Construire une ville… – compte triple

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10 A – Dans un ultime carton, tout au fond, une pochette plastique transparente protégeait une écriture noire et penchée qui donnait une recette détaillée de couscous. Celle-ci venait du Maroc où il y en avait autant que de familles, comme pour la ratatouille en Provence…  Instantanément, la couleur dorée de la graine excita ses papilles, sous la langue elle retrouva la texture gonflée d’eau safranée salée, de beurre rance et d’huile ; les légumes fondants qu’avaient respectés la cuisson étagée dans le haut couscoussier ; la sauce à l’harissa trop piquante pour les enfants mais dont vibrait encore dans son souvenir la couleur vermillon ; le parfum d’épices, qu’elle associa dans une vision multicolore aux pigments découverts bien plus tard sur les marchés indiens, aux saris magnifiques des femmes qui lui rappelaient le safran, le curcuma, la cochenille, les ocres, la garance, le cinabre ou l’indigotier – et, oscillant entre mémoire de voyages et images confuses de l’enfance, toutes saveurs maintenant répandues dans sa bouche, elle les revit tous, attablés dans les rires et l’illusion d’un bonheur durable, à l’ombre des chênes touffus.

10 B – Devant la maison cévenole poussait un mûrier noir, couvert de fruits violets – qu’elle laissait aux oiseaux dès le mois de juin –, mordoré à l’automne avant que ses feuilles ne parsèment délicatement le sol. Le regarder lui suffisait. Le mûrier de l’enfance était blanc, elle ne se lassait pas de l’enlacer, de poser le front sur son tronc rugueux, d’en suivre délicatement les méandres de l’écorce. Ses fruits longs et sucrés collaient aux mains dès la fin du printemps, ils lui rappelaient de gros vers translucides qu’elle ne se résignait pas à goûter. Sans doute les deux arbres avaient-ils rempli en leur temps la mission de nourrir de leurs feuilles les magnans – ces gros bombyx du mûrier – qui fourniraient le cocon. Quel destin renfermait celui qu’elle avait un jour tenu longuement, rugueux sous la pulpe des doigts, à quel moment la dernière Parque trancherait-elle le fil de soie, déjouant son instinct de vie, son optimisme, ses projets ?

10 C – Gauloise. Bleue. Des cendriers dans chaque pièce. Le tabac brun qui accompagne toutes les discussions, les engueulades, les signatures au bas du carnet scolaire. Pas une fois enfant elle n’a toussé, enveloppée de cette fumée stagnant dans l’air. Une présence éthérée.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – bande-son

