Construire une ville… – Il pleut

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Ici pas de Pontias dès six heures du matin, tonique et frais, pour purifier le ciel, bercer le sommet des platanes et faire palpiter les enseignes crantées des vitrines, pas d’oiseau au ras des toits traçant sa route quotidienne ni de réveil sensuel de la peau à l’ouverture de la fenêtre. Ici, c’est un souffle rageur qui agace le figuier aux branches souples – et elles balayent le sol poudreux dans de grands balancements, perdant alors leurs fruits les plus fragiles, petites vésicules vert pâle roulant en tous sens – ; ici les rafales se succèdent et renvoient se terrer chez eux les petits animaux de la campagne ; couchent les blés et les coquelicots ardents, les lavandes à peine fleuries ; remuent une tuile sur le toit ; déplacent dans la chênaie son tapis de feuilles craquantes et rousses ; font tourbillonner la poussière sèche et blanche de la cour en phénomènes météorologiques distincts ; giflent les joues, rudoient les cous, dégarnissent les crânes ; transpercent les tympans ; déclenchent des maux de tête frénétiques ; ici c’est un air en colère qui pousse l’eau que tu tires à la pompe hors de son filet – la forçant à esquiver le seau que tu maintiens à grand peine avec le genou, te gratifiant d’embruns mordants – ; subtilise de tes mains le courrier que tu venais de récupérer – et te voilà sautillant, posant un pied ici, un pied là, perdant contre le vent – ; te freine dans ton élan, violente ta direction. Ici, c’est le mistral, le faiseur de ciel bleu, ce ciel qui t’invitait à dépasser la cour, à prendre le chemin pour ailleurs. Et tu te dis, à écouter son déchaînement, que c’est le mistral peut-être qui t’a éloignée si longtemps, et son appel qui t’a ramenée.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – là tout auprès mais

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Longtemps elle avait cru que la ferme Donnadieu se tenait à la gauche du chemin, tout au bout, près du figuier aux figues violettes qu’elle chapardait par-dessus le mur. Un jour où il avait fallu s’y rendre – il fallait appeler un docteur pour la petite qui s’était entaillé le pied dans la vitre épaisse de la verrière – elle s’était trompée. On l’avait envoyée en face dans la grande baraque qui longeait alors la route et montrait son profil de pierres mal jointoyées avec son grand pignon aveugle qui surplombait les alentours. Elle avait frappé plusieurs fois au portail immense, sans réponse. Avait poussé l’énorme battant de bois, s’était avancée dans une cour plantée de deux tilleuls, proprement dallée, quand elle ne vit pas arriver sur elle la propriétaire du lieu. Elle se souvient bien de sa jupe qui lui battait les mollets, du tablier à motifs jaunes et violets dans lequel elle s’essuyait les mains, sans doute parce que sa timidité l’empêchait de lever les yeux vers la femme. Elle dut pourtant lui jeter un regard oblique, apercevoir son visage âpre dans l’ombre portée des tilleuls, lui expliquer d’une traite ce qui était arrivé, la suivre peut-être à l’intérieur, s’étonner de l’infranchissable fadeur de l’endroit qui respirait une précarité raide. Tout cela elle l’imaginait aujourd’hui. Madame Donnadieu n’avait plus de voix, impossible de retrouver la voix en même temps que le visage, tout s’était dissous dans son souvenir, tout avait fondu dans le désarroi du moment. Elle visualisait pourtant encore un rebord de fenêtre sur lequel un rouge-queue s’était posé furtivement, et le rai de soleil sous la porte d’entrée. Mais au-delà, là où elle se trouvait dans ce souvenir lointain, à portée de mémoire, rien, que de la tristesse lourde comme un caillou.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Noms propres

