L’immeuble du 46, Claudine Albouy

Si j’étais illustrateur je dessinerai l’immeuble parisien du 46 rue des fossés St Bernard .                            

C’est décidé, je deviens illustratrice ! 

Je me place au carrefour des deux rues qui enlacent mon objet, pour en saisir le volume, rester au  plus près de la réalité, tracer l’angle des deux rues, développer ses six étages, du rez de chaussée au toit d’ardoises grises.Celui ci est surmonté de trois cheminées. La porte cochère  en chêne massif est encadrée à gauche par le café de l’étoile d’or à droite par la petite épicerie bretonne des dames Kerbeuf. Le volume bien défini, j’effleure le papier avec  mon crayon noir pour ne pas faire d’erreur de perspective,je me lance seulement  après cette esquisse, pour le dessin final, étage par étage, des fenêtres du premier au sixième . De  la place ou je suis installée, j’en vois vingt huit de tailles et de formes différentes.Un bout d’intimité se dévoile derrière ces fenêtres avec des rideaux ou pas, je devine des intérieurs d’appartements aussi différents que les personnes qui les habitent.

Je ne sors pas ma boite d’aquarelles, je décide de rester dans le noir, le blanc et je décline les gris jusqu’à obtenir celui des toits de Paris.

Cet immeuble est celui qu’habite Marie,je sais  qu’elle poussera cette porte cochère pour en sortir ou y entrer mais pour l’instant je la veux invisible.

Je ne suis pas illustrateur,

cet immeuble au centre de Paris et des grandes universités cristallise cette fin d’époque, cette liberté qui s’installe à chaque étage, elle va gagner les hommes et les femmes du 46.Certains resteront récalcitrants, voir hostiles  au modernisme des idées que ce soit d’ordre vestimentaire, tradition, culture, conditions de la femme…La vague est là, elle entre dans Paris, se faufile partout, certains l’ignoreront et d’autres saisiront cette opportunité.

C’est un immeuble comme un village tout le monde se connaît, la plupart des habitants sont là depuis longtemps, souvent propriétaires, certains ont même succédé aux parents.  Hippolyte le concierge entretient avec une grande sévérité la cage d’escalier malheur a celui qui pourrait ne pas respecter le règlement intérieur…Il astique avec frénésie la boule de laiton qui termine la rampe, elle brille tellement qu’elle renvoie l’image à peine déformée de ceux qui empruntent l’escalier.

Au premier, la loge du concierge, à côté une infirmière à la retraite madame Guillou petite taille, trapue à l’allure revêche, elle est en fait sympathique mais son travail  l’a endurcie mais avec une pointe  d’humour disant souvent qu’elle, dans sa vie en a vu de toutes les tailles de toutes les formes !Elle parle des mains bien sûr! Elle sort deux fois par jour son petit chien blanc  un loulou tout frétillant.Sur le même palier deux autres appartements loués mais souvent inoccupés.

Au deuxième le vieux garçon gominé à la Rodolphe Valentino est un homme étrange il va au bain douche rue du cardinal Lemoine rasant les murs, répondant aux bonjours mais toujours la tête baissée.Ce qui inquiète un peu .    

Sur le palier les autres appartements sont loués, les locataires changent souvent. 

Au troisième une dame d’un certain  age, elle trotte comme une petite souris fait toujours  un signe de tête mais ne s ‘attarde jamais.L’appartement à côté est une grande chambre ou dorment les dames Kerbeuf, la mère et sa fille jeannette n’y montent que pour dormir l’essentiel de leur vie se déroule dans la petite épicerie du rez de chaussée  et dans l’arrière boutique transformée en cuisine, salle à manger, réserve encombrées de cartons et d’une multitude de produits .Ces deux bretonnes sont grandes, bien charpentées toujours affublées d’un grand tablier bleu outremer délavé.Le matin Jeannette sort les cageots de fruits et légumes qu’elle dispose avec soin sur les deux étagères devant le magasin .Ce sont deux figures du 46 qui commentent les activités du quartier, c’est un lieu de rencontre pour tous.

Mais continuons l’ascension , au quatrième étage ,la charmante madame Dessieu court toujours, elle est vendeuse de journaux au kiosque de la place Maubert son fils qui habite avec elle vient l’aider à l’installation le matin et à la fermeture le soir, ils sont discrets tous les deux pas le genre à surveiller la rue en écartant les rideaux !