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Au début du souvenir, tout n’était que silence, la torpeur abrutissante écrasait le son dans une dominante bleue. Calme plat. Aucune mémoire auditive de ce temps-là. A rechercher les bruits du passé, ceux d’un autre lieu s’imposaient ; dans une vallée tôt le matin le jasement du geai jaillissant des fourrés, le braiment des ânes de la Baume, le bêlement des brebis, le béguètement des chèvres bondissant de bancels en murets que Sully emmenait d’un pas sûr à travers les prés jusqu’au gardon, le brame du cerf, rare, rauque et bref ou mélancolique à la saison des amours, le chuintement de la chouette à la tombée de la nuit ou le grommellement du sanglier solitaire quand on ne distinguait plus un châtaignier d’un bouleau. Mais ici, dans l’effort de mémoire, devant la haute bâtisse, il fallait tendre l’oreille pour enfin discerner le grésillement des grillons ou la stridulation des cigales, premier chant de la nature claquemuré dans le souvenir visuel, et puis très vite se recomposaient le roucoulement des pigeons qui s’étaient multipliés alentour, le babil de la pie accueillant les visiteurs sur la rampe de l’escalier, le caquetage des poules au-delà de la cour, le craillement des corneilles dans les champs, le jappement des chiens venu des fermes isolées, le chicotement de la souris rattrapée par le chat… Toute une mise en scène avant les voix perdues, enterrées, disparues, enfouies dans les replis du temps, et se précipitaient alors à la mémoire, sans chronologie, en masse, dans un chevauchement chaotique, les leçons qu’ânonnait la grande sœur sur un coin de table de la cuisine ; les comptines inventées par la plus jeune ; les cris époumonés de la mère pour que cessent les chamailleries, l’imitation du clairon par le Pater, le dimanche, du haut de l’échelle de meunier qui descendait dans leur chambre ; le feuilleton radiophonique quotidien mais impossible de se rappeler le moindre titre, le moindre acteur, rien d’autre qu’un son typique de ces années-là, une façon de parler peut-être – mais peut-être aussi reconstituait-elle un souvenir de toutes pièces –, pourtant elle revoyait l’appareil et les oreilles captives ; les informations du soir sur l’unique chaîne de télévision et le silence religieux des dîners ; le générique de feuilletons suivis sagement assises dans un canapé de Skaï marron – Thibaud ou les croisades et le galop des chevaux ; Rintintin et le son de la trompette ; Ma sorcière bien-aimée – ta lam, ta lam, ta lam tam tam ta lam (les trois sœurs s’entraînaient à remuer le nez) ; la voix off des Envahisseurs… « des êtres étranges venus d’une autre planète » ; L’Homme du Picardie et sa rengaine terriblement nostalgique, la lenteur du feuilleton, le sillage de la péniche ; la musique saturée des Incorruptibles et celle de Daktari aux djembés entêtants ; le concerto de l’Empereur sorti d’un 33 tours posé sur le Teppaz, qu’écoutait sa mère dans la pièce voûtée du rez-de-chaussée – était-ce déjà une cuisine alors ? –, et dans une explosion de couleurs et de frissons, la magie psychédélique d’Atom Heart Mother…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Il pleut

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Ici pas de Pontias dès six heures du matin, tonique et frais, pour purifier le ciel, bercer le sommet des platanes et faire palpiter les enseignes crantées des vitrines, pas d’oiseau au ras des toits traçant sa route quotidienne ni de réveil sensuel de la peau à l’ouverture de la fenêtre. Ici, c’est un souffle rageur qui agace le figuier aux branches souples – et elles balayent le sol poudreux dans de grands balancements, perdant alors leurs fruits les plus fragiles, petites vésicules vert pâle roulant en tous sens – ; ici les rafales se succèdent et renvoient se terrer chez eux les petits animaux de la campagne ; couchent les blés et les coquelicots ardents, les lavandes à peine fleuries ; remuent une tuile sur le toit ; déplacent dans la chênaie son tapis de feuilles craquantes et rousses ; font tourbillonner la poussière sèche et blanche de la cour en phénomènes météorologiques distincts ; giflent les joues, rudoient les cous, dégarnissent les crânes ; transpercent les tympans ; déclenchent des maux de tête frénétiques ; ici c’est un air en colère qui pousse l’eau que tu tires à la pompe hors de son filet – la forçant à esquiver le seau que tu maintiens à grand peine avec le genou, te gratifiant d’embruns mordants – ; subtilise de tes mains le courrier que tu venais de récupérer – et te voilà sautillant, posant un pied ici, un pied là, perdant contre le vent – ; te freine dans ton élan, violente ta direction. Ici, c’est le mistral, le faiseur de ciel bleu, ce ciel qui t’invitait à dépasser la cour, à prendre le chemin pour ailleurs. Et tu te dis, à écouter son déchaînement, que c’est le mistral peut-être qui t’a éloignée si longtemps, et son appel qui t’a ramenée.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – là tout auprès mais

