Carnet des jours (31)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Jeudi 1er février 2018
Nous bravons la fraîcheur humide pour une promenade sur les bords de l’Aygues et rentrons avec quelques branches sèches pour la cheminée. De la joie à partager ces sorties entre sœurs, nos discussions, nos confidences… tout ce dont nous avons été privées depuis notre enfance, finalement. Notre trajet est rigoureusement le même… jusqu’aux oliviers… ce que peut le corps. 

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Dimanche 4
Sujet à propos de Gafsa ce matin sur France info, le chômage des titulaires de master et des bac +4 ou +5, une situation qui n’évolue pas depuis la révolution bien que le gouverneur local démente et affirme que les choses s’arrangent. Un homme de 40 ans titulaire d’un capes raconte qu’il sort tôt le matin de chez lui avec du pain et rentre tard le soir pour éviter la honte devant sa famille, une femme du même âge crie sa rage. Un responsable d’Ennahda a beau jeu de dénoncer le goût général des étudiants pour le statut de fonctionnaire et de vanter l’esprit d’entreprise privée qui fait le développement des pays européens…

Mardi 6
Je tente de démêler l’embrouille du contrat de vente qui doit me revenir et entraînera un nouveau délai de rétractation. Une histoire de syndic pas constitué. Retour à la case départ. Et s’il fallait que je renonce à cet appartement ? Pas envie de tout recommencer. Je me sens ballottée. Tout le stress des derniers mois refait surface. 

Jeudi 8
Le toubib me prescrit 20 séances de rééducation de la cheville gauche. J’en ai de nouveau pour deux mois et demi si nous arrivons à tenir le rythme de 2 séances par semaine… Arrivée sous la neige à LMN. Il en est tombé 30 cm ces derniers jours. Je ne peux pas atteindre le parking, et reste garée sur la route. Moustique est là. Il fait la tête. Un bazar dans toute la maison, la porte entre les deux parties a été ouverte… Bataille de chats, je retrouve des touffes de poils dans toutes les pièces. La chambre du bas a été visitée. Rien de grave. C. a probablement erré dans le coin et trouvé ce lit… A 13 heures, la petite minette se pointe. Je mange une endive et de la tomme de brebis dans un fauteuil tiré sur la terrasse au sud. Délices du soleil sur la peau, du silence blanc. Un peu de rangement, je retrouve le recueil pour Domi Bergougnoux. Le blues me rattrape. Il fait froid en plus. Je file en fin d’après midi chez Patrick et Evelyne. Chaleur d’une maison chauffée ou brûle en plus un feu de bois. Ma chambre est spacieuse et fraîche. Délicieux veau à la noix de coco comme seule Ève sait le préparer. Et clafoutis ! Grande discussion sur la religion, la politique en buvant trop de verres de vin. Je ne dors rien mais ne le dirai pas.

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Vendredi 9
Rendez vous le matin avec Deleuze… à la poste du patelin. Après Jean-Paul Sartre il y a quinze ans, le receveur s’appelle Deleuze. Ça ne s’invente pas. Visite à Annie pour authentifier la signature. Déjeuner avec Patrick. J’écris une vraie lettre a RoseM, avant de partir pour Vendargues.

Samedi 10
Le bonheur de se réveiller ici, dans la chambre d’Iseult. Réveil tardif car je n’ai rien dormi ou si peu. La maison est toujours aussi animée même sans Marius. Je compte les points entre tous. Ici l’humour au 4e degré et la chamaillerie sont une seconde nature.

Dimanche 11
Anniv de ma Julie. Une journée à discuter, à rire. Comment est ce possible d’avoir tant à se dire ? Je cuisine des aiguillettes de poulet au citron et de la patate douce au paprika.

Lundi 12
Retour à Nyons en début d’après-midi après avoir cueilli les olives de P. et T. Trois heures sur la route quand j’aurais pu n’en passer que la moitié mais voilà j’ai encore pris le chemin de « la maison » (de Noé) par erreur.

Mardi 13
J’entends normalement. Je suis peut être trop exigeante, me glisse la professionnelle de l’audition… Accepter de ne pas tout comprendre… Que des mots m’échappent… Presbyacousie. Le mot existe quand même. Le diagnostic… léger. Risquer les dialogues de sourds alors. Qui engendraient déjà beaucoup de fous rires avec Ju et Stef.
Atelier d’écriture en soirée. La connexion est si mauvaise que j’ai l’impression d’écouter des robots.

Mercredi 14
Promenade sur les berges de l’Aygues. Je teste genou et cheville. Croise un trio de promeneurs, nous échangeons quelques mots. J’aime ces rencontres d’où rien ne restera qu’une apostrophe joyeuse.

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Jeudi 15
4h30 j’écoute Francois Bon sur le Tiers-livre, son dernier atelier d’écriture est posté, enfin juste la vidéo, le reste arrivera dans la journée. Il lit Duras et j’aime toujours cette auteure de mes vingt ans. Impression d’être entrée dans la pièce quelque part et de surprendre F. au travail.

Vendredi 16
Quelle efficacité ! Se féliciter sans attendre que quiconque le fasse. Ce n’est que mon quatorzième déménagement… Sans compter ceux de ma jeunesse… Est ce que ce sera enfin le lieu où poser mes valises ? Non. Ne te raconte pas d’histoires. Je retourne à La Motte Chalancon. Quelle déception ! Tout le village est à vendre quasiment. L’hiver est triste ici. Pas une photo possible, tout est laid. Sauf le petit café épicerie dans la rue principale…

Samedi 17
Un long coup de fil de Sam, lui face à la mer, moi installée dans ma voiture sur un parking sous la pluie, puisqu’il est impossible de téléphoner de la maison… Merci Orange qui me prélève des factures exorbitantes chaque mois. J’irai le voir sur son île. Encore oublié de lui demander son adresse. Je lis Le chardonneret, depuis le temps que l’on m’en parle.

Une heure et demie de chansons avec B. et un groupe de personnes en difficulté respiratoire. Nous déambulons dans Nyons et atterrissons dans un salon de thé tenu par une Anglaise absolument British, qui sert thé et infusions dans de la porcelaine de Limoges patinée par les ans, et qui confectionne des gâteaux définitivement délicieux.

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Dimanche 18
Cinéma avec Maité. Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand. Très bon film avec des acteurs époustouflants de sincérité. Le gamin joue si juste…

Lundi 19
Passage à l’agence pour signer l’avenant et 10 jours de délai de nouveau… Tout ça pour oubli d’une mention concernant le syndic… Je loue un camion pour le 9 et le 10, les dates retenues où P., J., et  N. seront disponibles… A priori le propriétaire est ok pour que j’entrepose mes meubles avant la signature définitive.

Mardi 20
J’envoie les sous à la notaire qui me les réclame depuis deux mois alors qu’un avenant était en cours… Contacté le propriétaire pour négocier un emménagement avant la date et pas seulement l’entreposage de mes meubles. Ok. Mais ce sera non au final.

Mercredi, jeudi et vendredi
Calcule le volume du déménagement. Oublie un RV médical. Mais réserve un camion in extremis.
Embarque pour le défi photo N&B.

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Samedi 24, dimanche 25 et lundi 26
Aller-retour en Cévennes après la visite chez l’opticien pour cartonner encore. Je retrouve les chats, ils m’accueillent cette fois-ci avec moult ronrons. Petit thé discussion chez Ève et Patrick. Je repeins chaises et table. Ce qui reste à faire avant le 10 mars ne me désespère pas, cela me fatigue à l’avance… La fameuse charge mentale que je ne partage avec personne. Les œufs et le fromage donnés par B. ont disparu, sans doute pendant la visite à E. Je réchauffe sa délicieuse soupe au pistou. Et j’ouvre la bouteille de Suze-la-Rousse achetée en route. Aucune connexion. Je peux gamberger.

C’est le matin du lundi que j’apprends la mort de Patrick au Costa Rica. Coup à l’estomac. Je suis désemparée par la voix étranglée de Muriel. La scène défile sous mes yeux. Le trek, la chute, le désarroi d’Isabelle. Je pleure beaucoup en triant mon bureau, j’évacue encore le trop plein de passé.

Mardi 27 février
Première séance chez la kiné. Ah ! sa tête en constatant que je ne pouvais faire aucun des exercices auxquels elle avait pensé… « Retour à du très basique alors… » Sur les pointes, sur les talons. Soulever le bassin jambes pliées pour travailler les ischions jambiers.  Étirements des mollets et des cuisses… De la glace (ter), de la marche. Et on se donne un mois pour réduire l’inflammation. À quoi a servi ma visite chez le chirurgien ? Je me le demande. Insensible à la douleur causée par l’inflammation et le ménisque… Des douleurs fulgurantes caractéristiques pourtant. Je changerai de crémerie.

 

(à suivre…)

Texte et photos : Marlen Sauvage

Carnet des jours (28)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Samedi 18 novembre 2017
Retour en famille après ce séjour tunisien quelque peu écourté. Le futur me hante. Où vivre ? Maison ou appartement ? J’abandonne petit à petit l’idée de la maison à La Motte Chalancon. Trop froid l’hiver. Trop loin de tout. Splendide pourtant au milieu des montagnes… A ma taille, le village.

Lundi 20 novembre
Tour des agences de location. J’en retiens une. Rentrée avec des exigences… ressortie avec tout à la baisse.… ou à la hausse, selon le point de vue. Mais à Nyons, quand même, mon choix est fait.
Un petit mot de Sylvie pour me remercier des textes et photos publiés pour le projet Curious Eyes. Elle dont l’expo a rassemblé plus de 200 personnes par jour durant trois jours ! « Sois heureuse aussi dans ce que tu vis, le chemin nous apparaît mieux tracé à nos âges, il suffit peut-être simplement de le poursuivre avec légèreté. Et de continuer à écouter. » J’aime cette femme qui photographie des toiles d’araignée et des coquelicots… Et des poires, aussi…

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 ©Sylvie Chaudoreille

Du 21 au 24 novembre
Visites d’appartements. A l’extérieur de la ville, une résidence de petits immeubles bas, ocre rouge ; piscine… Des chaînes sur le parking. On domine tout. Champs d’oliviers. L’appartement est ridiculement petit. Tout est aménagé. Plus rien à y faire. Et tout est étroit, je ne bougerais pas un orteil ici. Une terrasse quand même… qui donne sur un parking et sur le bâtiment des activités estivales, moche comme tout… Ici, on promet aux propriétaires au moins 5 000 euros de revenus annuels s’ils confient la gestion de leur bien au syndic. Pfff ! Et ils n’ont droit qu’à une semaine en saison pour résider dans leur appartement. On peut déroger à cela me précise-t-on. Ailleurs, en haut de la ville, sur une route principale mais dans une résidence hyper sécurisée… un appartement, grand, ensoleillé, loggia… garage… place de parking… Mais une seule chambre. Ailleurs encore. Ah ! celui-ci avec deux chambres, des poutres au plafond, une cheminée… sur une placette loin de l’agitation relative de la ville. Entre une esthéticienne et… une cave à vins… Je fréquenterai plus l’une que l’autre, me dis-je instinctivement ! Coup de cœur. Pourtant une volée d’escaliers, pas de balcon… Oubliées mes exigences. Coup de foudre. On dit qu’une « maison » c’est comme un amour, la « rencontre » est imprévisible, on ne sait pas dire pourquoi on aime mais c’est là. Et bien c’est là. Comme j’écris ce journal à rebours, je ne me souviens plus de la date, pourtant j’aurais cet anniversaire à fêter, dans ma nouvelle vie.

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Samedi 25 novembre
En route pour les Cévennes pour tri, rangement, autres cartons… Les chats s’en sont donné à cœur joie et la maison doit faire restau pour les matous voisins… Brigitte m’accompagne. Efficacité garantie.

Dimanche 26
B. est repartie dans la matinée. J’alimente le poêle avant la nuit avec ce qu’il reste de bûches. La chatounette me tient chaud, les bouteilles d’eau aussi.

Du 27 au 29
Déjeuner avec Véro au soleil de la Combe ! Un comble ! Sa terrasse est encore envahie de fleurs en pot… les doigts verts de la dame, sans doute. José est parti à Paris pour plusieurs semaines.
J’erre dans ma grande maison, je ne peux même pas me promener avec ce genou de malheur. Je fais le tour des oiseaux le matin, de leurs chants dans les arbres, profite au maximum du soleil et de la terrasse. Christian m’héberge le temps de lire mes mails, de travailler au chaud à l’écriture de la préface pour le prochain recueil poétique de Rose-Marie et au collectif sur les animateurs d’ateliers d’écriture, de préparer mon prochain voyage pour La Réunion. Sa « thébaïde » domine la vallée. Je suis gâtée… à chaque visite, il me sert le thé et une tranche de son pain tout juste sorti du four. L’Arménie se pointe toujours dans nos discussions, et la présence de Solange est palpable dès que leur coup de fil quotidien se termine. Ils me manqueront aussi.

Vendredi 1er décembre 2017
Je reçois un appel de l’agence immobilière pour visiter la maison alors que nous avons récusé le mandat… Confusion… dans le doute, je laisse faire. (Je suis chez C…) J’apprends plus tard que personne ici n’a donné de contre-ordre… De toutes façons, nous avons trouvé acquéreur !

Samedi 2
Soirée repas avec les voisins/amis proches. Le glas d’une vie quand même. Nous parlons de nos successeurs, un couple d’archéologues qui devrait rassurer tout le monde en s’intégrant bien ici dans la vie de la vallée. Une maison qui retournera à sa première fonction, celle de maison de vacances… La vie est ailleurs.

(à suivre…)

Texte et photos : Marlen Sauvage

Carnet des jours (27)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Mercredi 1er novembre 2017
Attaque de deux militaires devant la Chambre des députés au Bardo.

Samedi 4
Souk à Monastir en fin d’après-midi dans une ambiance animée ; familles et couples déambulent, parfois en mobylette, au milieu des coupes de légumes, des fanes de radis ou de fenouil, évitant ici et là les nids de poule dans le macadam ; un animateur au micro vante les prix dérisoires des articles. Verres à vin, torchons, tabliers de cuisine, légumes et fruits remplissent le couffin.
Ce soir, pour accueillir Hubert et John, gaspacho relevé au piment tunisien, bar grillé et purée de carottes, fenouil braisé et salade, dessert de crêpes Suzette.

Dimanche 5
Préparé l’atelier de mardi prochain après avoir subtilisé quelques livres dans la bibliothèque de A. Entamé la lecture de Villes, journal de 1920-1984, de Julien Green, auteur jamais lu.

Lundi 6
Le temps a tourné et la fraîcheur s’est installée en soirée. Promenade sur la corniche aux alentours de 17 h, quelques photos de la mer sous d’épais nuages dans une lumière sourde. Commencé aussi le défi photo de Karen Ward, avec le thème des couleurs. Pour moi, ce sera le bleu du portillon intérieur, mais j’avais aussi pensé à cette multitude de plats en plastique à la devanture d’un magasin sur le trottoir…

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Mardi 7
On parle des Paradise Papers partout, sur Internet et sur France Culture. Et de la tuerie dans une église américaine de plusieurs dizaines de fidèles par un fou furieux de vingt-six ans, violent avec les deux femmes qu’il a épousées, violent aussi avec son chien qu’il affamait et attachait. Des scandales et des faits divers… Je rêve d’une radio qui donnerait quelques bonnes nouvelles du monde. En existe-t-il quelque part ?
Je reste seule à Monastir, travaille pour H. sur la future production de la version tunisienne de la comédie musicale La Reine des neiges… Lu le conte original de Andersen, le plus long de ses contes, où j’ai pu constater à quel point le film d’animation et la comédie musicale en sont éloignés… Mon congé sabbatique prend une drôle de tournure…
Marché pendant une heure dans les rues de la ville, explorant un quartier encore inconnu jusque-là, où se trouve un établissement de bains maures. Joli dôme bleu et blanc, et crénelage du mur d’enceinte. Ce sera la forme choisie pour le défi du jour. Je déguste au retour un petit pain de maïs croquant, avec du chocolat et du miel de bruyère callune rapporté des Cévennes. Est-ce ce soir là, en sirotant un thé au gingembre que j’apprends l’offre des CL pour la maison ?

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Mercredi 8
Levée à 4 h 15, il fait encore nuit et le muezzin ne tarde pas à appeler à la prière, les chiens reprennent en chœur et le coq du voisin se sent obligé de s’y mettre. Tout cela est encore exotique pour moi. Je trie deux ans de mails. Participe au défi photo de Karen, « texture » pour aujourd’hui, et je prends la jolie porte rouillée qui ferme une maison voisine. Termine la lecture du premier volet envoyé par Amine de sa thèse sur le polar noir. Envie de lire Dominique Mattoti ! Partie en ville pendant une heure à la recherche de lampes de chevet, j’en trouve deux dans la médina, une rouge, une blanche, parce qu’il n’y en a pas deux semblables. Aucune indication sur les emballages ni sur les lampes d’un quelconque fabricant ni du lieu de fabrication. Arrivée à la maison, c’est une bleu ciel qui m’est échue, allez comprendre, en plus de la rouge. Enfin, ça marche et c’est super. Rapporté aussi un beau plateau en métal travaillé, avec un miroir dans le fond et acheté des petits pains de maïs à la boulangerie du coin de la rue.

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Jeudi 9
Réveillée à 4 h encore. J’écoute la rediffusion des Pieds sur terre. Une émission sur les CPE et c’est pas du gâteau ! Avec le témoignage émouvant d’un ancien élève à la scolarité difficile, devenu lui-même conseiller… Je m’endors sur le cours du Collège de France à propos de talent. A 8 h, grand soleil et mail de Solange. Mon cadeau du jour. J’écoute FIP et c’est une joie.
Acheté un tapis pour mes pieds le matin ! Pas d’étiquette de fabrication. Impression de m’être fait rouler dans la farine par le gentil vendeur, un peu prestidigitateur. Trouvé aussi un jean neuf dans la médina pour 39 DT (à diviser par 3 quasiment). La soirée est venteuse. Dîner avec Hubert et Paul qui évoquent leurs projets divers.

Vendredi 10
Réveillée  trop tôt encore, debout à 8 h, avec un mal de crâne dû au rosé de la veille, sans doute. Je le traînerai toute la sainte journée. Envoyé le dossier de presse. Poursuivi ma lecture des Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie et travaillé sur la thèse. Reçu des nouvelles et des conseils de Kiki, découvert sa jolie petite nièce-petite fille congolaise. Gâteau de semoule à l’essai, un peu trop mou. Je ne sors pas de la journée. Soirée tristounette à cogiter sur le futur et pleurer ma maison…

Samedi 11
Réveil à 4 h 15, après cinq heures de sommeil. Grandes cogitations, encore, devant une assiettée de semoule et un mug de café. Mon état du moment ressemble à une tour chahutée qui touche parfois le ciel et sa bonne étoile pour tant de fois où elle tangue… Se détacher du passé, absolument… C’est à 5 h 21 précises qu’appelle le muezzin ce matin et d’un seul élan, plusieurs voix lui répondent dans des modes plus ou moins aigus et chantants… un appel à la prière qui révèle le silence la précédant. D’un seul coup, tout le monde doit être debout ! Impression d’une grande activité soudaine. Et puis, à 5 h 25, s’éteint la dernière voix dans le souffle plus ardent du vent qui a hurlé toute la nuit.

Dimanche 12
A 9 h dans Monastir, direction Les Halles. J’ouvre les yeux tout le long du parcours à la recherche de ce qui sera le thème du jour « freestyle ». Je lorgne comme hier du côté du trottoir d’en face vers les paniers d’osier qui me tentent pour conserver les fruits.  Les gens déjà se pressent et je file chez « mon » poissonnier où je trouve de la petite bonite à 3,5 DT pièce ! A un autre étal, un léger coup sur l’épaule me fait me retourner, et un homme me tend en souriant mon porte-monnaie tombé de mon sac. Comme j’aime les gens d’ici, leur discrétion, leur gentillesse.
Je me laisse tenter par une côtelette de viande à un étal tenu par un monsieur au visage buriné. Croyant avoir acheté du mouton, je me retrouve devant une côte de veau, trop fraîche et trop dure à mâcher… Je vais renoncer définitivement à la viande.
Aucune nouvelle de H. et de sa proposition de m’amener à Tunis demain. Je me décide à tenter le louage au débotté. Je quitte la maison à 13 h, un sac sous le bras avec le minimum – je manque la photo du petit âne marron traînant une carriole, monté par un homme enveloppé dans un plaid – et vingt minutes plus tard, je suis dans le taxi ! J’avais envie depuis longtemps de tester ce mode de transport, l’un des moins chers, 10,5 DT l’aller pour Tunis. Nous sommes 9 dont le chauffeur, six hommes et trois femmes, je m’installe sur un mouvement de tête du chauffeur dans la rangée derrière lui, entre deux messieurs. Derrière moi, une jeune femme pleure toutes les larmes de son corps et me sourit tristement quand je tourne la tête vers elle pour l’encourager. Deux heures plus tard, me voilà à Tunis où je prends un taxi, jaune cette fois pour Manouba… 6,5 DT pour vingt minutes de trajet…

Lundi 13
Il y a deux ans survenait l’attentat du Bataclan.
Je vais traîner mes basques dans le quartier à la recherche de pain et du repas de midi. J’en découvre les larges rues, les petites épiceries sur le trottoir tous les vingt pas, j’apprends le mot « hob », accompagné du sourire des clientes de la boulangerie et de la boulangère qui me répète « baguette » en m’en tendant une ! A la supérette Jamel, le vendeur sans âge parle français mais s’amuse durant quelques minutes de mon arabe incertain. Nous rions beaucoup. Il choisit pour moi les œufs les plus gros, ici on les achète par quatre. Je prends aussi des éponges dont je n’ai pas besoin et des chips que je ne mange jamais en France. Pour le plaisir de parler avec lui.

Mardi 14
“La chanson de ce matin disait il n’y a que toi dans mon cœur« … Murmuré juste avant de partir à la fac et cela suffit à mon cœur d’artichaut. Une bonne heure de skype avec Brigitte pour échanger sur ses projets de voyage en avril prochain, les lacs italiens, pour parler de mon futur déménagement et trouver une solution : un garage quelque part, en attendant de trouver un appartement ou une maison à louer… Je m’entraîne à prononcer « poudre d’amandes », « sucre en poudre » et « cannelle », en vue des achats pour le dessert de ce soir.

Mercredi 15
Signature du bail et clés du nouvel appartement de A. Départ pour Monastir sous une pluie battante. Arrêt chez un marchand de meubles pour commander un salon style années 50 fabriqué par un artisan local. Repas de brick à l’œuf. Discussion qui dégénère un peu, la fatigue sans doute.

Vendredi 17
« Bavardage est écume sur l’eau, action est goutte d’or. » Les nouvelles de France m’obligent à rentrer précocement.

Samedi 18
Je pars légère, je reviendrai. Retour à Marseille en soirée. Toujours fidèles, Brigitte et Pascal sont là pour m’accueillir.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Carnet des jours (24)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

15 août
A Vaison-La-Romaine, grand marché dans une chaleur accablante. « Flow » est le thème du jour pour le concours de photo lancé par Karen de Curiosity. J’erre dans la foire à la recherche d’une idée. Une camionnette remplie de tissus me plaît bien mais je ne la proposerai pas. Je repars dans l’après midi pour LMN.

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16 août
Une touche pour la maison. Je croise les doigts. A. regrette de m’avoir dissuadée de venir en septembre. Je regarde le cinquième épisode de la série 1 de Game of thrones, dont j’ai tellement entendu parler. Garage pour plaquettes. Que de l’intéressant, comme dirait Brigitte Célérier

17 août
Le jour où je glisse dans le pré et me tord le genou après une visite à mes voisins. Il est huit heures du soir. Je rentre sur les fesses en me mordant les doigts. Rien à côté de ce qui se passe en Catalogne et que je découvre plus tard dans la soirée.

18 août
Toubib et un mois d’arrêt. Pas de Guérande à programmer. Une piqûre chaque jour pour éviter tout risque de phlébite. Je n’irai pas demain à Grignan voir Lorenzaccio avec Pietragalla et Mezguich.

19 août
Regardé Les Tudor sur Arte, une bonne série, écouté la proposition n° 5 de Francois Bon. Je laisse mûrir. En espérant ne pas faire comme les fois précédentes où je finis par oublier que j’ai écrit à un moment donné quelque chose quelque part.

Émue par le geste de soldats libanais qui hissent le drapeau espagnol sur une colline reprise à l’EI, en hommage aux victimes des attentats de Catalogne.

21 août
Levée à 4h 30 enfin, levée, je m’entends… Je prends mon mal en patience comme tous me le conseillent. Je lis Vivre et mentir à Téhéran de Ramita Navai, prêté par E. Une autre société schizophrène… Regarde un documentaire sur les Francs-Maçons et Under The skin de Jonathan Glazer sur Arte +7, étrange par son traitement si le thème n’est pas original ; heureusement qu’il y a cette chaîne. Jamais passé autant de temps devant un écran.

22 août
La Maif m’accorde une aide à domicile, 6 heures à raison de 2 heures par semaine durant 3 semaines.

23 août
IRM A Mende, départ vers 7 h. Crise de panique dans la nuit à l’idée de me retrouver encore une fois dans cette machine et dans ce raffut. Et puis l’opérateur me rassure : l’examen ne dure que 10 minutes et je n’entre dans l’engin que jusqu’à hauteur du pubis. Je regarde de nouveau le documentaire sur Gertrude Bell et son aventure irakienne au début du siècle dernier.

24 août
Préparation du sanglier qui marine depuis hier pour mes invités de ce soir. Écouté plusieurs émissions de Littératurcafé de Laurent Margantin et commandé 3 livres chez François Bon.

L’infirmière m’apprend comment me piquer toute seule. La sensation de l’enfoncement de l’aiguille si fine dans le gras du ventre est inattendue, j’ai vraiment l’impression d’être un morceau de viande.

25 août
Visite en début d’après midi chez le chirurgien (qui n’a pas les résultats de l’IRM) :  fissure du ménisque avec peut-être une déchirure ligamentaire qui nécessite de la kiné. Je peux arrêter les piqûres antiphlébite si je « marche », avec les cannes anglaises bien sûr, en posant un peu le pied par terre et retirer cette attelle raide comme la justice qui m’immobilise la jambe depuis la cheville jusqu’en haut de la cuisse. Bien contente de la porter la nuit quand même après m’être tordu la jambe dans un retournement intempestif. Rendez vous dans un mois ! Pffff.

26 août
Jour de jeûne. Une journée pas plus, histoire de reprendre mon petit rythme hebdomadaire. Reçu ce matin par chronopost les 2 livres Lovecraft de F. B.

Une heure de téléphone avec S. qui me conte son coup de cœur pour une jolie jeune artiste sortie des Beaux-Arts et à laquelle déjà il a avoué sa flamme… Nous discutons littérature et de sa frustration à ne pas trouver d’éditeur pour son livre crypté… Je lui suggère d’écrire quelque chose de plus  » accessible  » et lui redis mon engouement premier pour son Voyage à Wittgenstein à l’écriture superbe et à la sincérité captivante.

Visite de V. qui finit par donner un coup de balai dans la cuisine… Coup de fil en soirée de C. et S, « Bien sûr tu connais Le genou de Claire, » me demande C. en guise de bonsoir. Ils me proposent de venir chez eux quand je serai seule. Je me redis combien je suis entourée ici.

Refait mon grand lit sur une jambe… Bon, ce n’est pas la mort non plus. J’aimerais juste retrouver la sensation d’un genou qui se plie.

27 août
B. m’emmènera à Guérande avec l’accord du toubib et bien que les résultats de l’IRM aient plutôt détruit mes espoirs d’une guérison rapide. Rupture ligamentaire confirmée avec épanchement, œdème, fissure du ménisque. On me parle d’une arthroscopie à envisager pour nettoyer le cartilage qui engendre les douleurs et la gêne (pas le drame mais encore 45 jours à prévoir avant de pouvoir conduire). Ajoutons déjà une semaine au mois initialement prévu…
Il paraît que j’ai reçu une carte du Lot (arrivée chez mes voisins…) et je suis tellement heureuse de cette attention. Arrivée vers 19 h à Nyons, je relis le corrigé du concours de littérature que m’a confié F. en me disant in petto que sa confiance excède mes compétences, mais enfin.

Le 31 août
A Nyons. Visite chez un magicien qui fait circuler les énergies et parvient après deux heures de manipulation à me faire plier le genou ! Je l’embrasse ! Une heure plus tard, jambe raide, et douleurs le lendemain, mais enfin je suis optimiste même s’il faut attendre encore.

Photos : Marlen Sauvage

 

 

 

 

Carnet des jours (23)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

30 juillet – 6 août
Journées dans la torpeur de l’été, rafraîchies par la baignade quotidienne, une heure, pas davantage, en début de soirée ; dépasser les estivants agglutinés au bord de la plage, entrer dans la hauteur de l’eau, loin du rivage, près des massifs rocheux où la mer s’agite, discrets endroits perdus où se perchent les amoureux. Fins de soirées en famille et entre amis, à la nuit tombée, quand les places de Monastir se peuplent de touristes assis au sol à même l’herbe, pour profiter de la fraîcheur, enfin.

Lundi 7 août
Direction Mahdia par Khniss, ville côtière à cinq kilomètres au sud de Monastir, une extension, « le cinquième ribat (quartier) de Monastir » m’explique A. A notre gauche, la « mer Morte », telle que la population locale nomme cette lagune qui est encore une réserve de pêche bien que la biodiversité soit menacée par la pollution depuis des années. Pas de baignade ici, c’est pourquoi les gens de Khniss viennent se baigner à Monastir. Je prends la mouette sur la barque (enfin la barque et la mouette…) avec une pensée pour Chris.

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Près de Kniss (ou est-ce un quartier de la ville ?, je ne sais plus) se trouve Saklia dont le nom provient de « Sicile » et rappelle les échanges nombreux avec cette île voisine. Beaucoup de noms de familles tunisiennes portent la trace de familles siciliennes, affirme A. (Au début du XIe siècle, les Arabes expulsés de Sicile après la conquête par les Normands se sont réfugiés ici… me dit Wikipédia.)

Le paysage est d’oliviers plantés sur une terre ocre jaune, sèche, aride. La culture de l’olive est avec la pêche et le textile une des activités économiques de la ville. Je réalise que les plaids achetés dans une boutique de la médina de Monastir viennent de Kniss. C’est ici aussi que sont tissés avec la laine de mouton ou de chameau les burnous traditionnels et les kilim.

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Nous traversons Ksibet-el-Mediouni (du nom du saint fondateur de la ville), nous sommes toujours dans le gouvernorat de Monastir, puis Lamta où nous nous arrêtons.

A. me raconte tout de l’origine de la petite ville, dont le nom arabe provient du romain « Leptis Minor » ce qui la distingue de « Leptis Magna » qui se situait en Libye (ancienne Tripolitaine). Dans ce port ouvert aux échanges commerciaux et culturels, la religion chrétienne est mentionnée dès le IIIe siècle. Et cette ville, « sans doute l’un des plus hauts lieux de l’antiquité romaine », a révélé mosaïques et fresques parmi les plus belles de Tunisie. Son musée est internationalement connu. Pour l’heure il est fermé. Nous y retournerons.

L’économie s’appuie sur le maraîchage mais essentiellement sur les oliveraies (« deuxième production apres Sfax »). Ici on trouve de plus vieilles variétés d’olives et d’une meilleure qualité, m’assure encore mon amoureux. Dans une ruelle, un tapis de poivrons rouges sèche au soleil sur la terrasse d’une maison.

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Sayada. Sayad veut dire pêcheur. Dans le nom de Sayadi, très populaire à Monastir, le i indique la provenance. Un historien de Monastir (du nom de Sayadi d’ailleurs) affirme que Sayada vient de Saïda, ville côtière du Liban. La ville a probablement été créée par les Phéniciens venus fonder Carthage. Là où se tenaient des villages de pêcheurs, aujourd’hui des immeubles se dressent…

A Ksar Hellal, j’ai droit à un cours d’histoire, pour me rappeler si je l’avais oublié qu’A. est un fervent admirateur de Bourguiba… C’est ici que le 2 mars 1934, le futur dirigeant fonde le parti du Neo-Destour qui mènera la lutte pour l’indépendance de la Tunisie. Une statue à l’effigie de Bourguiba est toujours présente au centre de la ville pour commémorer cet événement. Mais j’ai droit aussi et surtout à une page érudite sur les origines de Ksar Hellal, de construction arabe, fondée au temps des Fatimides (j’espère ne pas me tromper, je n’ai rien noté de lisible et je ne retrouve aucune info là-dessus sur le net) et sur Banu Hilal une tribu arabe venue ravager le pays aux alentours du IXe siècle (???).

A partir de Moknine, nous entrons dans le gouvernorat de Mahdia par la GP1, la plus ancienne route de Tunisie qui allait sans doute de Carthage jusqu’à la frontière romaine (le limes). Avec cet homme, je ne peux rater une occasion de me cultiver, me dis-je en mon for intérieur…

Chiba, Edkila et enfin, Mahdia et sa prison civile dès l’entrée de la ville pour accueillir le visiteur ! Nous filons vers le port où se tiendra semble-t-il une « sardinade ».

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Quelques pêcheurs s’affairent autour de filets, de branches de palmiers dont ils se serviront pour pêcher la sardine. Les petits bateaux colorés se côtoient sagement, arborant des fanions plus ou moins défraîchis. Le « 427 MA » me salue. Je vois des signes partout !

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L’atelier de réparation du port est étonnamment silencieux, nous errons entre les immenses carènes, les engins, les hélices, aucune connexion ici alors que j’aurais volontiers tenté un « direct » sur FB pour une fois !

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9 août
L’essentiel de la journée qui vaut d’être retenu pour ne pas réitérer l’erreur : repas à L’Alhambra, à Monastir, avec H. Nous n’y retournerons pas…

10 août
Mon amour est reparti à Tunis. Je flemmarde, lis, écris…

11 août
Cimetière marin de Mahdia sur le blog et souvenir encore triste de la mort de Dominique. Je m’oblige à ne rien ressasser.

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Le soir, repas français Chez Marcel (le Pirate est complet) devant le petit ribat, où le patron s’appelle Laurent, il vient d’Avignon, tutoie le client et nous apprend que Marcel était le prénom de son beau-père… Très bonne cuisine servie dans une ambiance on ne peut plus calme, les clients se pressent ici le midi plus que le soir.

13 août
Retour. Tunis sous le soleil levant, des larmes sèches et une attente d’une heure pour passer le poste de police, de quoi râler suffisamment et avoir envie de rebrousser chemin…

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Texte et photos : Marlen Sauvage

 

 

 

 

 

Ateliers de campagne (1)

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C’était novembre en mars. Le brouillard enveloppait tout de son tourment et je me demandais si j’arriverais à temps pour l’atelier d’écriture prévu ce mercredi. Plus d’une heure vingt en temps normal ; en roulant à cinquante kilomètres heures maxi, je n’y serais donc pas… Le contretemps météorologique pourtant ne me déplaisait pas : il redonnait à chaque chose sa place exacte. Depuis le début de ma vie dans ces montagnes cévenoles, j’avais appris que la Nature seule ici dictait la conduite à tenir. Les contacts parisiens que j’avais gardés durant les deux premières années n’y comprenaient rien – Quoi ? un orage vous empêche d’envoyer vos fichiers ? Votre téléphone est coupé ? Vous m’appelez d’une cabine ? (il y en a encore dans certains villages de Lozère) – A force de passer pour une folle éprise d’un absolu qui n’était pas de ce monde, j’avais perdu tous mes contrats de rédaction, mes piges, mes corrections… J’avais creusé mon sillon dans ces petites vallées et d’année en année, gagné des adeptes à l’écriture romanesque, tant ici comme ailleurs, chacun rêvait de rêver sa vie…
Je roulais en surveillant le bas-côté de la route et ses pièges, pensant au groupe d’enfants que j’allais retrouver pour l’écriture du polar démarrée à la rentrée ; un petit groupe de neuf garçons et filles de 8 à 10 ans… Tous avaient accepté de lire un roman policier emprunté à la bibliothèque locale, tous avaient jusqu’ici suivi les ateliers sans en manquer un seul, tous m’avaient épatée ! Notre roman porterait le titre de Crime à la Lunette, un choix qui s’était imposé en toute démocratie… Comme quoi les ateliers, c’était cela, aussi : l’apprentissage du choix, de l’argumentation d’une idée, du respect des points de vue et du résultat du vote ! Henry, Lilian, Perrine, Floran, Inès, Elian, Marie, Chloé, Nassim… chacun avec ses audaces, ses craintes, son imaginaire, son enthousiasme. L’histoire se construisait doucement, avec les résidents d’une maison de retraite qui nous fournissaient quelques éléments de récit que nous mettions en scène. Après la visite d’un menuisier à Marvejols pour les besoins de la cause, j’attendais une météo plus clémente avant d’emmener ce petit monde sur les hauteurs de la ville et restituer une atmosphère crédible à notre histoire. Ah ! je ne connaîtrais plus jamais le même succès que lors de l’intervention du technicien de la brigade criminelle qui avait passionné les gamins durant près de trois heures ! Un couple de blaireaux sur le bas-côté m’obligea à m’écarter d’un coup de volant. Je craignais plus que tout de croiser inopinément le parcours d’un chevreuil ou d’une biche. Dans la montée sur le causse, je laissai les nappes de brouillard au-dessous de moi et la vallée s’enveloppa d’un immense édredon blanc. Je filais maintenant sous la pluie, dans une visibilité relative, vers le centre de loisirs qui m’accueillait pour la septième année consécutive.
(à suivre)

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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Carnet du jour (13)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

A rebours, toujours.

Lundi 20 mars
Visite surprise il y a trois jours de D. M. qui repartira un jour plus tôt que prévu en raison de son incompatibilité momentanée avec la maison, trop grande, le silence des pierres, le froid encore enclos dans les murs… Fragilité… AG de l’asso des Amis ce soir. Too much ado about nothing. Nous poursuivrons notre activité jusqu’après le Festival du livre.

Hier 19 mars, virée au Pont-de-Montvert sous le soleil de dimanche avec D.M. Ballade à l’Hermet sur un GR/PR mal signalé. Nous nous perdons avec plaisir dans la lande pierreuse, cherchant les petits cairns élevés ici et là ; dans le grand vent nous tentons une méditation qui se termine par un éclat de rire et la remettons à plus tard. Photos.

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Samedi 18 mars, soirée poésie à Rousses, à La Ruche, le café de pays du village, à l’accueil simple et sympathique. Un beau moment généreux où chacun partage ses poèmes favoris ou ses propres vers avec la salle, au gré du repas (délicieux…). Fous rires avec L. et M., impossible d’arrêter de glousser comme des gamines à la déclamation d’un homme venu expliquer à l’une d’entre nous comment lire… Une fois calmées, grande discussion sur le plaisir du texte et l’effacement du lecteur devant ledit texte. Avis partagés… je maintiens le mien devant cette tablée d’hommes du cru, sûrs d’eux souvent ! A. chante Barbara et nous enchante de sa belle personnalité.

Vendredi 17 mars, aller-retour maison-Nîmes pour récupérer D. Soleil chaud.

Jeudi 16 mars, soirée Afrique(s) à la bibliothèque de Florac pour le Printemps des poètes, avec Frédérique Bruyas et Adama Bilorou, poly-instrumentiste du Burkina Faso, issu d’une famille de griots. Lui ne dira rien, mais jouera de différents instruments de percussion et autres djembé(s),  du balafon, et d’un genre de cithare, dont j’ai oublié le nom… Magique moment de découverte de textes africains et nord-africains d’auteurs tels que Jacques Famé Ndongo, Leonora Miano, Véronique Tadjo, Assia Djebar, Joyce Mansour ou Olive Schreiner…

Mardi 14 mars, journée réunion avec E. au troquet de Barre et chez P. pour un grignotage. Je repars avec un « porte-bougie » maison !

Carnet du jour (9)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Mardi 10 janvier
Jour anniversaire (1976). Mais alors c’était un samedi. Je suis retournée place Montparnasse  où l’année précédente tu m’avais emmenée, et de retour à l’hôtel pour une sieste après ce repas arrosé, nous nous étions réveillés trop tard pour que j’attrape mon train vers la Drôme. Emancipée grâce à toi. J’ai revu la tour avec les yeux de mes dix-huit ans. Photographié une fontaine Wallace pour Stef à qui j’en parlais au Spa Mathers, près de Montréal, où une copie trône dans le restaurant du lieu. J’ai passé deux heures à La Marine (Je me répète que Montparnasse est le quartier des Bretons, et j’arrive à supporter ce nom de bar aujourd’hui) où nous étions allés avec les C. après avoir vu Emmanuelle au cinéma du coin ; j’ai commandé une Leffe puis une autre, et comme c’était la happy hour, j’ai eu droit à la double ration sans avoir rien demandé… A notre santé !

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Mercredi 11 janvier
Changer de regard… La solution à  cette « leçon » qui me rappelle que j’échoue systématiquement dans « le juste et l’harmonie » ?

Jeudi 12 janvier
Je me pose toujours les mêmes questions quant à la vanité d’écrire… Et ce qui nourrit l’envie… la vie, les rencontres, les échanges, les frôlements de regards, d’âme à âme, la tonalité d’une voix et même la présence de tombes protestantes sur le chemin de mes ballades, le souvenir du goût de la cerise, du temps accordé au temps, de cette grâce à méditer devant un océan, de l’étonnante mémoire du corps à l’évocation d’un moment de tendre sauvagerie… Est-ce que se tiendrait là le lieu de l’écriture ? Je me nourris de tout. Je me disperse. Je suis de nulle part. Je n’ai pas d’archipel sauf celui de l’enfance et les lieux éphémères où elle m’a portée. Alors, oui, le souffle peut-être vient-il de là, de cette absence de racines, de ce non lieu. Je dois porter en moi le souffle d’un non lieu.

Dimanche 15 janvier
Je dors environnée de petites poupées de porcelaine. L’amitié console de tout.

Lundi 16 janvier
Elena Ferrante et Les jours de mon abandon en gare de Nîmes. La banalité du thème me vaut quelques sourires. Dans le train du retour, j’ai manqué la photo de cet avion, énorme, qui en pleine descente, volait entre le haut de la vitre du train et un fil électrique au premier plan. Regretté mon manque de réactivité. J’ai contemplé, c’est tout. (Je devrais dire, c’est bien.)

Vendredi 20 janvier
Me laisser tomber dans la situation, comme le préconise François Roustang, psychanalyste et philosophe.

Carnet du jour (8)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

2017 – Le 3 janvier
Anniversaire triste de la mort de Sylvia. Et toujours là sa page FB…
Visite surprise de B., je l’emmène à l’atelier. Belle soirée. Dormi tard dans l’après-midi, toujours sous le coup du décalage québécois. Et à une heure du mat’, en pleine forme… Pas d’inquiétude majeure quant à l’avenir proche qui se dessinera comme bon lui semblera. Je suis dans une attente sereine. Me détache doucement de mon affection pour cette maison. Peut-être même j’en souligne à dessein les défauts… On a les boucliers qu’on peut.