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Inévitablement, le présent s’était immiscé dans le passé. On avait rétréci le chemin et avancé le portail avant le dernier virage. La maison apparaissait en discontinu derrière un carré de troncs d’arbres qui en gardaient la façade, s’allongeant sur sa gauche de trois bâtiments contigus et bas que reconstituait son regard troublé… Au portail, sur un pilier, un carreau de calcaire indiquait la Gentone, en lettres manuscrites. On avait écrit ce nom, entérinant une origine qui en d’autres temps s’apparentait aux frères « Jean ». Seule l’oralité aurait conservé le mystère du lieu. La Gentone oblitérait la Jeantone. Comme si le passé n’oppressait plus le présent, quand on l’avait exhumé ailleurs… Dans le village, une rue portait le nom de « Carriero Eugèni Martin, félibre, pouèto, païsan », maire durant vingt-cinq ans (Eugène Martin, c’était l’identité d’hommes de sa famille. Montségur et la Gentone tissaient avec elle des liens secrets qu’elle traquait dans les moindres replis de son arbre généalogique à moins que ce ne fût dans son imaginaire. Et tant pis si le pays comptait près de 300 000 Martin !) ; un lotissement des Chênes s’était bâti sur une chênaie déracinée ; un bar, Le Diamant noir, honorait le trésor local qu’on se disputait encore cinquante ans auparavant sur la place du marché ; des gîtes avaient poussé dans le chant de la langue du cru, Lou Nis ; d’autres noms portaient la mémoire de lieux anciens – Le lavoir du Lauzon, le Moulin de Montségur… « En fait, l’heure qu’il est n’est pas toujours ni partout la même », écrit  Pierre Bergougnioux. Son présent à elle, circonscrit dans une vingtaine d’années, se heurtait à l’actualité des lieux, aux changements qu’ils avaient subi, à la volonté d’innover, à l’air du temps, à la vie tout simplement ; elle ne savait plus si le présent qui était le sien, figé dans l’épaisseur des années, ne souffrait pas aussi de sa mémoire défaillante, si Mialouze, les Barquets, Couriol, La Combe d’Hugues promenaient leurs noms dans son imagination déjà au temps de ses dix ans, tout ce qu’elle savait, c’est que l’épicerie Masbeuf, la ferme Reboul, la maison des Benoît, la famille Donnadieu dont elle rêvait adolescente que Marguerite Duras y ait vu le jour, tout cela avait disparu.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – B-Roll

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Un poisson émergeait d’une vague juste au-dessous de deux oiseaux de bronze entourant un champignon ; une gargouille assoiffée tendait son cou dans l’air épais ; de minuscules escargots blancs s’accrochaient aux brindilles sèches mêlées aux coquelicots étourdis par le mistral ; un cadran solaire de la taille d’un carreau de faïence – 10 x 10 cm – surplombait une ancienne ouverture que l’on n’aurait pas remarquée sans cela ; le nom de la chapelle apparaissait en réserve dans un bandeau noir étroit posé à même la façade ; sur l’un des flancs du monument aux morts, une plaque de marbre célébrait les « Membres de la société de secours mutuels » ; « Eau non surveillée » en lettres blanches sur un panneau rouge faisait écho au graffitis rouge de la fontaine publique ; l’ombre d’un fil électrique barrait la façade de la  médiathèque ; « Bernard Mabille trente ans d’insolence » s’affichait sur la porte vitrée de la cabine téléphonique et c’est là que j’aperçus le n° de la cabine : 2093 ; la pierre d’angle révélait d’étranges gravures pas aussi anciennes qu’on aurait pu le croire où CGT côtoyait Baron V-E suivi d’une date tronquée…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – S’éloigner

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Du clocher de l’église à vol d’oiseau un kilomètre cinq cents peut-être jusqu’à l’entrée de la maison. Seul un regard de rapace apercevrait l’enfant. Avant il errerait de la cour de l’école en face jusqu’à l’épicerie à l’enseigne bleue ; et de la mairie (captivé un instant par le drapeau bleu blanc rouge flottant dans le mistral) descendrait la rue entre les maisons de village aux fenêtres fermées (derrière lesquelles certainement brilleraient d’autres yeux curieux), glisserait droit devant jusqu’à la chapelle Saint-Jean (où arrivait la procession le jour de la fête de l’été), la laissant sur la gauche et s’enfonçant alors sous quelques arbres avant de percer le ciel bleu au-dessus des maisons crépies, des jardins entretenus, des boîtes à lettres disparates, et sans s’arrêter au stop rouge et blanc qui barre un croisement, traverserait la voie de chemin de fer et son ballast turquoise et blanc, un champ de blé (où se couchaient des corps d’enfants, légers, joyeux, avant de repartir en courant jusqu’au village ou à la rivière), un bois, un champ en friche, un autre bois, mais toujours en point de mire tel un mât dressé au milieu du paysage, la Gentone et son bassin de béton alimenté par une source, à la cour plantée d’un figuier, d’un amandier, d’althéas frémissantes jetant dans l’air jaune et bleu leurs touches blanches et fuchsia.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

