Une éternelle renaissance, Monique Fraissinet

Salut montagnes bien aimées,
Pays sacré de nos aïeux.
Vos vertes cimes sont semées,
de leurs souvenirs glorieux….


Je suis née au creux d’une vallée cévenole, pile au milieu du vingtième siècle. Ce jour-là, le froid raidit et blanchit la campagne. Ma mère s’est accouchée, ma grand-mère paternelle est là, elle est la femme qui sait faire, la sage-femme est arrivée juste à temps. Dans la chambre, un petit réchaud tente de maintenir un peu de chaleur.  Mon père devient père. 

Couchée dans mon berceau garni de tulle rose, je suis emmaillotée telle une momie, la buée qui sort de nos bouches va se coller sur les vitres dégoulinantes.

 Les doigts de mon grand-père paternel s’activent dans la fabrication des sabots qui chaussent la moitié de la population de cette contrée. 

Les « sabots de Numa ». Les plus petits les portent pour aller à l’école, les plus grands ne les quittent que pour aller se coucher. Les bruits de leurs pas résonnent sur les chemins et les sentiers caillouteux. Collés derrière leurs charrettes chargées de bois, de foin, de fagots, de paille, ils avancent cahin-caha au rythme des attelages et des saisons. Vivre, s’accrocher au dur labeur qui transforme leurs corps anguleux, ne jamais lâcher prise. Economies de paroles, cœurs charitables. 

Aujourd’hui je n’ai plus froid, je regarde la fenêtre de la chambre où je suis née, je m’entends pousser mon premier cri. Mes parents et mes grands-parents étaient sûrement heureux. Les murs sont vides maintenant.

Refrain

Esprit qui les fit vivre,
Anime leurs enfants
Anime leurs enfants
Pour qu’ils sachent les suivre.

On n’entend plus les roues cerclées de fer des charrettes, on n’entend plus les clochettes des chèvres et les clarines des vaches qui dévalent les pentes pour venir s’abreuver au Tarnon, mais on entend toujours le silence, le silence frémissant de la nature, les feuilles des peupliers qui se frottent au gré du vent, le chant de la rivière, les glouglous, les roulis, les clapotis. Quelques poissons font du surplace quand soudain une truite jaillit, une envolée vers le ciel, pour se laisser retomber un peu plus loin, dessinant en surface des cercles concentriques. Une loutre sur la plage de galet est couchée sur le dos, dans ses deux pattes avant elle tient un poisson qu’elle dévore.

Ce printemps de confinement m’a restitué le silence de mes jeunes années, c’était ce même silence qui remplissait la vallée bruyante de sa vie sans cesse renouvelée.

Redites nous grottes profondes,
L’écho de leurs chants d’autrefois ;

Nos veillées cévenoles ne sont pas ensevelies à jamais, elles sont revenues en même temps que sont venus ou revenus ceux qui cherchent la vie paisible, ceux qui disent vouloir donner un sens à leur vie, loin des tumultes et des désordres de la ville.  Il y a même ceux qui, durant un mois de l’hiver, suivent le festival de Contes et Rencontres, chansons, théâtre, contes, musiques d’ici et d’ailleurs. Ce pays nous convient bien, il n’y a pas de solitude hivernale. J’ai vu, un soir, chez l’habitant, une petite fille très attentive, assise sur la pierre à côté de l’âtre, elle battait du pied en écoutant la musique, le chien roulé en boule à ses pieds. En elle, c’était moi.

O vétérans de nos vallées,
Vieux châtaigniers aux bras tordus,
Les cris des mères désolées,
Vous seuls les avez entendus.

C’est l’automne, les châtaigniers laissent éclater leurs bogues. Le sol est parsemé de ces boules piquantes, béantes, laissant entrevoir leurs fruits arrondis et sombres à la petite tête plate plus claire. Je me penche, comme s’est penchée ma grand-mère et les femmes d’avant, leurs têtes chenues, toutes de noir vêtues, portant le deuil depuis leurs vingt ans. C’est à elles que revient la dure tâche d’aller châtaigner. Elles rentrent à la maison, les doigts meurtris, les corps fatigués de leurs efforts. Faut nourrir les gens et les bêtes. L’arbre à pain porte bien son nom.

Les hommes sont dans les champs, c’est la saison pour ramasser les pommes de terre et cueillir les pommes dans les vergers.

