L’hirondelle rouge, J.-M. Maulpoix

 

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« J’éprouve une espèce de honte à m’asseoir dans le train de banlieue un écouteur sur les oreilles. C’est comme déserter mes semblables, leur signifier mon indifférence… Mais en ce moment, j’ai besoin de musique. Mozart ou Schubert surtout. Pour que les larmes coulent autrement. Dans l’oreille plutôt que dans l’œil.
Ne pouvant plus rien entendre aux affaires humaines, je me souviens du monde dans la musique, là où ne vont plus les mots. Là où continue de prendre sa source le poème.

(…)

C’est à peu près comme si les freins de ton vélo avaient lâché au sommet de la côte. Irrésistiblement, tu prends de la vitesse. Le temps qui file à toute allure te blanchit les temples. Tu ne roules plus, tu glisses. Ta vie est de neige, de sable et d’eau courante.
L’inconnu est de plus en plus proche. Il ne se déguise plus en terres lointaines, en azurs, en chimères. Assis là, sur la chaise, il t’attend devant la porte.
Que lui dire ? La misère n’est précise qu’en sa phrase démunie. La machine du cœur continue son travail. Au-dehors, la campagne dort. Là-bas, la pluie est silencieuse. Il n’est de chant possible qu’un bâillon sur la bouche.
Tu attends, toi aussi, derrière la porte, l’oreille déjà collée contre le bois. Tu as pris rendez-vous. Ton tour viendra bientôt. Tu ne guériras pas de cet abîme.

(…)

Je vous le demande : lorsqu’elle s’est échappée du corps, où l’âme est-elle allée se loger ? Dans quel trou de souris ? Dans l’armoire, dans le piano, sous le tapis ? A quatre pattes, je la cherche, comme une bête qui croirait encore à sa proie. Et je renifle jusque dans ma bouche, ce souffle dont je ne sais plus s’il est de vie ou de vent. »

Jean-Michel Maulpoix, L’hirondelle rouge, Mercure de France, 2017