A côté les dames Mathieu ,deux sœurs Anna et Margot elles sont vieilles et leur installation prochaine à l’hospice d’Ivry les rend très tristes mais elles ont de plus en plus de mal à monter les quatre étages malgré l’aide des voisins c’est un bout de vie du 46 qui va partir avec leur départ trente huit temps qu’elles sont là.

Au cinquième Marie, l’air toujours un peu triste mais conviviale, elle est originaire du 

Morbihan, sur le même palier Jean et Raymonde et leurs trois enfants plein de vie surtout les deux derniers l’aîné est plus  calme et il  est souvent au patronage rue de Jussieu,  côté madame Ango modiste  elle porte toujours des chapeaux originaux extraordinaires qui font rêver Marie mais elle n’oserait pas les porter.A droite au fond du couloir monsieur et madame Sacco des italiens avec leur fils Victor, le père et la mère  parlent fort, ça  c’est avant le drame… Au dernier étage, le sixième, ce sont des petits appartements occupés par des jeunes,des employés du café  de  l’étoile d’or, à côté le grand Marcel qui après un chagrin d’amour ouvre le gaz pour  s’asphyxier heureusement l’odeur alerte les voisins et Marcel est sauvé de justesse par les pompiers.Jean partage son atelier de bricoleur orfèvre avec son fils aîné  qui a là, sa chambre . Au 46, il règne une ambiance bon enfant, chaleureuse, sans chichi.

Un jour madame Sacco disparaît, le 46  est en émoi, la police inspecte, tout le monde est interrogé car dans l’appartement au fond d’une corbeille on retrouve une serviette ensanglantée, que s’est-il passé?Le père et le fils effondrés ne comprennent pas, ils sont partis comme tous les jours travailler, madame Sacco paraissait comme d’habitude…Pourtant deux jours plus tard son corps est repêché dans la Seine madame Sacco a la gorge tranchée, la police conclue après de longues semaines à son suicide .Quel désespoir a pu la pousser à se trancher la gorge au cinquième étage marcher le long de la rue des fossés et se jeter dans la seine à tout de même 800m de là.. !.Le père et le fils repartiront en Italie et c’est dans cet appartement qu’emménageront Edwige et ses deux enfants trois mois  plus tard.

La phrase :

Ce sont des vies qui se croisent sans jamais vraiment se rejoindre.

LES HABITANTS DU 46 CHANGENT ,VIEILLISSENT,DEMENAGENT, DES NOUVEAUX ARRIVENT LA VIE CONTINUE AVEC DES BOULVERSEMENTS PROFONDS .

MARIE SORT DE SA CHRYSALIDE LA MUE S’EST DOUCEMENT ACCOMPLIT  

Construire une ville… – Révélation

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C’était peut-être à dix ans sur les parkings de Villeneuve-Saint-Georges, quand tous les immeubles se ressemblaient et que nos cris ne suffisaient pas à nous ramener vers vous, les fenêtres sans rideaux ouvertes sur la nuit, jaunes dans le noir, les voitures tout autour, et personne dedans, la ville refermée sur elle, concentrée dans des tours hautes, indifférente, hostile, le premier souvenir de la ville, peut-être ; à Valence, entre la gare et la rue de la Cécile, le même trajet toujours, les trottoirs de la ville, les murs dressés derrière les magnolias, la tentation du mur une fois enfermée mais pour aller où ? ; dans les déambulations à Rome de la fontaine de Trevi à la place Savone, parmi les touristes japonais, cette étrange appréhension, ce sentiment que la ville menait à la perte, parce qu’avant que de l’apprendre la place del Fico ne m’appartenait plus déjà, que d’avoir jeté la pièce par-dessus mon épaule ne résoudrait rien, que l’hôtel Giulia ne m’attendrait plus, que cette ville ne tiendrait aucune promesse, qu’aucun plan ne m’empêcherait de me perdre dans quinze ans d’illusions depuis la stazione Termini ; ou bien longtemps avant dans les artères de San José, remontant à 55 miles per hour vers le soleil couchant, dans l’été indien, cette sensation de voyager dans un film, sans maisons, sans habitants, sous les panneaux verts et blancs, la ville un large bandeau noir sous les pneus, la ville comme un rêve arrosé de Budweiser, suintant le coulis rouge des pizzas, balancée dans le rythme des Chevrolet, des Ford Mustang, des Dodge et des Pontiac, sonore du ronflement des Harley et des chansons du Boss, la ville peut-être, invisible, ou que je n’ai pas vue, pas apprivoisée…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé