Tempête dans une vie

marlen-sauvage-homme-miel-Martinelli

Pour toi, Eric

« La radiothérapie s’est étalée sur quatre semaines, en juillet. J’avais eu un mois et demi pour me remettre de l’opération. Mon cou était toujours prisonnier de sa minerve. Les nuits étaient difficiles. Mais les douleurs s’estompaient peu à peu et j’étais plus mobile. Je profitais du calme de la maison pour graver sur le papier de nouvelles histoires. J’étais un survivant. Mille projets explosaient dans ma tête. J’avais plusieurs romans à écrire, deux recueils de nouvelles à terminer et un disque de chansons à enregistrer. Je ne voulais plus les remettre à plus tard. Je voulais les réaliser rapidement. Le temps était mon ennemi.

Ce qui ne te tue pas te rend plus fort, paraît-il. Je n’en suis pas persuadé. Cette épreuve ne m’a pas amélioré. Elle ne m’a pas rendu plus fort.

Ce qui ne m’a pas tué m’a seulement rendu plus pressé. »

©Olivier Martinelli, L’Homme de miel, ©Christophe Lucquin Editeur, 2017

 

Photo : Marlen Sauvage

Cavale

Je l’ai soupçonné très vite, dès le premier coup d’œil à l’horloge de la voiture, calculant dans la fraction de seconde quel retard je pouvais m’accorder – cinq à dix minutes, pas davantage. Soupçonné que la situation serait compliquée. Il se cachait derrière un arbre. Je l’avais dépassé. Une voiture me suivait. Je ralentis. Il sortit de l’ombre du bois.

Tandis que je reculais jusqu’au véhicule déjà stationné, cela m’a effleuré qu’il faudrait prendre le temps, le temps de questionner, de converser en anglais, en espagnol, voire en italien pour le peu de mots que je connaissais et qu’il suffisait de retrouver dans la circonstance. Effleuré que le temps ne suffirait pas.

S’imposait l’image de cet homme affamé, que je ramenais chez moi, auquel j’offrais une douche, des vêtements propres, un repas, avant d’appeler qui pourrait trouver une solution à son errance. S’imposait l’image. Car le temps disposait de moi. S’imposait l’image que je me maudirais.

Ne me restait plus qu’à ruminer ce que je soupçonnais que je ruminerais sur notre manque d’humanité et cela revint me submerger, ravager mes pensées encore le lendemain, imaginant ce que cet homme aux pieds en sang au visage creusé au regard égaré avait dû endurer après avoir sans doute versé mille deux mille trois mille euros qui sait à un passeur vénal, et avait dû ravaler comme rêves, comme espérance, comme illusions, alors qu’après dix jours de cavale, il se retrouvait encadré par deux gendarmes.

« La paix de l’esprit s’enracine dans l’affection et la compassion. Cela requiert un très haut degré de sensibilité et d’émotion. » Le XIVe dalaï-lama

 Marlen Sauvage

[La perspective de l’araignée, ≠ 1]

Licence Creative Commons

Texte mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.