 

Construire une ville… – Se retourner

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Contre-champ. Alba spina. Une haie comme une barrière infranchissable, épineuse, dans le virage, le long du chemin. Des fleurs en bouquets blancs éphémères éclaboussent l’air de leur parfum. Fleurs de mai, mois de Marie. Dans le temps on disait de l’aubépine que c’était la plante du cœur, on buvait en infusion ses fleurs en bouton. Gros plan. On s’y déchirait les doigts. Les fruits rouges, « poires d’oiseau », feront le bonheur des fauvettes et des merles avant celui des enfants. Plongée. Un champ, un bois, quelques maisons de part et d’autre de la voie de chemin de fer aux traverses enfouies sous les herbes, encore des maisons, la chapelle Saint-Jean, la route droite qui monte vers le village, Montségur, l’église, le clocher, l’école, l’épicerie… On n’en fera pas le tour aujourd’hui de ce village d’enfance. Retour à la haie d’aubépines. Travelling. A droite, le bois de chênes truffiers dans lesquels la petite fille grimpait pour lire ses livres et oublier la vraie vie. En plongée, un champ de lavande qui strie le paysage de ses rangées violettes, un sentier le suture à un bois de chênes sur sa gauche, traversé par les écureuils tôt le matin, et mène chez les D., au destin tragique. Travelling arrière. La petite fille descend de l’arbre et court jusqu’à la maison. Elle jette un regard derrière elle, sur sa droite, vers le jardin où poussent déjà les fèves et les petits pois ramés, mais c’est l’appel du coq qui la surprend à cette heure de l’après-midi, et son regard scrute le poulailler où quelque chose d’anormal se déroule à en croire le chahut des poules et leurs caquetages, et retournant le visage vers la façade de la Gentone, ses yeux effleurent les toilettes sèches, l’amandier, les clapiers, la niche du chien, et baissant les yeux, le bord du bassin, alors elle rentre finalement, poussant la porte d’entrée, dans la maison qui l’absorbe.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Construire une ville… – Image

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D’ici, d’abord, le toit dans le ciel provençal, aux tuiles romaines de terre cuite orangée, pain brûlé, plus claires par endroit, un toit en pente douce, sans gouttières, y en avait-il alors ? Pleuvait-il en rideaux l’été des gros orages aux fenêtres carrées ? C’est la hauteur de la maison qui appelle le regard vers le haut, un regard d’enfant, sans doute. On dit de toute maison qu’elle est perdue quand son toit s’effondre ; dans le souvenir, celle-ci tient par son toit reconstitué, rassemblant les deux parties gauche et droite, alors que la première image était bien celle d’une bâtisse bancale, négligée à gauche, laissée aux ronces, aux oiseaux, aux rats peut-être, aux détritus. Les pierres blondes irrégulières de la façade resurgissent de l’enduit dont on a voulu les recouvrir, volonté bourgeoise des derniers occupants, et tant pis pour les interstices où se glissent insectes volants et fourmis en longs convois cheminant du mûrier tout proche, appuyé au coin droit de la bâtisse, jusqu’à un grenier provisoire. Le souvenir exige la pierre nue. La première image. Les fenêtres deux par deux à chaque étage – il y en a deux – et deux fenestrons sous le toit, qui donnent sur le grenier, une fenêtre encore et une porte au rez-de-chaussée. Les linteaux de pierre calcaire, nus de toute attache, de toute tentative d’installer quelque volet. La largeur des murs, avoisinant le mètre. La fierté des propriétaires. La fraîcheur en été.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Construire une ville… – Revenir

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Dans le dernier virage du chemin de poussière ourlé de genêts, après avoir traversé un bois dense de chênes truffiers aujourd’hui rabougris, on ne peut que la contempler, solide, carrée, installée là depuis des siècles, jetant sur le paysage alentour – champs de lavande, de blé parsemé de coquelicots et de bleuets, de thym – ses regards de fenêtres sans volets. Elle a laissé la voiture sur la route, le long de l’ancienne ferme des Donnadieu, elle a fait le chemin à pied, et c’est de ce dernier virage qu’elle la contemple. Elle sait sur l’autre mur la montée d’escaliers,  la cave au-dessous et sa double porte cintrée, la verrière minuscule aux carreaux translucides au bout du grand balcon. Comme à chaque visite, quelque chose l’étreint, qui part du plexus et monte dans la gorge, et c’est un flot d’images accumulées qui se superposent, jouent des coudes et se bousculent jusqu’au présent. Devant elle, le portail qu’il faut passer, et puis la cour aux herbes drues, la pierre de meule abandonnée, la pompe à eau de métal vert à la gueule rouillée, patinée à l’endroit où se posait la main, les roses trémières blanches et pourpres que le mistral agite et fait ployer. Il lui suffit d’un saut dans le temps pour voir encore la partie gauche en ruines, sans plus de charpente, offerte aux intempéries, les pierres de voûte disjointes, l’amas de ferraille entreposée à l’entrée d’une cave. 

Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

La Gentone – Fin de l’histoire

Trois coups de feu viennent d’être tirés, en plein centre-ville.
Un dépôt de livres.
Un tireur embusqué.
Des cris, des bruits de foule.

La radio déverse l’information.

La limousine se dirige vers un hôpital. Le Président est sérieusement blessé.

Le meuble blond, imposant, aux boutons de plastique jaune pâle, crache la litanie
des mots : cortège présidentiel, Dallas, Texas, John Fitzgerald Kennedy. 22 novembre 1963. Un souvenir indissociable de la Gentone. De l’arrivée dans une maison dont personne ne pouvait affirmer grand-chose…

Elle a six ans. Elle associe des images aux mots, des mots aux images, des mots aux mots.

Les livres recèlent des drames et des tueurs retranchés derrière leur tranche dorée.

Il y a des étagères de livres dans cette maison, des bibliothèques aux vitres fermées.

Réécrire l’histoire ?

Une carte IGN, un lieu-dit, La Gentone.
Il y a du gentil, il y a du tonnerre, il y a un prénom : Jean. La suite se déroule malgré soi, vous avez tiré un fil et il vous faudra dérouler la bobine entière. Une bâtisse carrée insensible au mistral qui secoue la campagne et les arbres alentour.

Je ne savais pas que j’y retournerais. Je suis revenue pour le chemin, le champ de lavande, mon enfance là, les mûres blanches, les vieilles revues cachées sous notre matelas… Ce que la vie ici m’a légué, ce qu’elle a frappé de son empreinte, je pensais que l’endroit me le dirait.

Je regarde le ciel, seul le ciel n’a pas changé.

MS

Ciel octobre

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai encore du mal à démêler le vrai du faux…

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Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Texte et photo : M. Sauvage

La Gentone – Réécrire l’histoire

Le mûrier blanc portait des fruits translucides et sucrés. Un arbre indigène qui avait dû contribuer à nourrir les manhans au fil de soie recherché. Peut-être avait-il jadis été entouré de congénères. En tout cas, il ne restait plus à la ronde que cet individu.

Sous l’arbre, disait-on, le baron des Adrets (1513-1587) – un capitaine de guerre d’une étonnante barbarie à qui la maison avait appartenu – avait enfoui une chèvre d’or. Combien de fois avons-nous fouillé le sol de nos petites mains, relayées des années plus tard par nos propres enfants armés de pelles et de seaux ?

Nous empruntions le mûrier pour descendre la nuit de notre chambre située à l’étage jusque dans la cour, sans éveiller l’attention des parents. C’était une descente facile. La remontée nous valait des fous rires étouffés, il y en avait toujours une parmi nous qui glissait sur le tronc sans parvenir à grimper et seule la peur que nous inspirait notre père nous aidait à retrouver notre sang-froid. Toutes les trois aimions nous retrouver dehors les nuits claires, nous baigner les yeux dans la lumière pâle de la lune, inventant nos mythologies enfantines. « Le fantôme du baron rôde à la pleine lune », je disais, les fois où nous traînions dehors, dans le bois de chênes tout près de la maison. « On rentre », pleurait la petite. « Non, on reste, on est plus fortes que l’esprit du baron. » « Deux trouillardes font une courageuse », disait l’aînée.

La bâtisse se détachait dans le ciel noir. Arrogante à droite, écroulée à gauche. Je me demande si je ne préférais pas cette grosse écorchure à ce qu’elle est devenue après, une fois reconstruite.

L’arbre était posté au coin droit de l’aile droite de la maison. Il était noueux, massif. Tout le contraire de ses fruits aux grains mous, collants, on disait qu’ils « péguaient ». Il oblitérait un morceau de la façade. Trop proche du mur extérieur de la maison, il ne prodiguait aucune cachette, n’autorisait que les grimpettes, les enlacements. C’est depuis sans doute que j’aime enlacer les arbres, me coller peau contre peau, écouter la vie en eux sourdre de l’aubier. Ce côté charnel de la nature m’appelle encore.

