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© Marlen Sauvage 2021

Oter ses sandales et palper la fraîcheur de l’herbe détrempée par le gros orage de la nuit.  Un geste de l’enfance. Fermer les yeux pour mieux ressentir la vigueur de la terre envahir le corps. Pour éloigner l’appréhension qui gagne. Admirer l’envol des passereaux tout autour. D’un tremble à un hêtre, d’un bouleau à un cyprès. Ils s’appellent, criaillent dans leur essor, déchirant dans leur course le bleu franc du ciel. Deux mésanges huppées se poursuivent un instant au pied des conifères. Les observer, tout de gratitude pour ce cadeau inattendu, une aquarelle en gestation dans un coin du cerveau. Se laisser surprendre par le moteur, au loin, d’un tracteur trouant le silence de la matinée. Jeter un œil derrière soi, vers les rangées de vignes palissées, feuillues, aux fleurs fécondées qui verront naître dans un mois les premières baies. Ici, le paysage se noie dans les vignobles, les champs de lavande, un village sur un éperon domine la vallée, un autre s’est agrandi de lotissements et d’une zone commerciale ; les montagnes des Baronnies, au loin, veillent sur les hommes. A vingt mètres devant soi voir se dresser l’ancienne grange. N’en rien reconnaître d’abord. Se laisser happer par le dépit. Constater que la façade de pierre a été percée de larges baies vitrées, qu’une glycine habille une structure de métal rouillé, protégeant de son ombre une terrasse dallée. Apercevoir à droite, le puits obus émerger toujours de la surface du terrain. Soupirer de soulagement. De son dôme gris sombre s’échappe le chant dru d’un jet d’eau sur la pierre creusée. Sourire et pleurer des larmes soudaines. Reconnaître l’escalier bordé de murs témoins d’un passé qui est le sien. En grimper les marches jusqu’à la terrasse, attraper du regard l’érable du Japon au feuillage éclatant, le grenadier d’ornement taillé, fleuri de capuchons rouges, la deuxième terrasse enherbée, surélevée, sur la droite, qui donne accès à un corps de bâtiment inexistant dans son souvenir. De quelles espérances avoir nourri les années en revenant ici ? Un coup de vent brutal anime les carillons suspendus à l’érable. Il sursaute, égaré, piégé dans son présent. Il est revenu.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, démarre (probablement) un récit long en cours d’écriture.

Parenthèse

© Columbia TriStar Films

Gros plan serré sur le visage d’un homme, de trois-quarts | à gauche de l’écran | sous un chapeau à bords relevés, un visage rond, de petits yeux sertis de rides qui s’efforcent de voir à travers la nuit et la pluie | il parle | un visage soucieux comme tout entier porté par la volonté d’exprimer enfin ce qu’il a tu si longtemps | un visage chargé de l’urgence à dire | au regard intense de celui qui va livrer quelque chose de lui-même | qu’une foule de souvenirs assaille au moment de parler | qu’une houle de sentiments submerge | il sait que le temps presse | qu’il disposera de peu de mots | que le roulement de la pluie amortira sa fougue | autour de lui, un abri d’autobus que l’on devine | l’homme s’adresse à | les yeux légèrement relevés vers | gros plan sur le visage de face d’une femme | ce sera avec le précédent plan, le plus long parmi la succession de plans qui mènera à la fin de cette minute | cheveux relevés, cachés sous un foulard | la pluie a mouillé son front à peine ridé | elle a le regard rivé à celui de l’homme, que l’on distingue de dos, comme en ombre chinoise | elle serre les lèvres et approuve en silence ce qu’il est en train de lui dire | son visage lisse n’exprime rien d’autre qu’une attention soutenue à ce que lui livre l’homme en face d’elle | ce sont les lèvres de l’homme qu’elle suit des yeux avec attention | sensation fulgurante que ce cadeau arrive trop tard | quelque chose est passé dans ses yeux | puis elle acquiesce plusieurs fois, sourit dans un rictus comme en remerciement alors que dans le même temps, son regard se déplace et que la caméra file dans la nuit vers le bus attendu |  suit un plan d’ensemble qui serre l’homme et la femme l’un près de l’autre | lls descendent de l’abribus, sous le même parapluie que l’homme déploie | lui à gauche de l’écran, elle à droite | une tache claire derrière eux, celle du mur de l’abri, une haie de feuillage sur la gauche, mais la nuit bleutée autour d’eux | ils se rapprochent de la caméra, s’avancent vers le spectateur | plan moyen | il la prend par l’épaule tout en regardant au-delà de l’écran | travelling avant sur le bus qui arrive dans la pluie, croise une voiture | phares ronds pour seule lumière de la scène jusqu’à ce que le bus traverse l’écran, de la droite vers la gauche, tandis que le couple s’avance de la droite vers l’arrière du bus | Il stoppe | on imagine un grincement de freins | elle monte à l’arrière, il la protège de son parapluie jusqu’à sa montée dans le bus | elle se penche vers lui | tout son corps tendu comme une offrande qui n’aura jamais lieu | il y a dans ce mouvement vers l’homme des années de désir contenu, ce contre quoi on ne peut plus lutter et qui sera défait par la vie dès l’instant suivant | plan rapproché | elle se penche vers l’homme en parlant et en souriant | un sourire contraint | visage de la femme en contre-plongée, l’homme de dos, une ombre encore | elle a l’air triste malgré son sourire | on aperçoit un passager derrière elle | plongée sur le visage de l’homme si vulnérable alors | il sourit aussi, à peine, dans la pluie, dans la nuit | elle de profil, un sourire | gros plan sur leurs deux mains qui se sont jointes pour un au revoir | seuls les contours éclairés par la lumière des phares peut-être ou d’un réverbère proche | c’est une franche poignée de mains qui s’effiloche et la main de l’homme reste tendue vers la femme une fraction de seconde | plan rapproché sur le visage grimaçant de chagrin de la femme, debout à l’arrière du bus qui s’éloigne | travellling arrière | ses larmes se noient dans le rideau de pluie | plan sur l’homme sous son parapluie, qu’il tient de la main gauche, il porte toujours son chapeau, le soulève à peine | il crie quelque chose | il a le regard de celui qui voit partir sa seule espérance | on est dans le noir sauf une toute petite lumière sur sa gauche et le plan suivant éclaire aussi la gauche du bus qui s’éloigne | avec la femme dans l’ombre maintenant dont on devine seulement la silhouette |

Marlen Sauvage

Ce texte est issu d’un atelier avec François Bon en 2022. J’avais hésité entre cette scène où la gouvernante découvre la lecture du majordome et celle écrite ici, à la toute fin du film… A propos, de film il s’agit des Vestiges du jour (1993), de James Ivory, avec Anthony Hopkins et Emma Thompson, que j’ai vu en 1995. Magnifique !

Ce que j’ignorais…

© Marlen Sauvage 2021

Je veux saisir son pas au moment où il s’apprête à franchir la porte de la grange, un pas résolu, garant d’une décision – la sienne, irrévocable – peu importe la réponse qu’on lui opposera ; un pas franc, long, ancré dans la terre, un pas qui pèse son poids d’homme et de conviction, un pas du soir quand tout a été jaugé, mesuré, parce qu’on en a pris le temps le long de la journée, dès le matin au réveil quand l’esprit embrumé par le sommeil encore retient l’idée percutante qui le traverse aussitôt les yeux ouverts sur le jour, qu’on l’a ressassée en mâchant lentement chaque bouchée de son repas – les scénarios un et deux abandonnés mais le troisième oui, le plus plausible, le plus jouable, le plus lucide compte tenu des circonstances, oui, celui-ci conservé en dépit des renoncements qu’il suppose, des cris qu’il engendrera, de la solitude, de la distance, de l’absence qu’il exigera.

Je veux saisir sa main sur la grosse clé de la porte quand il la tournera – ce moment fugace où tout peut basculer, quand le regard se tourne en dedans au risque de faire renoncer à ce qu’on vient difficilement de s’imposer – la main qui heurtera ensuite le battant lourd, imprimant sa résolution dans cette poussée virile, enfin, quelque soit le visage face à lui, grave et compatissant, ou révolté, vindicatif et insensible. Je veux capturer son regard quand il la cherche des yeux dans la pénombre, inquiet brusquement de ne pas la trouver, cisaillé par la pensée brutale qu’elle pourrait avoir renoncé à venir à la dernière minute, quand il balaie l’espace imprégné des odeurs de foin, ses narines s’ouvrant malgré lui sur ce parfum d’été, je veux capturer son regard quand il le lève sur elle, debout dans un angle de la grange, au moment où il affronte la pâleur de son visage dans la pénombre, un rai infime de soleil couchant posé sur une de ses joues, un visage de madone auréolé de poussières lumineuses, un visage sérieux, triste, quelque sera son choix. 

Je veux saisir l’angoisse qui le happe d’abandonner définitivement son père à l’espérance d’un avenir tracé pour lui, cet avenir qu’il a refusé maintes fois, bataillant pied à pied pour expliquer son désintérêt pour la ferme, son amour de la peinture et la nécessité en lui, plus forte que lui, de peindre, de se comprendre mieux à travers ses tableaux, d’exprimer son essentiel, ce qui le taraude si fort depuis l’enfance ; la crainte de reléguer si vite l’insouciance et la jeunesse dans un baluchon qu’il aurait jeté négligemment sur son épaule, de finir par oublier la fratrie incapable de comprendre le choix qui est le sien, et le village prêt à l’absoudre, lui, l’ingrat s’improvisant pèlerin du monde. Il ne sait rien à cet instant de ses projets s’ils ont une chance de se réaliser, si la fuite aura raison de ses tourments, et même s’il s’est raccroché tant de fois à l’histoire des marrons créant leur royaume dans les montagnes des îles, il sait bien qu’aucun royaume ne l’attend nulle part, et qu’il faudra puiser en lui, dans le vide qui le saisit parfois, dans la mélancolie obsédante, dans le bruit des intestins qui se tordent, le calme et la paix, pour avancer sur son chemin.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, viendra nourrir un récit long en cours d’écriture.

Une journée à Cilaos

© Marlen Sauvage 2021

C’est l’approche d’un virage en épingle à cheveux, la pente excessive et la végétation luxuriante qui en cache la rudesse quand le moteur souffre et ronfle, que le conducteur surpris change de vitesse, déclenchant un ralentissement de toutes les voitures en file indienne

C’est la route derrière ce virage qui en cache tant d’autres – 400 dit la brochure – et l’on se prend à compter et la route serpente et grimpe, grignote le paysage, côtoie la falaise – un mur de pierre noire d’un côté, un à-pic vertigineux de l’autre — emporte les regards au-dessus des sommets changeants sous l’impact des nuages ou des percées de soleil

C’est le massif montagneux au-dessus du cirque, au-dessus du monde des îlets de cases colorées dispersés dans l’immense paysage qu’un sentier ténu réconcilie, le massif que surplombent les nuages comme une menace de pluie torrentielle à peine aura-t-on commencé à gravir les sentiers, le piton rocheux dressé vers le ciel que sa noirceur momentanée isole de tous les autres sommets l’érigeant en guetteur, il capte l’attention, il nous guette et c’est toi finalement qui ne vois plus que lui

C’est la cascade aux embruns de fraîcheur après la descente sous une chaleur harassante, les yeux happés par les couleurs, les fleurs suspendues au-dessus des têtes ou à portée de main et qu’une main caresse, la résonance de la chute blanche au milieu de tous ces verts intenses, l’eau attrayante et les éboulis rocheux sur lesquels glissent les pieds effrayés avec, en plongée, la découverte de ce jeune couple qui joue dans un bassin tout proche

C’est une église massive blanche et grise vers laquelle convergent des groupes d’hommes et de femmes, des individus seuls qui y entrent ou qui en sortent, c’est une église et une foule un jour de semaine, une bâtisse adossée à la montagne qui selon l’angle de vue en occupe toute la hauteur et l’on s’attend à ce que la cloche batte son plein et annonce un drame autant qu’une fête

C’est un ex-voto sur la route à l’ombre d’un virage, un petit parvis et trois marches tachées de moisissures, de mousses d’humidité, un autel dressé sur un mur de céramique blanche, morceaux ajustés de matériau jadis lumineux sans doute aujourd’hui recouvert de salpêtre, et le regard avance vers une sainte mère envahie de voisins, de bustes et de têtes voilées ou chapeautées, de livrets de marbre ouverts sur des remerciements, de fleurs artificielles rouges et roses, alors que du mur où s’encastre la niche surgissent des fougères, des lianes, un crucifix cassé, et que la végétation enveloppe tout telle une voûte recélant un trésor 

