Maquereaux et crinolines

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Tout de suite, j’ai pensé à Proust (que je relis en ce moment, ceci expliquant sans doute cela, car rien dans cette image en réalité ne me le rappelle après réflexion, d’autant que ce n’est pas le poisson qu’il aimait déguster, d’ailleurs me demandais-je illico, mangeait-on du maquereau au début du siècle dernier dans la classe sociale qui était celle de l’écrivain ? j’en doute) m’étonnant de l’importance de la nourriture dans La Recherche quand on sait ce que Marcel ingurgitait chaque jour dans les dernières années de sa vie selon les dires de sa gouvernante 1 : un croissant ou deux, un café ou deux, parfois un verre de lait, une sole ou un peu de poulet de temps à autre, une bière glacée à n’importe quelle heure de la nuit…

Je rejoignais la réflexion de Jean-Pierre Richard dans Proust et l’objet alimentaire – dont je recommande la lecture sur le site persee.fr – pour lequel le paradoxe incarné par Léonie, la tante qui dans cette débauche d’agapes s’abstient de manger, pouvait s’interpréter par la propre situation d’écrivain de Proust « face à un monde sensible et délectable. Car l’écrivain ne possède ou ne recrée verbalement ce monde qu’à la condition de s’en écarter, d’accepter de le perdre, c’est-à-dire de le transformer en signes, en écriture. » Pour bien parler de nourriture, s’abstenir de tout plaisir de la table alors ?

Un bœuf à la casserole m’aurait autrement inspirée, mais ici nous ne parlons que de poissons et de femmes, et mon objet alimentaire du jour serait un maquereau, cru de surcroît, installé sur une dame en crinoline… elle-même coincée au fond d’une assiette. Comment unir la sensualité du sexe et de la nutrition devant une telle image ? Le maquereau, la crinoline… Je cherche encore…

1 – Monsieur Proust, par Céleste Albaret, souvenirs recueillis par Georges Belmont,
Robert Laffont, «Documento».

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠35

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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« C’était lui qui parlait pour elle »

Cette proposition interroge ce  qui, dans un paysage, parle pour lui. Ce qui perce le paysage au point que tout s’agence autour d’un élément majeur, et qui n’a d’intérêt que par le regard que nous portons sur lui. Que l’élément choisi fasse l’unanimité, parce qu’il s’agit d’un monument remarquable par exemple, ne suffira pas.

J’ai bâti cette proposition à partir de la lecture de Proust (Du côté de chez Swann, pp. 107, 108 & 109, Le livre de poche, 1992.) quand il évoque le clocher de Saint-Hilaire, et où il va jusqu’à prêter à l’église une conscience d’elle-même qui se tiendrait dans le clocher précisément. « C’était lui qui parlait pour elle. »

Suggestion : Partir d’un paysage qui vous émeut. Qu’est-ce qui dans ce paysage pourrait être réductible à un élément qui cristalliserait toutes les impressions suscitées par le paysage, à tel point que l’on puisse dire : c’est à cause de cela que ce paysage me parle ?
Ce détail dans le paysage, architectural ou non, peut-être lié à une émotion de l’enfance ou à une étape de la vie, à une date même obscure au moment où on est devant le paysage, mais il nous accompagne, il nous le fait lire d’une façon certes subjective, mais que nous allons tenter de dire, de décrire. Une fois qu’on a trouvé son « objet », on ne le lâche plus pour faire surgir « de la langue ». On peut à ce moment, entrer dans la fiction la plus totale, pourvu qu’on reste dans un travail de la langue.

Il y a dans cette proposition quelque chose du punctum de Barthes, dans La chambre claire.

Forme : essayer la phrase longue, très ponctuée si l’on souhaite, avec des virgules, des points virgules, des parenthèses (Claude Simon, L’acacia), deux points, etc. Utiliser toute la gamme de la ponctuation pour rester dans la ligne de votre pensée, sans point avant la fin.

Ci-dessous un texte écrit par Roger East en atelier le 20 novembre 2012, à Florac.

Quoique dans la forêt secrète et silencieuse de mes rêves et de ma jeunesse la pente à gauche est raide, voire vertigineuse, et le soleil qui illumine le ciel automnal de ce côté est diffusée par des centaines d’arbres (dont on m’a appris le nom, en francais et en latin, merci mon père, mais que j’ai évidemment oublié tout de suite, sans rien oublier de leur hauteur, leur écorce lisse et leurs feuilles éparses et délicates), c’est néanmoins toujours vers la droite que mes yeux sont attirés, par la verdure – non, moins par la verdure que par la douceur (douceur inimaginable même si jamais, jamais touchée, ce serait un sacrilège d’en douter et d’en demander la preuve, qui peut après tout oublier la honte de l’apôtre Thomas?), oui, la douceur – du tapis épais de mousse qui couvre la pente ascendante, et qui se montre si adepte à cacher tous les espoirs secrets des semences qui veulent y prendre racine, tous les insectes qui colonisent les bas-fonds, et les animaux nocturnes qui se permettent (chose impensable pour nous deux autres, humains, gamins, frères, ennemis temporaires, alliés à vie), oui, qui se permettent – et pourquoi pas, dis-donc, ce ne sont que des bêtes – de creuser leurs propres chemins aléatoires ou essentiels là-dedans.

Et un texte de Chrystel, pendant le même atelier :

« En haut de l’escalier en pierres gris foncé, trônait l’objet de plâtre, le nain de jardin multicolore poussant sa brouette verdâtre, inlassablement, l’insolent petit bonhomme au sourire figé, le nain d’un autre temps, d’une autre vie, celui qu’il avait volé, sans scrupule, à la mort de son père (car son frère le convoitait déjà depuis un moment pour clore sa collection), le petit homme tout grassouillet, aux joues rebondies et disproportionnées par rapport au reste du visage, aux yeux azur, à la barbe blanche et au bonnet rouge, légèrement ébréché à l’oreille droite et au genou gauche (amoché lors du déplacement rapide de chez son père à chez lui) et il était là, dominant l’entrée de la demeure, cimenté au muret, ancré à vie dans la pierre grise, résistant à toutes les intempéries, à toutes les catastrophes, là, bien décidé à y rester, à asseoir son pouvoir et son autorité, prêt à accomplir sa besogne agricole, toujours bien propre sur lui, c’est qu’il était entretenu le bonhomme, astiqué une fois par semaine dans tous les coins, même les plus difficiles d’accès, sa veste bleue à boutons jaunes, assortie à sa culotte, bleue également, et ses souliers bruns, pas un centimètre carré de poussière, et toujours ce sourire qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde des objets, ce sourire qui la narguait quand elle montait l’escalier, lentement, précautionneusement, silencieusement, réfléchissant encore avec anxiété, à l’état dans lequel elle allait le retrouver, l’aborder, lui parler, pas le nain de jardin, non, mais son père, le propriétaire des lieux.»