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Longtemps elle avait cru que la ferme Donnadieu se tenait à la gauche du chemin, tout au bout, près du figuier aux figues violettes qu’elle chapardait par-dessus le mur. Un jour où il avait fallu s’y rendre – il fallait appeler un docteur pour la petite qui s’était entaillé le pied dans la vitre épaisse de la verrière – elle s’était trompée. On l’avait envoyée en face dans la grande baraque qui longeait alors la route et montrait son profil de pierres mal jointoyées avec son grand pignon aveugle qui surplombait les alentours. Elle avait frappé plusieurs fois au portail immense, sans réponse. Avait poussé l’énorme battant de bois, s’était avancée dans une cour plantée de deux tilleuls, proprement dallée, quand elle ne vit pas arriver sur elle la propriétaire du lieu. Elle se souvient bien de sa jupe qui lui battait les mollets, du tablier à motifs jaunes et violets dans lequel elle s’essuyait les mains, sans doute parce que sa timidité l’empêchait de lever les yeux vers la femme. Elle dut pourtant lui jeter un regard oblique, apercevoir son visage âpre dans l’ombre portée des tilleuls, lui expliquer d’une traite ce qui était arrivé, la suivre peut-être à l’intérieur, s’étonner de l’infranchissable fadeur de l’endroit qui respirait une précarité raide. Tout cela elle l’imaginait aujourd’hui. Madame Donnadieu n’avait plus de voix, impossible de retrouver la voix en même temps que le visage, tout s’était dissous dans son souvenir, tout avait fondu dans le désarroi du moment. Elle visualisait pourtant encore un rebord de fenêtre sur lequel un rouge-queue s’était posé furtivement, et le rai de soleil sous la porte d’entrée. Mais au-delà, là où elle se trouvait dans ce souvenir lointain, à portée de mémoire, rien, que de la tristesse lourde comme un caillou.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Noms propres

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Inévitablement, le présent s’était immiscé dans le passé. On avait rétréci le chemin et avancé le portail avant le dernier virage. La maison apparaissait en discontinu derrière un carré de troncs d’arbres qui en gardaient la façade, s’allongeant sur sa gauche de trois bâtiments contigus et bas que reconstituait son regard troublé… Au portail, sur un pilier, un carreau de calcaire indiquait la Gentone, en lettres manuscrites. On avait écrit ce nom, entérinant une origine qui en d’autres temps s’apparentait aux frères « Jean ». Seule l’oralité aurait conservé le mystère du lieu. La Gentone oblitérait la Jeantone. Comme si le passé n’oppressait plus le présent, quand on l’avait exhumé ailleurs… Dans le village, une rue portait le nom de « Carriero Eugèni Martin, félibre, pouèto, païsan », maire durant vingt-cinq ans (Eugène Martin, c’était l’identité d’hommes de sa famille. Montségur et la Gentone tissaient avec elle des liens secrets qu’elle traquait dans les moindres replis de son arbre généalogique à moins que ce ne fût dans son imaginaire. Et tant pis si le pays comptait près de 300 000 Martin !) ; un lotissement des Chênes s’était bâti sur une chênaie déracinée ; un bar, Le Diamant noir, honorait le trésor local qu’on se disputait encore cinquante ans auparavant sur la place du marché ; des gîtes avaient poussé dans le chant de la langue du cru, Lou Nis ; d’autres noms portaient la mémoire de lieux anciens – Le lavoir du Lauzon, le Moulin de Montségur… « En fait, l’heure qu’il est n’est pas toujours ni partout la même », écrit  Pierre Bergougnioux. Son présent à elle, circonscrit dans une vingtaine d’années, se heurtait à l’actualité des lieux, aux changements qu’ils avaient subi, à la volonté d’innover, à l’air du temps, à la vie tout simplement ; elle ne savait plus si le présent qui était le sien, figé dans l’épaisseur des années, ne souffrait pas aussi de sa mémoire défaillante, si Mialouze, les Barquets, Couriol, La Combe d’Hugues promenaient leurs noms dans son imagination déjà au temps de ses dix ans, tout ce qu’elle savait, c’est que l’épicerie Masbeuf, la ferme Reboul, la maison des Benoît, la famille Donnadieu dont elle rêvait adolescente que Marguerite Duras y ait vu le jour, tout cela avait disparu.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Se retourner