En face de moi, un châtaignier au tronc creux, une large brèche ouverte par la foudre, symbole d’une paradoxale fragilité. J’entre dans l’âme de l’arbre, j’en sens les vibrations, je l’écoute gémir et grincer, c’est pour moi un enchaînement d’émotions vives, je souffre avec lui, je pose ma main sur ce qui reste de l’aubier brûlé par les écobuages mal contrôlés, je tente d’apaiser sa souffrance en même temps que j’entends la souffrance de tous ceux qui sont passés par là, sous ce châtaignier, plus que centenaire, toujours vertical, qui puise encore sa force et son flux vital dans la terre pauvre des Cévennes schisteuses et continue à vivre avec sa blessure ouverte qui jamais ne se refermera. Les blessures des femmes sont silencieuses, comme les blessures du châtaignier, elles restent ancrées dans leurs corps, s’apaisent, peut-être, et la vie continue.

Je marche silencieusement dans leurs pas, mesure l’air qui pénètre mes poumons, fixe un grand moment les rayons du soleil qui modifie l’aspect des feuillages et noircit les troncs des châtaigniers, accepte ce vent doux qui caresse ma peau et s’infiltre précautionneusement dans mes cheveux. Mon aïeule, ma bisaïeule et ma trisaïeule, et d’autres avant, étaient là. Aujourd’hui c’est moi, ainsi file le temps. Je pousse un énorme soupir. Mélancolie ou la satisfaction d’être là, je n’en sais rien, un peu des deux sans doute.

Suspendus aux flancs des collines,
Vous seuls savez que d’ossements
Dorment là-bas dans les ravines,
Jusqu’au grand jour des jugements.

Le hameau de Grattegals © Monique FraissinetLe hameau de Grattegals © Monique Fraissinet

Adossé aux flancs de la colline, se cramponnant aux rochers schisteux, regardant passer depuis plus de cinq cents ans la rivière Tarnon, le hameau familial de Grattegals, plus communément dénommé « Le moulin de Grattegals » puisqu’il y a un moulin à eau depuis la fin du Moyen-Âge. Les roues à aube tournent encore et plus que jamais, trois meuniers ont pris en main la mouture des céréales et des châtaignes. Notions récentes d’agriculture biologique, raisonnée, avant la question ne se posait pas. Tout était si naturel.

Ceux qui ont vécu à Grattegals depuis des temps reculés y sont restés post mortem, la religion protestante les  a définitivement attachés à cette terre. Les cimetières privés familiaux cévenols sont les témoins de l’histoire des Cévennes. C’est un siècle et demi de l’histoire de ma famille que je feuillette sur les stèles gravées. 

Les sols en terrasse, soutenus par les murs des bancels construits en pierre sèche, sont le reflet du courage et de la maîtrise des anciens à savoir construire, à vouloir aplanir le sol pour cultiver la moindre petite parcelle de terre afin de nourrir la famille. 

Pourquoi irai-je ailleurs ? Une ancre m’y attache profondément, rien ne saurai m’en détacher, comme eux je voudrais y rester pour l’éternité. Ma terre, mon monde, mon univers.

Je viens de m’asseoir là, près de l’eau, le soleil est passé derrière la masse abrupte des falaises du Causse Méjean, la lumière baisse, les contrastes entre l’eau et les pierres s’atténuent. Quelque chose me fait sursauter, je ne distingue pas. Les bruits et la vie dans la nuit s’amorcent. La faune sauvage s’agite profitant de la tombée de la nuit.

Ce soir, comme les autres soirs le castor va suivre le sentier qu’il s’est créé pour rejoindre son réfectoire, plonger dans l’eau, sa masse sombre est à peine perceptible dans la profondeur de la rivière, la loutre noire assouvira sa faim en dégustant le poisson, le couple de hérons cendrés survolera le lit de la rivière, filant à tire-d’aile vers le seuil d’eau qui alimente le moulin, le chevreuil viendra brouter l’herbe, une oreille aux aguets, sensible aux moindres bruits, levant régulièrement la tête, sans cesse humant l’air puis d’un bond d’au moins deux mètres de haut, comme un ressort remonté à bloc, il s’enfuira. 

Par-dessus l’eau du béal, une araignée a tendu un piège à une libellule qui s’attardait par là. Les chauve-souris maîtrisent leur vol, sillonnent l’air, zigzaguent en faisant la chasse aux moucherons. 
La nuit est sombre, quelques lucioles brillent, d’autres « clignotent », preuve que l’été est là.
Je leur laisse la place, je rentre chez moi, ils sont chez eux.

