Trop loin, peut-être, par Chrystel C.

Photo : ©Marlen Sauvage

Soixante-cinq jours qu’il la séquestrait là, comme un animal. Il passait une ou deux fois par jour pour lui changer son eau ou bien lui déposer quelques restes de nourriture séchée. Elle ne savait plus très bien comment cela était arrivé, comment les choses avaient tourné sans qu’elle n’y prît garde. Au début, tout se passait plutôt bien, il était amoureux, elle en faisait ce qu’elle voulait. Elle l’avait convaincu de placer sa mère dans une maison de retraite, prétextant qu’ainsi, elle serait mieux soignée. Dix mois avec elle à la maison avaient été de trop ! Elle ne la supportait plus, elle avait pourtant essayé plusieurs fois d’abréger ses souffrances en s’emmêlant les pinceaux dans la posologie des dizaines de cachets qu’elle lui administrait chaque jour mais la vieille, coriace, avait toujours résisté. Bon, une fois ce problème réglé, il y avait eu celui de son travail. Il travaillait trop à son goût et puis, elle avait besoin de lui, besoin qu’il soit là, à ses côtés, à prendre soin d’elle. Alors elle avait simulé une dépression nerveuse carabinée, feignant la tentative de suicide à chacun de ses départs. Il avait fini par capituler et avait posé sa démission. Il avait des réserves sur son compte en banque, elle le savait, il n’aurait qu’à puiser dedans. Là, ça avait été le meilleur moment, l’avoir près d’elle à chaque minute du jour et de la nuit. Elle l’appelait, il accourait. Ils se faisaient livrer les courses, tout pouvait se faire par internet à présent, plus besoin de mettre le nez dehors. Même son gosse prenait le transport scolaire pour aller à l’école et pour rentrer le soir. Bon ça, ça avait été un problème plus épineux à régler. C’était peut-être là d’ailleurs que tout avait basculé, qu’il avait peut-être compris que quelque chose n’allait pas. Pourtant, elle avait bien joué le jeu, elle avait tenté d’être au maximum de sa gentillesse quand elle lui avait cuisiné, exprès pour lui, une belle omelette aux champignons qu’elle était allée ramasser la veille lors d’une ultime sortie en forêt, avant qu’il ne parte avec le voisin à son entraînement de football. Il lui fallait des protéines avant toute cette activité physique. Ensuite, elle avait entendu dire que le pauvre malheureux s’était effondré sur le terrain après s’être vidé de ses entrailles. Et malgré l’intervention rapide des pompiers, ils n’avaient pas pu le sauver. Grégoire ne s’en était pas remis. Toujours est-il qu’elle ne l’avait pas vu venir le jour où il l’avait attrapée par les cheveux et enchaînée comme une bête dans le sous-sol de leur maison. Elle était peut-être allée trop loin, songeait-elle en regardant les pierres grises de la voûte… 

Texte : Chrystel C.

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.

Carré

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Carrée son existence
bornée dans tous les angles
une injonction à vivre selon
se cogner sans rebondir
se heurter à l’arête des jours des nuits
repousser de l’épaule les murs de la pensée
s’y écorcher la peau
tourner en rond
caresser la folie
déposer dans les coins
les élans la tendresse les calices de fraises les émerveillements
marcher en diagonale croiser les pas de l’autre
rebrousser chemin
retrouver la trace de l’instant premier
la suivre jusqu’au bord de l’oubli
quand la douleur efface le plaisir
entendre poindre la peur de l’inconnu
dans les pulsations du cœur
s’évanouir
la main sur la paroi mince du silence
lécher la plaie à vif
se cloîtrer pour ne plus
désirer l’espace au-delà de la forme
la jouissance du présent échoué
broyer l’offrande noire

 

Texte & photo : Marlen Sauvage

Réminiscences

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Le Concerto pour piano n°5 de Beethoven tapi dans les microsillons grinçants de trop d’écoute comme une lame venue du large charriant une mémoire enfouie un désir de bataille une colère qui galvanisait ses quinze ans et brisait l’ancre de l’enfance ; les pieds nus sur la lauze dans le frais de septembre à l’heure où le chevreuil descend le pré, juste avant de méditer dans le calme de la clairière ; la décharge électrique dans le corps qui tombe à genoux et la plainte lancinante des ligaments déchirés ; l’étreinte amicale de celle qui a vécu tant d’autres écueils que la situation ne requiert aucun mot sauf la tendresse ; la sonorité du patois trouant son français impeccable vibrant d’un temps ancien qu’il n’évoquait que d’un mouvement d’épaule ; l’effroi dans le cri de la femme au bord du précipice quand la roue tombe dans le vide et que la voiture menace de s’y fracasser ; les cloches de l’église au village distant d’un kilomètre qui chargeaient le vent de leur écho funèbre le jour de l’enterrement de la bergère de seize ans ; la complicité des regards dans un battement de cils, les battements du cœur dans l’évidence joyeuse de la reconnaissance, la trace du passé dans le visage d’un nouveau-né, l’éclatante revanche de la jeunesse sur toutes les vieillesses vides, la fulgurance poétique de la vie dans le frémissement du corps saisi par l’intensité de l’instant.

Texte & photo : Marlen Sauvage