La fin du monde

La thèse était qu’un régime absolutiste ne pouvait exister et se maintenir que s’il contrôlait le pays jusque dans ses pensées les plus intimes, chose irréalisable car, malgré tout
ce qu’il était possible d’inventer en matière de contrôle et de répression, un rêve réussirait un jour à prendre forme puis à s’évader, et alors on verrait naître une opposition, là où
on ne l’attendait pas, renforcée dans le combat clandestin, et le peuple qui naturellement se porte à accorder sa sympathie à ceux qui combattent la tyrannie la soutiendrait dès lors que la victoire lui paraîtrait une hypothèse crédible. Le moyen pour le pouvoir
de conserver son absolutisme était de prendre les devants et de créer lui-même
cette opposition puis de la faire porter par de véritables opposants, qu’il créerait
et formerait au besoin et qu’il occuperait ensuite à se garder de leurs propres opposants, des ultras, des dissidents, des lieutenants ambitieux, des héritiers présomptifs pressés
d’en finir, qui de partout surgiraient comme par miracle. Quelques crimes anonymes
par-ci par-là aideraient à entretenir la machine de guerre. Etre son propre ennemi,
c’est la garantie de gagner à tous les coups. La chose était certainement difficile à mettre en place mais une fois lancée elle tournerait d’elle-même, tous croiraient
à ce qu’on leur donnerait à voir et personne n’échapperait à la suspicion ni à la terreur. Pour que les gens croient et s’accrochent désespérément à leur foi, il faut la guerre,
une vraie guerre, qui fait  des morts en nombre et qui ne cesse jamais, et un ennemi
qu’on ne voit pas ou qu’on voit partout sans le voir nulle part.

Boualem Sansal, 2084 La fin du monde, nrf, Gallimard, 2015, pp. 104-105.
© Editions Gallimard 2015

Ce que j’emprunte à Aragon

Pour toi, le tu de mon histoire…

Tu m’as trouvée* comme un caillou que l’on ramasse sur la plage
Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l’usage
Comme l’algue sur un sextant qu’échoue à terre la marée
Comme à la fenêtre un brouillard qui ne demande qu’à entrer
Comme le désordre d’une chambre d’hôtel qu’on n’a pas faite
Un lendemain de carrefour dans les papiers gras de la fête
Un voyageur sans billet assis sur le marchepied du train
Un ruisseau dans leur champ détourné par les mauvais riverains
Une bête des bois que les autos ont prise dans leurs phares
Comme un veilleur de nuit qui s’en revient dans le matin blafard
Comme un rêve mal dissipé dans l’ombre noire des prisons
Comme l’affolement d’un oiseau fourvoyé dans la maison
Comme au doigt de l’amant trahi la marque rouge d’une bague
Une voiture abandonnée au beau milieu d’un terrain vague
Comme une lettre déchirée éparpillée au vent des rues
Comme le hâle sur les mains qu’a laissé l’été disparu
Comme le regard égaré de l’être qui voit qu’il s’égare
Comme les bagages laissés en souffrance dans une gare
Comme une porte quelque part ou peut-être un volet qui bat
Le sillon pareil du cœur et de l’arbre où la foudre tomba
Une pierre au bord de la route en souvenir de quelque chose
Un mal qui n’en finit pas plus que la couleur des ecchymoses
Comme au loin sur la mer la sirène inutile d’un bateau
Comme longtemps après dans la chair la mémoire du couteau
Comme le cheval échappé qui boit l’eau sale d’une mare
Comme un oreiller dévasté par une nuit de cauchemars
Comme une injure au soleil avec de la paille dans les yeux
Comme la colère à revoir que rien n’a changé sous les cieux
Tu m’as trouvé dans la nuit comme une parole irréparable
Comme un vagabond pour dormir qui s’était couché dans l’étable
Comme un chien qui porte un collier aux initiales d’autrui
Une femme** des jours d’autrefois emplie*** de fureur et de bruit

Aragon, Le roman inachevé

Dans la version originale : *“trouvé”, **“Un homme” et *** “empli”.

 

 

« Chaque arbre est un dessin d’herbier »

Un concours de nouvelles sur le thème de l’arbre, si cela vous dit. Il faut aller voir là :

http://www.marelle05.fr/livres13/livres13.html

Nota : la phrase-titre de cet article est issu d’un poème de Sylvia Plath « Arbres d’hiver » :

« Les lavis bleus de l’aube se diluent doucement./Posé sur son buvard de brume/Chaque arbre est un dessin d’herbier–/Mémoire accroissant cercle à cercle/Une série d’alliances. (…) » in Arbres d’hiver, Sylvia Plath, nrf, Poésie/Gallimard, 1999.

A lire, à connaître !