Refrain

Esprit qui les fit vivre,
Anime leurs enfants
Anime leurs enfants
Pour qu’ils sachent les suivre.
…..
Ici, chaque pierre parle à qui sait l’ entendre.
Ici chaque arbre parle à qui sait le voir.
Ici la rivière murmure ou gronde selon les saisons.
Ici le ciel parle à qui sait le scruter.
Ici chaque porte s’ouvre sur un passé qui ne doit pas mourir.
Ici c’est l’esprit des anciens qui m’anime, c’est leur travail qui résiste
Ici, le cœur du hameau bat, rien ne s’effondre, tout est éternelle renaissance, 
L’esprit cévenol qui me fait vivre.

Texte et photo : Monique Fraissinet

Nota de l’auteur : Ce texte évoque le chant « La Cévenole » (Paroles de R. Saillens & Musique de L. Roucaute), parfois appelée Marseillaise huguenote.

Ecrit par Monique Fraissinet, des Ateliers du déluge, pour le Club de Mediapart cet été 2020, ce texte est aussi publié ici. La proposition était de décrire un lieu aimé en lien avec une œuvre d’art, une sorte de diptyque où l’un et l’autre se feraient écho en toute subjectivité. C’est ainsi en tout cas que j’ai compris la proposition. Marlen Sauvage

Atelier en Cévennes, les textes (1)

De retour de 2 jours en Cévennes pour animer un atelier, le bonheur !
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. Le premier texte publié ici est de Monique Fraissinet.

Le moulin de Grattegals, Lozère. ©Marlen Sauvage

La douleur n’avait pas complètement quitté son ventre, des flots de sang arrivaient par petites saccades souillant son jupon, dégoulinant sur ses bas de laine mités. Elle prendrait, pour le couvrir les derniers haillons qui avaient été jetés dans le bas de l’armoire bancale de la chambre sombre et froide et qui n’avaient pas servis depuis au moins deux ans. Un bonnet d’indienne rouge et blanc seule touche de couleur, couvrait  la petite tête dodelinante laissant apercevoir une peau fripée, rougie par le froid de ce début d’hiver. Tout au long du chemin  bordé de sapins, elle ne se plaindra pas, elle avancera, évitant les flaques et les boues qui en couvraient le sol, espérant qu’au moins, pour cette longue nuit, la clarté de la lune éclairerait son premier trajet.

Elle essaierait de lui donner pour quelques heures un peu de la chaleur de son corps,  elle le serrerait fort contre elle afin qu’il entende les battements de son cœur. 

Des kilomètres à parcourir, combien, elle n’en savait rien, elle savait juste qu’il lui faudrait du temps. Il ne s’agitait pas malgré la cadence effrénée qu’elle lui faisait subir. Arrivée en haut de la colline qui surplombait la grande falaise, elle déboutonna son corsage. L’instinct de survie avait guidé sa petite bouche rose. Avide de vivre, il ne se fit pas prier. Elle se pencha vers lui puis détourna son visage se refusant à la réalité.  

L’ ombre de sa silhouette la poursuivait, ils ne faisaient qu’un. 

Dans son dos, la musette qu’elle portait en bandoulière battait ses fesses au rythme de ses pas. Arrivée à l’orée du bois, c’est le vent qui lui glaçait le dos. Elle n’avait pas d’autre choix.

En bas dans la vallée, l’horloge du Prieuré sonnait les douze coups de minuit.

Texte : Monique Fraissinet

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

Joséphine, Josépha…

Atelier d’écriture en Cévennes, des photos étalées sur la table, la même image existe deux fois ; deux participantes, sans le savoir, écrivent donc par hasard à partir d’un document identique. Le plus étrange reste le prénom similaire qu’elles choisissent pour leur personnage principal, alors qu’elles se tiennent chacune à un bout de la table, séparées par trois ou quatre autres écrivaines… 

Joséphine est assise sous le tilleul avec ses deux enfants, Emile, le bébé, et Jeanne, sa petite fille. Elle a demandé à l’oncle Marcel de la prendre en photo avec ses enfants, là, sous le tilleul, pour qu’elle puisse envoyer une photo à son mari qui est loin, là-bas, dans l’Est, parti pour arrêter l’ennemi. Elle ne sourit pas, son visage est lisse, son regard est caché par son chapeau, cadeau de son mari bien-aimé, et elle est vêtue de noir. Un pressentiment ? Une inquiétude ? Le départ de son mari est déjà un deuil. Se retrouver seule, avec deux enfants en bas âge, la maison à faire tourner, et travailler dans son petit atelier de couture. Les commandes se font rares, les temps sont difficiles. 