Un dehors, oui. Un espace où poser les yeux et laisser courir l’esprit. Une nature généreuse avec un de ces ciels hauts le jour, chargé d’étoiles la nuit, des champs cultivés, des blés brodés du rouge des coquelicots dont on faisait des poupées aux robes virevoltantes, de la lavande vraie, pas de lavandin, des melons ensoleillés craquelés sous la chaleur, des tomates romaines aux formes allongées que l’on mordait au sang en jouant les vampires, des herbes parfumées dans les fossés, thym, mélisse, fenouil au goût d’anis que l’on mâchouillait sur le chemin de l’école, des bois de chênes vert, de chênes truffiers, des pins où couraient des écureuils roux, des noisetiers, des églantiers aux fruits orange, les cynorrhodons qu’on appelait gratte-cul et que l’on transformait en confiture, des mûriers ponctués de mûres noires et rouges qui salissaient les mains et les lèvres et les blouses.

Toujours ce qui me parle d’abord dans un lieu, c’est son dehors.

Savez-vous que l’amandier pousse ses fleurs avant ses feuilles ? Quand il gèle, il fleurit. C’est l’une des grâces de la nature. Il est parmi les arbres l’un des plus reposants. Il symbolise l’amour. Je dirais le bonheur. Car fleurir au moment du gel, n’est-ce pas autoriser tous les espoirs ?

Toutes les maisons de ce sud de la France ont leur bassin. C’est banal de dire qu’ils chantent mais pourtant c’est cela : les bassins chantent l’eau du ciel, dispersée dans la garrigue, captée par la source pour terminer son voyage dans un petit flot qui s’écoule souvent d’un morceau de ferraille rouillé. Son clapotis nous rassurait. Sitôt qu’on ne l’entendait plus, il fallait se demander pourquoi : était-ce bouché un peu plus haut ? Avait-on détourné la source ? Et l’on partait randonner pour retrouver le creux humide au milieu des herbes, c’était toujours une partie de plaisir, quand le temps était à la pluie, de minuscules rainettes sautaient aux alentours. Elles accompagnaient de leurs croassements assourdis le chant de la source.

Parfois la sécheresse tuait le cours de l’eau. Assez vite, le bassin vibrait d’une vie stagnante, les nèpes se multipliaient, les mousses vertes et jaunes s’accrochaient aux parois, nous ne mettions plus les pieds dedans.

Le figuier de la Gentone était un figuier vert. Je préférais le figuier rouge de la ferme voisine, au bout du chemin, aux fruits rouges et charnus, que nous chipions parfois sur l’arbre…

De toutes ces cogitations autour du lieu de prédilection de La Gentone a jailli ce souvenir enfoui dans les strates d’une enfance : elle avait caché sous la terre, dans un coffret de carton bleu nuit qui avait contenu une timbale, une cuillère et un porte-serviette en argent – cadeaux à l’une d’entre elles pour une naissance – les timbres subtilisés sur les enveloppes du courrier qu’adressait son père à sa mère durant ses séjours à l’étranger. Et les timbres, arrachés à cette histoire intime qui ne la regardait en rien, la menaient à un récit oublié et à la honte et la colère dont il était auréolé. Car dans la boîte elle avait joint le premier roman écrit à douze ans, dont sa mère avait surpris quelques pages.

Dans cette maison de famille, l’image associée à cette tentative d’écriture était celle d’une pomme à moitié pelée, à l’épluchure sanguinolente, attachée encore au fruit. Une entame au couteau. Alors que tout reposait à cinquante centimètres sous la terre chargée de l’humus des chênes, ma mère se souvenait longtemps plus tard avoir brûlé le roman de mon enfance, et riait en racontant l’objet de ce premier écrit. Je ne lui avais pas demandé si elle avait déterré l’histoire. Il m’était apparu que ce que j’avais laissé dans ce lieu sacré de mon enfance, c’était l’énergie de l’écriture, celle de ma jeunesse, mon idéal, mes illusions. Peut-être l’amour pour ma mère. Et c’était une raison suffisante pour y retourner, retourner la terre, réécrire l’histoire.

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai du mal à démêler le vrai du faux…

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Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Texte : M. Sauvage