C’est un restaurant que l’on voit de loin, Le petit randonneur, sur le trottoir ; dans un angle abrité à l’ombre des parasols plusieurs tables occupées, deux couples amis qui attendent une table en devisant devant l’enseigne, un autre couple en retrait que l’on installe d’abord, on n’entend pas les échanges, le soleil tape fort la lumière est accablante d’un blanc cinglant

C’est une serveuse souriante, jeune brune qui avance vers un couple de clients sous les parasols verts, dépose une carafe d’eau carnet en main, prend la commande, puis l’air subitement étonné, rit avec les clients avant de quitter la table pour revenir aussitôt

C’est une serveuse confirmée, assiettes sur un bras, bouteille de vin dans la main  gauche, qu’elle dépose sur la table du couple de clients, débouche d’un geste précis, on devine une remarque à leur adresse, quelque chose comme bon appétit, c’est un homme attablé qui lève la main sans attirer l’attention, c’est une femme en robe à fleurs qui se dirige vers le comptoir pour régler sa note et que deux hommes dévisagent

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, viendra nourrir un récit long en cours d’écriture.

© Marlen Sauvage 2021 – La Réunion – Cirque de Cilaos

Une vie en éclats (5) 1944 – « Oublier l’enfance ». Fiction

Le Cateau Cambrésis carte postale – https://www.youtube.com/watch?v=wNVCjfVfJbM

Tu as déposé ton baluchon sur le carrelage, le frôles de temps en temps du bout des pieds pour te persuader que tu en es là de ta vie. Derrière les carreaux impeccablement transparents de la cuisine, tu inspectes la rue d’En-Bas. Ce matin pluvieux d’octobre, les voisins rentrent chez eux avec sous le bras une baguette de pain ou la boîte enrubannée des desserts du dimanche, la demi-heure de huit vient de sonner au beffroi. Tu as depuis des mois imaginé ce départ, tes stratagèmes sans arrêt mis à mal par l’actualité quotidienne : les coups portés à ta mère – les bris de verre sur le carrelage, les fragments frappés par la lumière du soir, irisée de rouge, tes yeux happés par le spectacle écœurant, la frayeur de tes jeunes sœurs rassemblées sous la table de la cuisine – leur foi en toi, le grand frère, le sauveur – et les scrupules à échapper à cette fatalité quand toutes les trois et ta mère continueraient à vivre dans la terreur. Tu quitterais cette vie que tu n’avais pas choisie, – les images te hanteront longtemps mais tu n’en sais rien encore –, tu cesserais de trembler dès le retour du père de son usine, déjà la boxe que tu pratiquais en cachette te donnait confiance en toi, tu avais tellement rêvé de le cogner jusqu’à le laisser à terre, mais ce n’était pas une solution, non, partir, mais où commencer une vie ?, jusqu’à ce que tu apprennes le recrutement par les FFI dès l’âge de dix-huit ans. Te faire la belle à la barbe du tyran. Pourvu qu’ils arrivent, que tout cela n’ait pas été un coup d’épée dans l’eau, penses-tu, sans pour autant trépigner d’impatience. Et puis, le nez du camion des résistants apparaît au coin de la rue à vingt mètres de là, et ton cœur s’emballe un peu. Tu te baisses pour attraper ton bagage, un sac en toile rempli du minimum, jettes un regard à ta mère prévenue à son réveil, l’embrasses dans les cheveux, le temps de fermer les yeux, de t’imprégner de son odeur, et t’arraches à ses bras, te précipites à l’extérieur – le père travaille dans son atelier, rien à craindre – et sans un regard derrière toi, tu accélères le pas sur le pavé, tendu vers un rêve : quitter ta ville, oublier l’enfance. Tu cours et grimpes à l’arrière du véhicule, tends à un homme en treillis la lettre d’engagement où tu as imité la signature de ton père. Près de toi les autres engagés restent silencieux, tout est enveloppé dans une ouate grisâtre, dehors et dedans à l’intérieur de ton crâne ; tu sais que tu as bien fait, cela suffit à faire taire la douleur dans ta gorge et le battement intempestif dans ton plexus solaire. Le moteur hoquète, les façades de brique rouge se succèdent, n’en finissent pas de s’éloigner, et plus elles s’éloignent, plus les rues te semblent longues et ta fuite interminable.

Une fois à l’abri, adossé à la bâche, dans l’odeur de savon des jeunes engagés comme toi, défilent sous tes paupières fermées les façades de brique salies par le temps et les arrière-cours, l’usine textile où les femmes de la famille filent et tissent la laine, l’école où seule ta petite sœur n’a pas encore mis les pieds, le cinéma municipal qui pour quelques sous t’emploie comme ouvreur – tu n’iras pas ce dimanche, quand y retourneras-tu ? – et t’a donné non seulement le goût du septième art mais aussi tes premiers modèles masculins – Jean Gabin, Louis Jouvet, Michel Simon, Jean Marais… –, l’ancienne brasserie – l’antienne du père, rabâchée : « fermée l’année de ta naissance » – l’hôtel du Mouton Blanc, le palais Fénelon et son parc aux tilleuls centenaires, le marché couvert, l’ancien relais de poste au porche monumental, l’hôtel de ville, le beffroi et le campanile, avec le carillon qui rythmait tes journées et aujourd’hui ton départ, l’église, la vallée de la Selle… Epaule contre épaule, tu ressens les cahots de la chaussée dans ton corps en même temps que le corps de tes voisins – pieds ancrés au sol, tous bougent d’un même mouvement selon les accélérations – les virages, les arrêts, ton regard traverse le regard vide du jeune homme face à toi, et par bouffées, l’air s’épaissit de la crainte que quelque chose encore ne t’arrête dans ta fuite…

MS

A toi de croire à mes paroles…

Photo : Marlen Sauvage

Tu me voulais contraire à ce qui est enfoui ; du côté de la légèreté, de la subtilité, de l’éphémère, aussi disais-tu, l’éphémère garant de la sincérité, arguant de ces instants fugaces où l’essentiel peut s’avouer quand on sait qu’aucun lendemain ne nous exposera aux conséquences de nos aveux, mais aujourd’hui, regarde d’où je te parle… Que tu considères la terre où l’on m’a déposé ou le cosmos auquel tu me crois réunifié, c’est bien l’éternité maintenant qui leste mes paroles. Le fugitif relégué où toute fuite serait une gageure que l’on s’en tienne à la glaise qui colle à mes os ou à l’univers dont je renonce à trouver la sortie. A toi par conséquent de croire à mes paroles ou de mettre en doute cette authenticité qui t’est si chère, compte tenu des circonstances. Depuis mon ermitage, je contemple les vivants de ce monde, observe leurs bassesses, leur goût du drame et de la stigmatisation, leur nécessaire ostracisme… oh ! je n’ai pas échappé à cela, je te rassure, j’ai contribué de mon écot ravageur, alors que jeune et arrogant… c’est à la vieillesse – et à la mort aujourd’hui sans doute – que je dois d’avoir gagné en sagesse, après m’être cassé les dents, après avoir bâti des cathédrales dédiées à la confiance, à la confidence, à la spontanéité, à la force des mots, au prix de la bêtise souvent. Je n’accuse donc pas. Je suis du bon côté, par la force des choses. Et d’ici, je peux voir – l’avantage du lieu –, dessous les mesquineries, combien de peurs, de regrets, de discours flamboyants en guise de justification… autant de marche à reculons au tréfonds de soi, malgré les grandes gesticulations, pour finir par tourner la tête en tous sens à la recherche d’une approbation. Sais-tu qui repose désormais au fond de la terre, sais-tu qui était Cippe, l’as-tu cerné enfin ? Tu l’esquives, tu le bouscules, tu ne peux plus jouer des coudes avec moi, à moins de me rejoindre, et nous entamerons une discussion peut-être, et peut-être n’auras-tu pas le dernier mot, comme ici tandis que tu frappes ton clavier en m’écoutant monologuer. Tu me voyais aérien, pas gisant pas orant pas priant écrivais-tu, pas transi. Je suis tout cela à la fois aujourd’hui. Retourné à l’êtreté dont nous sommes tous sortis en pleine inconscience de ce qui nous arriverait en ce « bas-monde »… Et gisant aérien tant l’esprit se moque bien du corps pourrissant, retourné à la terre. Transi je le suis devant la monstruosité du monde, content de l’avoir quitté, mais inquiet de votre devenir, à vous qui finirez pas massacrer l’idéal qui traîne encore dans quelques poings levés, quelques slogans, quelques banderoles.