Joséphine n’a pas envie de sourire. Elle entend les plaisanteries grivoises des quelques hommes qui restent : des vieux surtout et des très jeunes. Les autres sont tous partis. Ce sont les femmes, et même les enfants qui travaillent et s’occupent des fermes. Elle resterait bien là toute l’après-midi à poser sous le tilleul. Elle n’a pas envie de retourner se mêler aux invités du repas dominical, de répondre aux questions pressantes de ses parents et d‘écouter les prédictions alarmantes sur la guerre. De la cuisine, sa mère l’appelle d’une voix énergique. Elle se lève, hésitante, à regret, elle quitte son refuge et retourne dans le brouhaha des discussions.

Le père de Joséphine est inquiet. Il regarde sa fille et ses petits-enfants. Est-ce que ce sera, elle, la prochaine. Non, surtout pas ça. Il est maire du village et c’est lui qui recevra la lettre fatidique. C’est lui aussi qui devra annoncer la terrible nouvelle. Lui n’est pas parti, trop vieux, avec un bras en moins, perdu, un jour, à la scierie. Il tente de faire au mieux, de rassurer sa famille, les voisins, les amis, mais certains jours, le cœur n’y est vraiment pas.

Texte : Liliane Paffoni

Joséfa s’était pointée là pour la photo, contrainte et forcée, la pauvre. Cela faisait trois fois que le photographe lui faisait faux bond, cuvant à chaque fois derrière son comptoir les litres de gnole ingurgités pendant la nuit. Il pestait de longue après sa femme partie avec le facteur trois mois auparavant. Oui, mais voilà, Joséfa, elle y était pour rien elle dans tout ça. Ce jour-là, il faisait un froid glacial, elle se serait bien passée d’aller se vêtir comme une dame des villes avec son chapeau ridicule que sa voisine, la mère Paulette, lui avait prêté pour l’occasion. Les bêtes l’attendaient à l’étable, son René était à l’hôpital depuis la veille à cause de vertiges qui le prenaient depuis plusieurs jours et c’était elle qui devait prendre le relais en son absence. Enfin, entre sa fille qui venait de vomir ses tripes après avoir mis à la bouche la balle baveuse du chien de la mère Paulette et le petit qui ne faisait toujours pas ses nuits et qui lui causait du souci par-dessus le marché parce qu’il grandissait pas comme les autres celui-ci, et tout le monde le regardait au village d’un air contrit comme si elle avait pondu un monstre, elle savait pas ce qu’il avait à la fin, il souriait jamais, il tenait même pas encore sa tête et il était gras comme un bouddha. Elle devait voir le docteur mais ne se décidait pas. La photo serait ratée mais tant pis, il fallait le faire et l’envoyer à ses beaux-parents qui habitaient loin là-bas en Alsace et ils avaient encore jamais vu les enfants, c’était pour leur faire plaisir, ils avaient donné des sous pour ça dans une petite enveloppe, même que la petite, qui faisait décidément que des âneries, quand elle l’avait ouverte l’enveloppe, elle avait déchiré un billet de 10 francs, Joséfa était verte de rage, elle lui avait foutu une taloche et l’avait envoyé au lit la petite sans manger ce soir-là. René l’avait défendue, c’était pas grave, qu’il disait mais elle, elle savait que déchirer de l’argent, c’était grave et ça portait malheur. 

Chrystel C.

Photo : collection personnelle de Marlen Sauvage

Il n’y a pas de hasard…

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », écrivait Paul Eluard. C’était le thème d’un atelier dans nos vallées cévenoles durant l’année qui se termine doucement. Ici, la réalité dépasse la fiction… Deux textes de Monique Fraissinet.

marlen-sauvage-Grattegals 

Le grand bâtiment aux formes très géométriques est habillé de fer rouillé. A l’intérieur, des bancs aux couleurs de rouille. Tous les visiteurs tournent autour de la grande salle éclairée par un soleil inhabituel. Les toiles vues à l’écran sont là, devant mes yeux. Freinée par l’incroyable impression qui naît de ce que je découvre, je reste longtemps devant chaque tableau. Un homme suit le même rythme, tantôt s’approchant, tantôt prenant du recul pour mieux voir. Nous nous regardons sans mot dire.
S’arrêter, s’asseoir sur le banc en face. Je m’y retrouve là, en même temps que l’homme au costume clair. Tous deux avons les yeux fixés sur l’immense toile au centre de la pièce. Ce noir est tellement lumineux. Incroyable, la lumière qui ressort de cette peinture. Je me surprends à parler tout haut. Lui, lève la main et me fait remarquer, là, vers la gauche du tableau, un reflet clair dans le noir. Nous sommes assis tous les deux côte à côte, depuis une bonne dizaine de minutes, scotchés devant tant de talent. La voix d’une femme annonce « Le musée va fermer, il est midi ». Je n’ai pas eu le temps de tout voir me dit-il. Nous échangeons encore quelques mots pour convenir qu’il nous faut revenir l’après-midi.
Un restaurant près du musée. Il est rentré en même temps que moi. Gentiment, il me propose de partager sa table.
La discussion déborde du noir de Pierre Soulages. Il me fait part de ses passions, je lui parle des miennes. Il me sert le plat principal qui fera de notre rencontre un moment très privilégié. Il est historien des moulins, moi, héritière d’un moulin. Et la roue tournera, encore et encore entre l’historien et la meunière, chacun apportant de l’eau au moulin de l’autre.
Texte : Monique Fraissinet « Rencontre avec Pierre Soulages et l’historien des moulins »
Photo : Marlen Sauvage – Au moulin de Grattegals (celui de l’histoire !)

Ci-dessous, une autre version de cette histoire…

Le grand bâtiment aux formes très géométriques est habillé de fer rouillé. Aller voir le noir au musée Pierre Soulages. A l’intérieur, des bancs aux couleurs de rouille. Tous les visiteurs tournent autour de la grande salle éclairée par un soleil inhabituel. Les toiles noires, noires et blanches sont là, devant mes yeux. Freinée par l’incroyable impression qui nait de ce que je découvre, je reste longtemps devant chaque tableau. Un homme suit le même rythme, tantôt s’approchant, tantôt prenant du recul pour mieux voir. Nous nous regardons sans mot dire, sans maudire, alors que chacun de nous, laisse voir une réelle satisfaction de découverte dans ces œuvres.

S’arrêter, s’asseoir sur le banc en face. Je m’y retrouve là, en même temps que l’homme au costume clair. Tous deux avons les yeux fixés sur l’immense toile au centre de la pièce. Ce noir est tellement lumineux. Incroyable la lumière qui ressort de cette peinture. Je me surprend à parler tout haut. Lui, lève la main et me fait remarquer, là, vers la gauche du tableau, un reflet clair dans le noir. Nous sommes assis tous les deux côte à côte, depuis une bonne dizaine de minutes, scotchés devant tant de talent. La voix d’une femme annonce « Le musée va fermer, il est midi ». Je n’ai pas eu le temps de tout voir me dit-il. Nous échangeons encore quelques mots pour en convenir qu’il nous faut revenir l’après-midi. Un restaurant près du musée. Il est rentré en même temps que moi. Gentiment il me propose de partager sa table.

Partager la table de l’inconnu du musée qui, comme moi, aime les œuvres de Pierre Soulages. Je me demande si j’ai bien fait d’accepter, je me sens gauche en face de lui. Quelques secondes de silence entre nous me troublent. On nous a installés à la terrasse, sous la véranda, face au musée. Premier sujet de conversation : oser l’architecture moderne dans ce quartier chargé d’histoire. Il en connaît un rayon. Il me demande si je viens de loin. De Lozère, à côté de Florac. Lui, encore l’inconnu, habite en Aveyron, quand son travail ne le retient pas à Paris. Il me dit arpenter la France et l’Europe pour aller à la rencontre de moulins à vent, à eau, en état de fonctionner ou pas, en rénovation, en ruine. Aller chercher dans leurs entrailles la vie de meuniers disparus et ceux qui y croient encore. De tout ça, il en fait des livres. Il en a publié une bonne dizaine. Je n’y crois pas. L’atmosphère, est plus détendue. Autour des ses propos, l’inconnu devient un familier, quelqu’un issu de ma famille de meuniers, qui eux, depuis sept générations ont fait tourner les meules du moulin de Grattegals. Je lui en fais part. Spontanément, au travers de la table, il me tend la main. Bienvenue, ma chère Dame au pays des amis des moulins. Entre nous, il n’y a plus eu de silences, les échanges fusaient d’un côté comme de l’autre. A peine avait-il fini d’évoquer un moulin, je rebondissais sur un souvenir vécu dans le mien. Le soir sur son invitation, je restais chez lui. Il parlait, parlait toujours, seulement des moulins. Je feuilletais ses livres. Au petit matin, je visitais son moulin, enfin ce qu’il en restait. L’ancienne bâtisse, il l’a rénovée. Amoureusement il entretient le béal qui laissait couler l’eau jusqu’à la gourgue pour faire tourner les meules. Il n’en restait qu’une de ces meules, esseulée dans le sous-sol. Il vivait son rève. Depuis, il est venu écouter le tic-tac des trois meules du moulin de Grattegals. Un hasard de rencontre qui n’en finit pas d’être des rendez-vous depuis trois ans.