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Contre-champ. Alba spina. Une haie comme une barrière infranchissable, épineuse, dans le virage, le long du chemin. Des fleurs en bouquets blancs éphémères éclaboussent l’air de leur parfum. Fleurs de mai, mois de Marie. Dans le temps on disait de l’aubépine que c’était la plante du cœur, on buvait en infusion ses fleurs en bouton. Gros plan. On s’y déchirait les doigts. Les fruits rouges, « poires d’oiseau », feront le bonheur des fauvettes et des merles avant celui des enfants. Plongée. Un champ, un bois, quelques maisons de part et d’autre de la voie de chemin de fer aux traverses enfouies sous les herbes, encore des maisons, la chapelle Saint-Jean, la route droite qui monte vers le village, Montségur, l’église, le clocher, l’école, l’épicerie… On n’en fera pas le tour aujourd’hui de ce village d’enfance. Retour à la haie d’aubépines. Travelling. A droite, le bois de chênes truffiers dans lesquels la petite fille grimpait pour lire ses livres et oublier la vraie vie. En plongée, un champ de lavande qui strie le paysage de ses rangées violettes, un sentier le suture à un bois de chênes sur sa gauche, traversé par les écureuils tôt le matin, et mène chez les D., au destin tragique. Travelling arrière. La petite fille descend de l’arbre et court jusqu’à la maison. Elle jette un regard derrière elle, sur sa droite, vers le jardin où poussent déjà les fèves et les petits pois ramés, mais c’est l’appel du coq qui la surprend à cette heure de l’après-midi, et son regard scrute le poulailler où quelque chose d’anormal se déroule à en croire le chahut des poules et leurs caquetages, et retournant le visage vers la façade de la Gentone, ses yeux effleurent les toilettes sèches, l’amandier, les clapiers, la niche du chien, et baissant les yeux, le bord du bassin, alors elle rentre finalement, poussant la porte d’entrée, dans la maison qui l’absorbe.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Construire une ville… – Image

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D’ici, d’abord, le toit dans le ciel provençal, aux tuiles romaines de terre cuite orangée, pain brûlé, plus claires par endroit, un toit en pente douce, sans gouttières, y en avait-il alors ? Pleuvait-il en rideaux l’été des gros orages aux fenêtres carrées ? C’est la hauteur de la maison qui appelle le regard vers le haut, un regard d’enfant, sans doute. On dit de toute maison qu’elle est perdue quand son toit s’effondre ; dans le souvenir, celle-ci tient par son toit reconstitué, rassemblant les deux parties gauche et droite, alors que la première image était bien celle d’une bâtisse bancale, négligée à gauche, laissée aux ronces, aux oiseaux, aux rats peut-être, aux détritus. Les pierres blondes irrégulières de la façade resurgissent de l’enduit dont on a voulu les recouvrir, volonté bourgeoise des derniers occupants, et tant pis pour les interstices où se glissent insectes volants et fourmis en longs convois cheminant du mûrier tout proche, appuyé au coin droit de la bâtisse, jusqu’à un grenier provisoire. Le souvenir exige la pierre nue. La première image. Les fenêtres deux par deux à chaque étage – il y en a deux – et deux fenestrons sous le toit, qui donnent sur le grenier, une fenêtre encore et une porte au rez-de-chaussée. Les linteaux de pierre calcaire, nus de toute attache, de toute tentative d’installer quelque volet. La largeur des murs, avoisinant le mètre. La fierté des propriétaires. La fraîcheur en été.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Construire une ville… – Revenir

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Dans le dernier virage du chemin de poussière ourlé de genêts, après avoir traversé un bois dense de chênes truffiers aujourd’hui rabougris, on ne peut que la contempler, solide, carrée, installée là depuis des siècles, jetant sur le paysage alentour – champs de lavande, de blé parsemé de coquelicots et de bleuets, de thym – ses regards de fenêtres sans volets. Elle a laissé la voiture sur la route, le long de l’ancienne ferme des Donnadieu, elle a fait le chemin à pied, et c’est de ce dernier virage qu’elle la contemple. Elle sait sur l’autre mur la montée d’escaliers,  la cave au-dessous et sa double porte cintrée, la verrière minuscule aux carreaux translucides au bout du grand balcon. Comme à chaque visite, quelque chose l’étreint, qui part du plexus et monte dans la gorge, et c’est un flot d’images accumulées qui se superposent, jouent des coudes et se bousculent jusqu’au présent. Devant elle, le portail qu’il faut passer, et puis la cour aux herbes drues, la pierre de meule abandonnée, la pompe à eau de métal vert à la gueule rouillée, patinée à l’endroit où se posait la main, les roses trémières blanches et pourpres que le mistral agite et fait ployer. Il lui suffit d’un saut dans le temps pour voir encore la partie gauche en ruines, sans plus de charpente, offerte aux intempéries, les pierres de voûte disjointes, l’amas de ferraille entreposée à l’entrée d’une cave. 

Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Générique&Expansion. Avec Claude Simon

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Dans l’immense réfectoire, les dalles de pierre grise jumelles à l’origine se sont parées d’une identité spécifique au cours du temps, les pas leur ayant infligé de doux enfoncements, abrasant le granit, en patinant la croûte grenue, et l’on ne sait à quoi attribuer les auréoles de rouille ici et là, pareilles aux anneaux d’une chaîne déposée au sol, oubliée pendant des lustres. Des fissures superficielles où s’accumule la poussière strient les longs pavés (mais c’est une boue qui jointoie les pierres là où l’eau a suinté des plafonds abîmés, tout contre les murs) quand d’autres se crevassent de lésions ulcéreuses, à se demander quelles charges les ont altérées ; et aux nids-de-poule qui marquent le seuil de la pièce, face à la cheminée, si des carrioles lourdes de bois ne les ont pas blessées pendant leurs traversées. Une dalle, près de l’âtre, porte sur sa longueur l’empreinte de lignes gravées, parallèles, légèrement recourbées en fin de parcours, d’où semble surgir la pointe d’une épée qui entaillerait le drapé de granit.

Son mal de tête s’estompe, heureusement ; il a dû s’allonger après le repas de midi, une heure à remâcher la honte de la veille, à regarder le plafond immense et si haut, troué de taches brunes, pour finalement s’assoupir dans le brouhaha des bavardages. Aussitôt réveillé, il lui a fallu repriser une chaussette pendant le bref temps de vacance avant son tour de garde. Il dépose l’œuf en bois jaune, dur, strié de veines claires, l’aiguille et la bobine de fil marron dans la boîte de biscuits Brun, jaune et noire, que lui a donné sa mère, et remet le tout dans sa valise posée à même les dalles de granit. Hier soir, après la fête entre soldats, après le vin rouge et le cognac, il a buté dans le creux de la pierre, tête la première sur son casque près de sa paillasse, et selon les dires de ses camarades, il est devenu comme fou, parlait de tuer tous les Boches, ils étaient quatre pour le tenir, et après des compresses froides et du café salé, dans le désordre encore de ses pensées, il se souvient avoir eu peur de la prison. Au contraire, ses supérieurs ont salué la vigueur de ses dix-huit ans et calmé ses craintes. Alors qu’il lace ses bottines, son regard croise un papillon à la livrée noire et orange, parsemée de taches blanches, habitant du lierre grimpant sur l’aile du château de la Guette où la compagnie est cantonnée. L’insecte, une Vanesse vulcain, gît dans une petite dépression que ses ailes occupent toute, les courbes orangées de sa robe rappelant – mais avec éclat – les auréoles rouilles qui parsèment les dalles à cet endroit de la salle.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier Hiver 2017 de François Bon. Présentation et sommaire du cycle Vers un écrire-film ici

 

En amont de l’histoire. Stéphanie Rieu

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Sur le grand panneau peinturluré à l’entrée du village, on voit une péniche paisible, le canal vert et immobile, des platanes plus que centenaires, immuables et dignes encadrent joliment l’image qu’on croirait presque d’Epinal. « Un village aux portes de Toulouse » clame gentiment le slogan en lettres déliées. Sur le mur d’un salon quelconque et sans caractère, vignette anecdotique crachée par la télé, l’extraordinaire énergie libératrice d’un peuple qui fracasse et escalade les gravats du mur passe presque inaperçue dans le brouhaha des routines. Des mains se tendent et se rejoignent pendant que sur la grosse scène, tout au fond, des chanteurs, des musiciens accompagnent en hurlant à la lune, le mouvement de la foule. Nous sommes en 1989 et le mur de Berlin vient de tomber. A la campagne, on a beau célébrer le bicentenaire de la Révolution, planter des forêts en forme de dates devant toutes les écoles, au sein des familles, ça ronronne pas mal, ça suit son petit bonhomme de chemin, ça se consume en consommant doucement, le choc pétrolier est passé par-dessus les belles envolées et a mazouté les rêves sans aucun scrupules. Où placer alors ces frissons qui nous gagnent en voyant le mur qui s’écroule ? Comment dire la joie qui nous emporte à l’idée, peut-être bien naïve, que la décision de réunir est venue de vrais gens et pas d’un capital qui rampe et avance vers nous lentement ? Comment faire face à cette époque qui absorbe la contestation pour la rendre neutre et placide, qui autorise la parole pour qu’elle ne change surtout plus rien ? Comment inscrire dans ce lieu si paisible et si débonnaire la force des convictions qui battent en nous et ne demandent qu’à jaillir ? A voir le grand mur qui tombe, on ferait bien tomber les nôtres si seulement on en avait une vision claire. L’ambassadeur du Burundi parade dans la région, et c’est un événement. Il organise des conférences dans les collèges de la circonscription. Personne, dans le monde des professeurs, ne soulève d’objections au fait qu’il est membre d’une dictature. Les parents pensent qu’on en fait toujours trop, on ferait mieux d’écouter en classe. Les plus jeunes ont le droit d’assister au spectacle de sa grandeur, ils pourront poser des questions à la fin du discours. Pas les grands. Alors, on proteste dans les couloirs. Rien à faire, question de planning, d’occupation de salles, rien à voir avec nous. On s’arrange pour faire passer aux petits frères et aux petites sœurs,  des morceaux de papier farcis de questions importunes griffonnées à la hâte dans un semblant d’AG et on écoute derrière la porte, on est prêts à en découdre, on attend sa réaction. Silence. « Touche pas à mon pote ! », clame la main jaune sur nos blousons. Mais aucun de nous ne sait qu’une grande marche populaire est en route vers Paris pour dénoncer le racisme. On est en campagne c’est encore Waterloo,  le bruit est loin, le Liban encore plus, les adultes sereins au milieu de ces mots qui servent à endormir et à vendre de la paix sociale au rabais. Le système s’empare sans vergogne des fulgurances et des sursauts et leur tamponne un code-barres dans le dos. Au suivant ! C’est la chute du mur, c’est la fin du politique. La machine est en route et tout devient marchand, culturel et sans échelle de valeur. Alors, nous, les oisillons trop crédules, on hurle de rire en bande organisée pour se blottir en pleurant juste après dans les bras des icônes d’antan, récupérées dans les poubelles de nos aînés, Che Guevara, Bob Marley, Ferré, des cœurs purs et étincelants de vigueur, loin des adultes en sommeil qui laissent vendre aux plus offrants les cendres de leurs rêves en se félicitant mutuellement d’avoir gagné la guerre et vu Mai 68.  Qu’il y aurait-il encore à vivre après ça ?

Texte : Stéphanie Rieu
Photo : Moerschy, 2014 – CC0 Creative Commons

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage