Construire une ville… – livres enfuis

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Tout me racontait un univers désiré, côtoyé peut-être en rêve, à moins que ce ne fut dans l’enfance, ce que l’on perçoit d’un pays, d’une ville, d’une maison qui resurgissait à la lecture, écho réveillé de sons disparus, d’une atmosphère languide, de noms étrangers aux sonorités caressantes, d’espaces couleur de sable où l’immobilité n’était qu’un leurre, d’où le chaos pouvait jaillir sournoisement ; de ciels bouleversés par un regard, une réminiscence ; de ruelles vides hantées par une présence, une énigme qu’on ne résoudra pas ; du dépaysement, du désarroi du personnage dont je partageais l’ambition, la curiosité, les élans passionnés, la mélancolie ; des individus au langage ambigu qui refaisaient surface, portés par les mots d’un auteur aimé mais inconnu, et dont les visages s’effaçaient à l’instant qu’on croyait les revoir ; ces situations  glauques où s’insinuait le pire quand on croyait à l’instant même vivre le meilleur ; tout m’attachait aux rêves d’un autre comme si vivre véritablement c’était cela, vivre par procuration. 

Un territoire d’affinités, un village, des champs et des églises, les images que déroulent les mots d’un autre, une histoire dont on ne saura pas à quoi elle appartient, au rêve ou à la fiction, et où l’on déambule troué de questions sans réponse comme l’épouvantail d’un jardin soumis aux jets de pierres incessants des enfants, car c’est l’enfance encore qui vient hanter la route, qui  houspille les souvenirs, qui trimballe ses odeurs, ses peurs et ses merveilles. Cette étrange impression que nos routes mènent au même endroit du passé, que cette histoire est la nôtre au bout du compte, et les rues, et la route circonscrivent une ville intérieure, ancrée quelque part, et des maisons sans adresse, peuplées de fantômes, que l’on regarde s’écrire sur l’écran d’un ordinateur.

Au hasard de maisons et de villes enracinées dans le rêve et la réalité, s’attachent des réminiscences encapsulées dans des façades, des ruelles, des porches, des cimetières, des paysages. La pensée vagabonde à travers l’épaisseur du temps, de l’enfance ou de l’avant-enfance jusqu’à aujourd’hui, une route, longue, chemine de la première adresse à la dernière – la dernière ? –, d’un pays à un autre, d’une sereine solitude carrée à une ville-vie, mouvante, aux trottoirs délabrés. Dans cette succession de maisons-villes traversées où l’on n’a pas suffisamment vécu, pas assez longtemps pour ouvrir sa mémoire et croire à ce qu’elle nous raconte, émerge la frustration de ne pas être, de ne pas exister, de ne pas « habiter », de ne garder aucune empreinte vraie d’un lieu, d’être dans un entre-deux toujours. 

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Le carnet jaune à spirale [En lisant, en écrivant, en mangeant]

Une ancienne cave voûtée dans un petit restaurant de V. Les tables s’éparpillent de part et d’autre le long des murs, laissant l’allée centrale libre à la circulation. L’ambiance est jaune et me rappelle Van Gogh, ce jaune du café d’Arles ; et elle est violette comme les touches de peinture sur l’église d’Auvers-sur-Oise. Les serviettes de table en papier jettent leurs carrés colorés dans la tonalité jaune de la longue salle. Je m’installe à droite en descendant les marches, juste là, près d’une niche dans le mur, éclairée par une lampe au halo diffus, et vous vous installez peu après moi, à gauche en descendant les marches, près d’une niche similaire, éclairée tout pareil.
Un regard, un sourire. Vous êtes jeune, la trentaine, grand, mince, le cheveu en bataille, la chemise bleu profond, et vous jetez négligemment votre veste noire sur le dos de la chaise avant de vous asseoir.
A votre deuxième sourire, je vous adresse la parole. Etait-ce vous qui veniez de tenir ouverte pour moi la boîte à lettres de la Poste, dix minutes auparavant ? Non. Je vous ai confondu avec un autre jeune homme à la même dégaine. Vous souriez encore. Vous me demandez tout à trac si je suis « dans le droit ». J’éclate de rire et, inquiète tout à coup, vous interroge : est-ce que je ressemble à quelqu’un qui ferait du droit ? J’attends votre réponse. Vous ne pouvez avancer un non franc et massif, ce serait en quelque sorte renier votre intuition ; à moins que vous n’ayez posé cette question que pour entrer en relation avec moi ; ou à moins que vous soyez obnubilé par une situation qui ne serait réglée que par « le droit ».
Vous hésitez puis me lâchez le morceau. C’est que vous avez un problème avec votre comptable, vous voulez déposer le bilan de votre petite entreprise et une histoire de factures sans justificatif vous empêche de régler cela rapidement. Comme nous devisons par dessus l’espace laissé libre de l’allée centrale, vite envahi par les clients à cette heure du repas, je vous propose de vous rejoindre à votre table pour poursuivre notre conversation. Je reprends mon manteau, mes lunettes, En lisant, en écrivant, de Julien Gracq, que je dépose dans la niche près de la chemise bleue, en carton celle-ci, tiens elle est assortie à votre tenue, qui contient les papiers du litige et sur lequel je peux lire le nom de votre entreprise “Pasta Nuova”. Vous avez été militaire, engagé pour deux fois cinq ans, mais vous avez quitté l’armée avant la fin de votre deuxième engagement. L’armée comme solution à une scolarité houleuse d’où vous êtes sorti sans diplôme. Vous vous êtes battu dans une de ces guerres où la France envoya ses meilleures troupes, ses meilleurs hommes. Vous avez vu l’horreur, l’absurdité, et vous n’avez rien supporté de plus une fois que vos yeux avaient été ouverts et votre sensibilité écorchée. Vous avez laissé tous les autres dans cette merde, la leur, puisqu’ils l’avaient choisie et qu’ils étaient incapables de se rebeller, de se poser les bonnes questions, de repérer les manipulations, les biais dans les discours.
Vous êtes parti et vous avez ouvert un commerce de pâtes. Des pâtes fraîches. Aux œufs ?
Ah ! non. Juste avant, vous avez réfléchi, ressassé : que faire de sa vie loin de cette deuxième famille qu’était l’armée pour vous. Car vous ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain. Le bébé, c’était la camaraderie à la virilité fissurée aussitôt qu’un moment de répit s’offrait après les embuscades, les tirs, les fumées, les blessés et les morts, en face les maisons brûlées, les pleurs des enfants, les gens en haillons, le sable et la poussière des maisons écroulées, le sang, la chair en morceaux, les cailloux en feu. Vous avez abandonné ce bébé tout de même. Et vous avez jeté l’eau, définitivement. Croyez-vous.
Vous ne me dites rien de vos cauchemars. Pourtant ils ont éclairé vos yeux noirs d’éclats de bombes sur le métal des casques. J’ai vu la guerre dans vos yeux. Et j’ai serré mes mains l’une dans l’autre à l’abri de la nappe jaune. Vous avez réfléchi pendant un an, dites-vous finalement, réfugié chez Papa et Maman, ces parents dont vous êtes le fils unique et que vous adorez d’un amour massif.
Et vous avez finalement opté pour les pâtes. Aux œufs.

Perspective

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« Comme le premier tremblement imperceptible d’une coque qui glisse à la mer, il me semblait que quelque chose sous mes yeux que je ne voulais pas en croire, avait bougé. Un regard derrière moi se levait, que j’avais cru obstinément rivé à terre, se pointait vers l’horizon, et changeait toute ma perspective. Comme à la voix solennelle d’une vigie qui tombe du mât, un pressentiment en moi avec ce regard criait « terre », donnait une consistance et une forme au fantôme qui me fascinait déjà. »

Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, José Corti, 1987.

Photos Marlen Sauvage

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