Le 4 janvier
Atelier au GEM ce mercredi. Je pensais en roulant à ce projet de transcription de mes « ateliers de campagne », à dire la nature dépouillée de cet hiver entamé dans un froid tout relatif (je suis rentrée de Montréal où la température a frôlé les -25 °C), les châtaigniers décharnés et gris dans le bleu pur du ciel, la route du causse traversé et retraversé durant 15 ans maintenant et dont je ne sais pour combien de temps encore. Je voudrais cette année positive, engranger de beaux et bons souvenirs. Pour aujourd’hui, ce serait l’appel de A. et la demande de S. de publier dans son journal d’atelier mes haïku sur les nuages !

Le 5 janvier
Je lutte contre moi-même pour ne pas céder à la tristesse. Au catalogue des réalisations du jour, plein de choses parmi lesquelles la balade sur le chemin de la Combe dans le froid de l’après-midi qui m’a revigorée ; les jambières terminées pour Stef, le grand ménage en bas et la préparation de ma valise pour ma virée à Paris. Je n’ai cessé de chasser mes mauvaises pensées, quand l’une revenait, je me rappelais à l’ordre. Prendre soin de soi c’est aussi se garder la tête « propre ». Au chapitre des objectifs atteints, le vase communicant enfin posté sur le blog dans l’attente de sa publication demain matin.

Le 6 janvier
Je renonce ce soir à écrire le 3e atelier de François Bon. Mon idée de cour du Gem de Mende ne conviendra pas, je ne peux y retourner avant 15 jours et j’ai déjà perdu suffisamment de temps entre la grippe et les soucis d’ordinateur. Dans la série « soyons positive », je retiens de ma journée cette balade à l’invitation d’E. sous le soleil et dans le froid vif de l’hiver, mon mal de tête du matin a persisté malgré ce grand bol d’air pour se maintenir jusqu’à ce soir. Séquelle de grippe ? Dès demain je m’adonne au nettoyage de la cave. Et comme Sam ne viendra finalement pas me rendre visite, je commencerai mes publications pour reprendre un rythme de croisière…

Le 7 janvier
Après la petite voix qui m’invite à me fier à mon inspiration et mon intuition pour prendre mes décisions, je pense à cette autre voix (celle de B.) qui a l’art de parler sans se tromper sur un certain nombre de choses… Il fait très froid ce matin et je n’ai pas le courage de trier la cave… Je ne serai pas là samedi prochain et je vais commencer à perdre du temps ! Allez, j’écris pour FB et je m’y mets avant la fermeture de la déchetterie.

Le 9 janvier
Aspirer au meilleur pour le voir advenir. Le genre de pensée qui me convient.
Placé la journée sous le signe de l’harmonie dès  8 h ce matin et la méditation guidée par Minnie. Quelle ouverture du corps (et de l’esprit je l’espère !) en retour… Depuis tout a été harmonieux dès le café jusqu’à la finalisation de la valise et mon rendez-vous avec M., notre discussion malgré ma maladresse, puis la route et enfin la gare où j’attends mon train… Journée harmonieuse parce que décidée telle. Une question de regard, comme me le disait Robert Misrahi il y a si longtemps.

Carnet du jour (7)

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Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi… De l’art de cultiver le leurre, disons…

2017 – Le 2 janvier
Levée tôt – 4h45 – parce que le sommeil m’avait fui depuis une petite heure et que me trottait dans la tête ce vase communicant prévu pour… le 6 ! La rencontre (et le silence) seraient mes thèmes, je les ai proposés hier à Huê. J’ai alors remis la main sur Les chemins du silence, de Michel Hubaut, que je lis pour la troisième fois au moins. Une redécouverte, la confirmation de ce que la vie m’a appris encore récemment, je devrais dire « resservi » avec sa patience légendaire. De deuils en ruptures, je comprendrai enfin…
Je tiendrai peut-être ici ou ailleurs les résolutions de l’an 17. A imaginer, à écrire, d’abord. Avec un chiffre pareil, l’année ne devrait qu’être merveilleuse. Y croire avant tout. En occultant les horreurs du monde. Quand je ne peux plus écouter la radio et que lâchement je les évite… Reste mes engagements que je tiens un crayon à la main et la main pour « cliquer »… Quel engagement… pfff.
Avec la conscience de ma petitesse, dans mon carnet de résolutions, il y aura celle d’écrire à la demande de Sylvie une pensée positive chaque semaine. Je pourrais commencer là : dans le silence, partir à la recherche de soi, à sa propre rencontre plutôt, et cette attention à soi, cette tendresse, savoir qu’on la partagera d’autant mieux ensuite. Enfin, ce serait l’idée du jour…
Poursuivre la biographie de mon père. Quelle contrainte pourrais-je bien m’imposer pour y travailler régulièrement ? Je repense à l’enthousiasme de Michaël, rencontré à Montréal, et à son intérêt pour cet homme qui n’avait rien fait de spécial de sa vie (lui ai-je précisé)… Mais j’ai l’enthousiasme communicatif il faut croire. Dans ce que me réserve cette année – et je sais ce qu’il en est pour l’essentiel – trouverai-je le temps ? Oui. Il suffit de le vouloir (me dit ma petite voix).
Et tiendrai-je enfin ce journal de mes ateliers, plus ou moins fictif, enfin, reconstitué, tel que je l’ai imaginé il y a trois ans déjà ? Je continuerai à prendre des notes, au moins, pour le publier plus tard… Il y a aussi l’atelier d’écriture de François Bon, mais cela, je m’y tiendrai. Ma respiration. Marcher avec Eve tous les dix jours, et j’ai intérêt à m’y mettre davantage si je ne veux pas totalement rouiller. Ne pas trop me charger cette année qui sera rude. Les ateliers et ma contribution à diverses choses rempliront mon espace déjà. Vivement que je retrouve mon ordinateur ! Un mois déjà sans cette extension de ma main et de mon cerveau, c’est difficile ! Comme j’aimerais reprendre les enregistrements, les lectures vidéo… Allez, j’arrête de me disperser.