Codicille : Ce que m’a finalement raconté Cippe, ce personnage sorti des noms trouvés au hasard de la proposition n° 6, je n’en ai pas tout compris, je l’ai stoppé en pleines confidences il y a des semaines, et j’ai eu tellement de mal à retrouver sa voix.

Marlen Sauvage

En réponse à la 14 e proposition d’écriture de François Bon, été 2020… J’ai oublié son titre…

Pendant le sommeil

Photo : Marlen Sauvage

Je tressaute il dort et ne s’en rend pas compte seule elle près de lui sursaute à chacun de mes bondissements je suis la jambe droite celle qui ne s’est pas remise de la fracture du bassin mes tendons tendus comme fils de funambule se relâchent la nuit et je gigote à tout-va même sous sa main apaisante

nos doigts se réchauffent entre eux dans cette position croisée où il nous a placées en haut de son torse sous les phalanges les veines saillent longues et velues nous n’attendons qu’un effleurage le frôlement d’une autre peau d’une autre main peut-être ne sentira-t-il rien puisqu’il dort maintenant nous attendons

seule une caresse dans nos friselis noirs encore blancs surtout grêlerait notre terre d’accueil de pointes hérissées comme l’air frais quand il envahit la chambre vers cinq heures du matin

je reste obstinément fermée lorsqu’il tente de s’endormir et je m’entrouvre aussitôt que le sommeil le prend exhalant son souffle profond mes lèvres fines frémissent si peu si peu de chair me borde si peu de chair pour exprimer ma sensualité pourtant comme j’aime les baisers doux longs et humides qui me parcourent parfois

nous ne captons plus rien d’autre que les battements de son cœur son sang dans les veines et ce souffle si particulier obstruées la nuit venue par un bouchon de cire tenues éloignées du vrombissement des moustiques des rires lointains de touristes campant dans la montagne proche de l’aboiement du chien de la ferme voisine

j’ai déposé chacune de mes vertèbres harassées sur le moelleux du matelas depuis les coccygiennes jusqu’aux cervicales et mes côtes s’étalent et l’on n’espère rien de ma moelle spinale sinon qu’elle repose son long corps gris 

Codicille : un personnage qui dort, oui, c’est banal mais j’ai imaginé ce que quelques parties d’un corps abîmé pouvaient ressentir et nous dire si on les écoutait…

Marlen Sauvage

En réponse à la proposition n°12 de François Bon, « Journal du corps », été 2020.

Un matin comme un autre

Le fait que la douleur traverse encore mon corps abîmé par le seul fait que mon cerveau souffre ; le fait que dehors crépite la pluie en tachant les carreaux ; le fait que je ne parle à personne de ce qui s’immisce dans ma solitude, de ce qui me surplombe ; le fait que je ne supporte plus ces boules de cire dans mes oreilles et que je les ôte dès les premières lueurs du jour ; le fait que j’ai le sentiment d’avoir gâché tant de vies par le seul fait de mon égoïsme ; le fait qu’au loin la chienne tenue en laisse ne puisse plus venir me saluer, comme une brimade supplémentaire et que je prends ses aboiements pour un bonjour ; le fait que j’aurais voulu qu’elle m’offre son dernier souffle omettant le fait que l’on ne peut courir après des enfants blessés et tenir une main, voyez je mets en œuvre toute ma lucidité matinale ; le fait que des touristes s’accostent au carrefour et que j’entends leurs rires ; le fait que d’autres ont partagé la plénitude du silence de sa mort ; le fait que l’on dépose le pain en ce moment-même sur le seuil de ma fenêtre ; le fait que la mort soit un ultime au revoir à ce monde ; le fait que je déploie ma main droite sur le bord du lit pour tenter de me lever sans dommage ; le fait que je n’ai dit ni au revoir ni adieu à aucun d’entre eux ; le fait que la douleur vrille ma jambe à peine le pied au sol ; le fait que j’aurais eu besoin de leur sérénité devant la mort pour affronter le reste de ma vie ; le fait que la porte de ma chambre reste entrouverte laissant le jour perler ; le fait que je suis resté avec mes questions, mes regrets, ma culpabilité ; le fait que personne aujourd’hui ne me prépare le café ; le fait que les absents ont toujours tort ; le fait que la cafetière gémisse au rythme de mes pensées à moins que je ne lui prête ma souffrance ; le fait que le pardon ne regarde finalement que moi, je veux dire qu’il suffirait de me pardonner ; le fait que se baisser pour saisir une tasse fait de moi un vieillard avant l’âge ; le fait que je cogite perpétuellement ajoute à ma fatigue ; le fait que j’ouvre enfin les volets sur la montagne environnante et que cela suffise à installer la paix en moi.

Codicille : partie de mon personnage allongé de la précédente proposition… traversé par un chagrin dont je ne sais que peu de choses, lié à la mort de proches, et alors que j’ignorais le thème de la #13. Conscience d’être allée dans la tête du personnage, et d’engager en quelque sorte un monologue intérieur, ce qui n’était pas demandé, mais voilà…

Marlen Sauvage

(En réponse à la proposition d’écriture n°13 de François Bon, l’été 2020 « le fait que »)

Happy together

Photo : Marlen Sauvage – © MarcGuerra, « Soft Grey », détail

…alors elle se remémora. Une houle de corps, des jambes des langues qui s’ébrouent à la tombée du soir par le temps froid de mars. Un brouhaha de voix. Des groupes qui se dispersent. Dans la foule, eux deux, la tête vers le ciel dans un même mouvement. Plus de sept heures d’affilée dans une salle obscure… Le dernier mariage ; Dis, papa ; Au loin s’en vont les nuages ; Kristin Lavransdatter… Ils viennent de vivre plusieurs vies, empreintes de la sensibilité de Liv Ullmann, Markku Pölönen, Aki Kaurismäki, René Bjerke. Elle hume l’air en fermant les yeux, décrypte une affiche publicitaire et s’étonne qu’ici aussi on dise “biscotte”, mais nous sommes à Rouen, ma chérie, lui répond-il, comprenant cet étrange décalage qui l’a saisie alors que les films se sont succédé dans des langues étrangères devenues étrangement familières au fil de la semaine… Norvège, Danemark, Suède, Estonie, Finlande… La ville s’estompa, leur univers intime ne fut plus qu’un immense écran. Les pas dans les pas de l’autre, chacun replonge dans les images et les histoires, mélangeant les prénoms, les cinéastes, les pays, il leur faudra reprendre le catalogue du festival pour mettre de l’ordre dans leurs souvenirs. Ensemble ils rêvèrent de s’allonger, de plonger dans leur propre fiction. Il leur suffit de traverser la rue de la République à la sortie du Gaumont pour tomber dans la rue Saint-Romain et l’hôtel de la Cathédrale où ils élisent domicile à chaque rendez-vous cinéphile. Les scènes défilent comme des lambeaux d’images arrachées tandis que dans leur tête, lovés sous les draps, ils retrouvent la fraîcheur de la salle, le moelleux du fauteuil, son enfoncement, la main douce voisine à laquelle encore croiser ses doigts dans la nuit qui se pointe, et leurs mots se mêlent de plus en plus ténus pour échapper à la réalité et retomber dans l’imaginaire de leurs rêves intriqué dans celui des cinéastes. C’est à partir de là qu’elle collectionna les tickets comme autant de repères dans leur vie amoureuse, il en retrouve parfois, oubliés au fond d’un sac à main : Voyages, salle 3, il ne saurait plus dire où mais on lit encore le 26 novembre 1999. Le facteur, 1996, un 19 mai, à Valence, il s’en souvient, le public bavard massé à l’extérieur en file indienne, et un flash d’émotions auxquelles il ne peut attribuer un moment de l’histoire, salle 4, 18 h 07, dit encore le ticket bleu, on l’aurait préféré en VO ce film… On connaît la chanson, Nantes, 20 novembre 1997, 22 h au Katorza. C’était à Charolles, peut-être en décembre, ton père s’était endormi un peu, il nous a dit qu’il avait beaucoup aimé le film. Je le soupçonne d’avoir plus aimé encore être avec nous. Une autre salle et d’autres fauteuils rouges, la lumière qui décline au moment des placards publicitaires pour les commerces locaux et la soirée prochaine consacrée à la Chine… Il jeta un œil sur elle plongée dans la lecture d’une revue cinématographique, mais elle n’entend pas sa question, et il retombe dans ses pensées, la tête appuyée au dossier, perdu dans la contemplation du plafond noir au réseau compliqué de spots, dans un état second proche de celui de sa petite sœur il y a si longtemps, éblouie par Mary Poppins descendant du ciel sous son parapluie. Elle ne lit plus qu’entre les lignes, bercée par la musique de fond, une image la transporte, d’un petit gamin de Paris planté derrière un mur, avec Charlot, dévisageant un immense flic, elle tourne lentement la tête vers lui qui somnole, attendrie par le souvenir de ce courrier au timbre de Georges Simenon à la pipe qu’il lui avait envoyé, ou encore de ce collage de Manuel et Marie dans un film d’Anne-Marie Melville qu’ils iront voir, avait-il écrit au dos de l’enveloppe… Une autre fois, Hôtel des Carmes, dans le centre historique, entre la cathédrale et l’abbatiale Saint-Ouen, le parfum des jacinthes dans la cour intérieure, les murs anciens et les volets ouverts, la douche au rideau blanc, le marbre fissuré de la coiffeuse…  alors elle replia ses trésors, les enfouit dans la boîte à motifs colorés, Jude aux Halles de Paris, le 30 novembre 1996 à 21 h 20 ; La prisonnière espagnole, à l’Escurial, Paris, le 7 février 1998, plein tarif 18 francs, 18 h ; Jugé coupable, L’Isle Adam, 30 avril 1999 à 22 h ; The pillow book, 19 février 1997, Parnassien Salle 6 ; Box of moonlight, 6 août 1997, Beaubourg salle 6 ; No sex last night, le Denfert, salle 1 ; A vendre, Opéra 3, UGC Paris, 15 septembre 1998, 21 h 55… Le goût de la cerise, Abbas Kiarostami, palme d’or, festival de Cannes 1997 « Oh ! Que de temps où nous ne serons plus, et où le monde sera encore ! » Et leurs visages souriants à l’objectif d’une cabine photographique.

Codicille : des tickets de cinéma au fond d’une boîte et les revues conservées au fil des ans du festival du cinéma nordique de Rouen… Le titre de ce bout de roman en hommage à Wong Kar-Wai… Un passé cinéphile qui sert de trame à ce qui se passe dans la tête de deux personnages, au cinéma et hors cinéma, le passé simple qui permet la plongée dans un présent dépassé pour en conclure sans doute que la fiction (ou le rêve) a une fin.

Marlen Sauvage

(En réponse à la 10e proposition d’écriture de François Bon, l’été 2020, « au cinéma, sans histoire »)

Par le bois des lumières

Un petit tour sur les hauteurs de Nyons, une marche de deux heures environ où je traîne davantage, à l’écoute des bruits de la nature et dans le parfum des haies fleuries, saisissant une répartie au voisinage d’un gîte ou les confidences échangées sur une véranda en bord de route. A l’affût aussi des toponymes qui m’amusent ou me font rêver. Où je cogite sur les prochains ateliers en Cévennes et sur les propositions de l’atelier de François Bon.

Des oliviers derrière leur clôture électrique. Aucun trafic de sangliers par ici, contrairement à ce qui se passe sous le pied de « mon » tilleul (ci-dessous, à droite), aussi traversé par les câbles…

Après le chemin du Belvédère et la route des Guards, puis le joli lieu nommé Erfouette… la vue, toujours polluée par les poteaux et les fils électriques. Au loin, on aperçoit le plateau d’Angèle sur la droite. Au tournant, vers St-Rimbert, un panneau invite à faire attention aux poules sur la route… Pas de volaille par ici, mais trois en redescendant à proximité de la ville, autour d’un olivier où elles grattaient allègrement le sol.

La surprise des chemins vient souvent de la lumière. Sur celui du Rocher de l’Aiguille, elle joue avec les racines et les troncs des chênes verts, ouvre un porche sur la vallée avec une belle oliveraie et un bassin où ne coule plus aucune source.

La balade est rythmée par les champs d’oliviers parés de leurs filets verts en vue de la récolte, quelques vignes oubliées où je grapille des raisins pour la descente.

Et, partie vers 17 h, j’arrive à 19 h 20 sur le pont de l’Europe, face au pont roman jeté sur une Eygues asséchée.

Texte et photos : Marlen Sauvage