Sidi-Bou-Saïd, en avez-vous rêvé ?

Une après-midi de solitude et de janvier, traîné mes baskets dans le joli port de Sidi-Bou-Saïd. Arpenté la rue Habib Tameur (à moins que ce ne soit encore l’avenue Bourguiba) et pris ce cliché parce que le bleu me rappelle celui de Majorelle, qui contraste avec le bleu plus clair qui égaye ici toutes les habitations.

1RueThameur

Grimpé dans les ruelles au rythme de ma flânerie et de l’effort que réclame la petite montagne, le  djebel Manâr, à laquelle s’accroche le village. Il y a de l’attente dans cette ascension, quelque chose de l’ordre du dévoilement qui se mérite, qui ne saurait tarder, il faut grimper encore. Et jeter un œil par dessus le mur, sur la droite, à un moment…

2SidiPortAuloin

Ou même se glisser par la porte du café des Délices sur la terrasse qui surplombe ce paysage, ne pas répondre aux avances des serveurs, juste embrasser la vue, se répéter la litanie des grands noms qui se sont succédé dans la ville, se chanter Chateaubriand, Flaubert, Lamartine, Bernanos, Gide, Colette, de Beauvoir, Montherlant, et recommencer, tous ayant arpenté  « Sidi-Bou » et ressenti je ne sais quel saisissement sans doute, mais comment le contraire serait-il possible, ne rien ressentir devant un tel panorama ? Se raviser… un café alors ?

3CafeDelices

Finalement non.
Marché droit devant moi en sortant des Délices, monté les escaliers jusqu’au jardin en hauteur qui surplombe le golfe de Tunis. Foule. Foule d’appareils photo. Alors j’ai attendu assise sur un muret blanc. Observé autour de moi les enfants, les parents, les jeunes, les vieux, les solitaires, les accompagnés. Jeté un œil à gauche.

4DelicesSurplomb

Observé l’horizon rosir. Tourné le regard légèrement à droite. Senti la fraîcheur tomber.

5DelicesHorizon

Attirée entretemps à droite, plus à droite, vers cet orangé splendide résonnant du bruit des prises de vue, attendu, attendu, les muscles agacés de se mobiliser sans cesse tandis que les photographes se relayaient au même endroit et qu’il fallait encore patienter.

6SoleilSidi

Goûté le bonheur d’être seule ici en ce moment précis. Cogité. Soupiré. Respiré.

Redescendre ensuite à travers les venelles privées de leur agitation, croiser encore le ciel dans son rougeoiement quand le soleil s’apprête à disparaître jusqu’au lendemain. Se dire que la vie a de ces rebondissements et encore ressentir au creux du ventre l’éblouissant bouleversement. Se répéter l’alphabet arabe. A comme alif, A comme amour, A comme toi.

6CouchantSidi

Longer les murs ocre clair, sourire aux étudiants qui se photographient. Admirer le bel arbre coincé dans si peu d’espace.  Presser le pas.

8SidiRetour

Entendre se fermer les portes de bois, s’éteindre les voix des commerçants et leurs rires. Me dire que je serai rentrée à la nuit.

8SidiRue

Encore attirée par ce moucharabieh du même bleu Majorelle que celui observé rue Habib Tameur – à moins que ce ne soit avenue Bourguiba – et je me demande subitement si le bleu est aussi intense parce que le soir tombe, si j’ai rêvé le bleu Majorelle, si j’ai rêvé le bleu tunisien, plus clair, et je me hâte dans mes pensées bleues…

9SidiMoucharabieh

…perdue dans l’agitation des hommes qui se rendent à la mosquée…

9.1SidiMosquee

…et je pense à toi, Sophie, que j’ai laissée avec ce projet de gravure sur bois, dans des noirs et des bleus, et je pense à Alechinsky que nous aimons toutes deux, et je te dédie cette dernière photo parce qu’elle te rappellera nos tâtonnements pendant tes cours magiques où tu nous laissais croire que nous étions artistes.

9.3HommageSophie

Photos Marlen Sauvage

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Un zap book jaune [≠ 9]

1er octobre [2000]

Nous sommes allés voir Yiyi à Saint-Gratien avec Stéphanie. C’était beau, vrai, touchant à la fois. A la limite parfois du mélo et du convenu, mais toujours sur le fil sans tomber de l’autre côté. Se souvenir de Yiang Yiang, le petit garçon qui photographie les nuques – « parce qu’on ne les voit pas alors (il) les montre » – de cette jeune fille qui est la seule à se confier à sa grand-mère comateuse, de ce mari et père à côté de la plaque avec son entourage, de cette maman qui pleure le vide de sa vie et à qui on envoie une infirmière pour la « soulager » de ne rien avoir à dire à sa mère. Edward Yang est le cinéaste.

18 octobre
Coup de foudre pour la Lozère par la route du mont du même nom. Couverte de châtaignes énormes et bonnes à goûter comme ça, fraîches (15 F le kilo dans un intermarché à Florac). Nous avons quitté B. et P. ce matin vers 11h, et d’arrêts cueillette (raisins, châtaignes, feuilles) en arrêts photos, nous sommes arrivés aux alentours de 18h à Florac. Moins de 200 km de Nyons ! En chemin, nous décidons de nous installer là, le soleil est chaud, le ciel est d’un bleu époustouflant pour nos yeux de Parigots et je me sens plus que jamais campagnarde, rurale ! Dans deux ans, nous chercherons une maison ici, deux ans, le temps de terminer la formation d’écriture pour moi et de gravure pour Marc, le temps de régler la cessation d’activité d’Alinéa, de suivre une formation à Jussieu pour s’installer à la campagne, et le tour est joué. De mettre en vente la maison of course…

[Grands fous rires à me relire et à transcrire cette rencontre avec la Lozère ! Nous mangions toutes sortes de châtaignes ramassées au hasard des routes et toutes nous semblaient délicieuses… C’était de la folie, nous en remplissions des cartons ! Depuis nous avons appris à distinguer les greffées des bouscas… Je m’étonne toujours de cette décision prise là sur un chemin de montagne, de nous installer en Lozère, et que nous avons menée à bien dans les délais annoncés. A l’époque, je lisais Village magazine, cette revue créée par deux journalistes installées dans le Perche et qui avaient flairé au bon moment la tendance « rurbaine »… C’est grâce à elles finalement que nous avons eu l’audace de tout quitter…]

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