femmes – rassemblés sur les gradins de la bibliothèque égayée de coussins colorés, une bibliographie des livres de l’été photocopiée sur les genoux, un stylo à la main pour annoter, souligner, rayer d’une grande croix, l’écouteraient attentivement parler de littérature de voyage, de romans de transmission, d’auteurs américains, de nouveaux écrivains, avec la passion contenue qui était la sienne et qui expliquait sa fébrilité à passer d’un livre à l’autre, à perdre ses notes, à se pencher en hâte pour récupérer un marque-page, rayonnant de joie quand une question fusait ou un commentaire et qu’un dialogue pouvait s’amorcer.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – compte triple

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10 A – Dans un ultime carton, tout au fond, une pochette plastique transparente protégeait une écriture noire et penchée qui donnait une recette détaillée de couscous. Celle-ci venait du Maroc où il y en avait autant que de familles, comme pour la ratatouille en Provence…  Instantanément, la couleur dorée de la graine excita ses papilles, sous la langue elle retrouva la texture gonflée d’eau safranée salée, de beurre rance et d’huile ; les légumes fondants qu’avaient respectés la cuisson étagée dans le haut couscoussier ; la sauce à l’harissa trop piquante pour les enfants mais dont vibrait encore dans son souvenir la couleur vermillon ; le parfum d’épices, qu’elle associa dans une vision multicolore aux pigments découverts bien plus tard sur les marchés indiens, aux saris magnifiques des femmes qui lui rappelaient le safran, le curcuma, la cochenille, les ocres, la garance, le cinabre ou l’indigotier – et, oscillant entre mémoire de voyages et images confuses de l’enfance, toutes saveurs maintenant répandues dans sa bouche, elle les revit tous, attablés dans les rires et l’illusion d’un bonheur durable, à l’ombre des chênes touffus.

10 B – Devant la maison cévenole poussait un mûrier noir, couvert de fruits violets – qu’elle laissait aux oiseaux dès le mois de juin –, mordoré à l’automne avant que ses feuilles ne parsèment délicatement le sol. Le regarder lui suffisait. Le mûrier de l’enfance était blanc, elle ne se lassait pas de l’enlacer, de poser le front sur son tronc rugueux, d’en suivre délicatement les méandres de l’écorce. Ses fruits longs et sucrés collaient aux mains dès la fin du printemps, ils lui rappelaient de gros vers translucides qu’elle ne se résignait pas à goûter. Sans doute les deux arbres avaient-ils rempli en leur temps la mission de nourrir de leurs feuilles les magnans – ces gros bombyx du mûrier – qui fourniraient le cocon. Quel destin renfermait celui qu’elle avait un jour tenu longuement, rugueux sous la pulpe des doigts, à quel moment la dernière Parque trancherait-elle le fil de soie, déjouant son instinct de vie, son optimisme, ses projets ?

10 C – Gauloise. Bleue. Des cendriers dans chaque pièce. Le tabac brun qui accompagne toutes les discussions, les engueulades, les signatures au bas du carnet scolaire. Pas une fois enfant elle n’a toussé, enveloppée de cette fumée stagnant dans l’air. Une présence éthérée.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – bande-son

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Au début du souvenir, tout n’était que silence, la torpeur abrutissante écrasait le son dans une dominante bleue. Calme plat. Aucune mémoire auditive de ce temps-là. A rechercher les bruits du passé, ceux d’un autre lieu s’imposaient ; dans une vallée tôt le matin le jasement du geai jaillissant des fourrés, le braiment des ânes de la Baume, le bêlement des brebis, le béguètement des chèvres bondissant de bancels en murets que Sully emmenait d’un pas sûr à travers les prés jusqu’au gardon, le brame du cerf, rare, rauque et bref ou mélancolique à la saison des amours, le chuintement de la chouette à la tombée de la nuit ou le grommellement du sanglier solitaire quand on ne distinguait plus un châtaignier d’un bouleau. Mais ici, dans l’effort de mémoire, devant la haute bâtisse, il fallait tendre l’oreille pour enfin discerner le grésillement des grillons ou la stridulation des cigales, premier chant de la nature claquemuré dans le souvenir visuel, et puis très vite se recomposaient le roucoulement des pigeons qui s’étaient multipliés alentour, le babil de la pie accueillant les visiteurs sur la rampe de l’escalier, le caquetage des poules au-delà de la cour, le craillement des corneilles dans les champs, le jappement des chiens venu des fermes isolées, le chicotement de la souris rattrapée par le chat… Toute une mise en scène avant les voix perdues, enterrées, disparues, enfouies dans les replis du temps, et se précipitaient alors à la mémoire, sans chronologie, en masse, dans un chevauchement chaotique, les leçons qu’ânonnait la grande sœur sur un coin de table de la cuisine ; les comptines inventées par la plus jeune ; les cris époumonés de la mère pour que cessent les chamailleries, l’imitation du clairon par le Pater, le dimanche, du haut de l’échelle de meunier qui descendait dans leur chambre ; le feuilleton radiophonique quotidien mais impossible de se rappeler le moindre titre, le moindre acteur, rien d’autre qu’un son typique de ces années-là, une façon de parler peut-être – mais peut-être aussi reconstituait-elle un souvenir de toutes pièces –, pourtant elle revoyait l’appareil et les oreilles captives ; les informations du soir sur l’unique chaîne de télévision et le silence religieux des dîners ; le générique de feuilletons suivis sagement assises dans un canapé de Skaï marron – Thibaud ou les croisades et le galop des chevaux ; Rintintin et le son de la trompette ; Ma sorcière bien-aimée – ta lam, ta lam, ta lam tam tam ta lam (les trois sœurs s’entraînaient à remuer le nez) ; la voix off des Envahisseurs… « des êtres étranges venus d’une autre planète » ; L’Homme du Picardie et sa rengaine terriblement nostalgique, la lenteur du feuilleton, le sillage de la péniche ; la musique saturée des Incorruptibles et celle de Daktari aux djembés entêtants ; le concerto de l’Empereur sorti d’un 33 tours posé sur le Teppaz, qu’écoutait sa mère dans la pièce voûtée du rez-de-chaussée – était-ce déjà une cuisine alors ? –, et dans une explosion de couleurs et de frissons, la magie psychédélique d’Atom Heart Mother…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé