Hors-bord

© Marlen Sauvage 2021

quoi, la terre s’écartèle, le sol se creuse sous les genoux qui flanchent, un effondrement du corps, seul le cerveau observe. heureusement le fauteuil à distance inespérée. ça flagelle aussi dans la tête. ouvrir la fenêtre peut-être pour respirer. mais non.

écarter la nausée, la balancer hors du corps, émousser la dague qui transperce les vertèbres dorsales, se réfugier dans la torpeur de l’herbe. l’imprévu : le cœur en roue libre, le mental dissocié, la sensation de ne plus s’appartenir, un cerveau à deux vitesses, une pour piger ce qui se passe, l’autre pour réaliser que plus rien ne gouverne le centre de la parole ; les répétitions, se reprocher à haute voix de répéter ; la voix surgie d’un endroit à des lieues de la profération, un entre-deux blanc, une coque de réverbération ; et se tenir à distance de soi, quelque part au-dessus, ou au-dessous ; la fragmentation des pensées, l’incohérence des propos que pourtant on s’entend prononcer, en se le disant, ça, qu’on dit n’importe quoi ; l’air qui ne suffit plus et manque à l’inspiration ; le bruit des tiroirs que l’on ouvre à la recherche de quelque chose ; ce que l’on s’interdit de dire dans un éclair de lucidité ; la phrase qu’on mâche avant de la prononcer, pour être sûre que les mots seront ceux de l’idée, et la voix qui parle pour soi, torpillant les autres, les plaquant à même leur incompréhension, quand on s’avoue au bord du grand néant, la main qui nous saisit et celle que l’on tend, sécurisante, qui sait le gouffre à venir, qui ne craint plus rien, sauf l’absence de ceux dont on aimerait sentir la caresse avant la fin.

le trou dans le bide. le crépitement des bûches dans le poêle. la voix blanche. le tressautement de la paupière droite. la pierre dans la gorge. le sang qui fuit d’un coup dans les chevilles.

tu parles pour personne, car personne ne t’écoute. tes paroles traversent un visage, un corps, et du fond de la pièce le boomerang de silence chargé de mépris qui te frappe en plein front. l’impossible retour à l’envoyeur. pas encore. il y a un mur devant toi. c’est une décision, ça, se transformer en mur. et tu comprends qu’il s’agit de ça. tu tournes les pages de ton carnet, la fermeté de ta voix, tu sais qu’elle est factice. en face aussi on le sait. l’air t’oppresse. le silence t’oppresse. tu pointes ton stylo sur les questions à poser. tu lis tes mots. ta voix s’écartèle, elle passe entrecoupée de ton souffle, de cette angoisse qui te tient dans l’étau d’un regard vide. tu sais que c’est perdu d’avance. tu as vu le mur il y a longtemps, il est là maintenant, devant toi. 

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Le monologue de la petite sœur

© Marlen Sauvage 2021

…pourquoi maintenant ? Que fait-il là ? (Elle fronce les sourcils, creuse son regard, incrédule.) Je savais que ça arriverait… mais là, maintenant… Le feu éteint, tu le rallumes ? C’est vraiment toi ? Oh ! Oui ! déjà  je te disais tu lui ressembles et tu avais horreur de ça (un sourire furtif) et maintenant tu lui ressembles encore… son corps au même âge, le même corps entravé… si grand et si prêt à se courber… (une moue de mépris) pourquoi ? je t’ai attendu tous les ans aux feux de la Saint-Jean, notre fête, j’avais six ans… sur tes épaules, je la rêvais, je t’ai attendu, je l’ai rêvé durant mon enfance, et après… j’ai cessé de rêver… j’ai remonté l’horloge comme tu m’avais appris à le faire… (le regard plus dur, comme un air de défi dans le menton relevé) perchée sur la chaise, les larmes plein les joues, « toutes blessent, une seule tue » je savais lire déjà (elle essuie ses yeux)… tu me disais écoute grésiller la vie, c’est la vie qui crépite, j’avais six ans, tu jouais avec les brandons, tu n’as cessé de jouer avec le feu, tu me disais la vie c’est ça, c’est un brasier, si tu ne la brûles pas par les deux bouts, c’est elle qui te consumera… j’avais six ans… et tes yeux comme des étincelles autour du bûcher… on enjambait les cendres…  l’espoir éteint, le désir de vivre, mais je ne le savais pas… le savais-tu toi ? (Elle pleure) tu n’es qu’un petit fagot, tu me disais, ne te laisse pas dévorer par les flammes, j’ai fini par devenir un feu follet… tu as vieilli sans une caresse, sans un regard sur toi, je dirais ça… et tes yeux qui tombent sur tes pommettes… ton regard d’empereur… droit… tu étais si droit… et ton poing, celui d’un fauconnier… où est-il le sceptre que tu m’apprenais à tenir ? (Elle renifle)

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Ce qu’il ne sait pas encore

© Marlen Sauvage 2021

A chaque orage après son départ – on ne lui en avait pas vraiment donné la raison – la petite sœur dansait sous la pluie, en souvenir de son grand frère. Sa façon à elle de célébrer celui qui lui manquait tellement, elle criait plus qu’elle ne chantait « l’orage a fait tomber sur nous toute la pluie du ciel, l’orage nous a surpris mais en attendant l’arc en ciel… », il avait vingt ans, elle en avait six, et il était son grand amour de petite fille. Elle se revoyait tourner dans les airs, à bout de bras, chanter à tue-tête et rire. Jamais elle n’avait pu lui donner de ses nouvelles, ni en recevoir de lui. Toute son enfance soufflée. Rideau. Le grand frère était sorti de la famille un soir de printemps. On ne prononçait plus son prénom. Interdit. Elle avait su pourquoi des années plus tard. Pour son plus grand malheur, elle avait osé le prononcer. Et de ce qui était arrivé alors, elle ne voulait plus se souvenir. 

Ses tableaux croupissent dans l’humidité du grenier, plus personne ne sait rien de ses talents ni ne veut rien savoir. Il en manque pourtant un parmi la centaine oubliée, délaissée, après l’infamie. Une toile à l’acrylique dans les tons verts et jaunes qu’éclairent quelques touches de rose saumon transparent, où se cachent des graffiti, des lettres maladroites couleur de brique… 

Depuis son départ, la ferme voisine a été vendue trois fois. L’actuel propriétaire, ex-veuf, a épousé la veuve du deuxième propriétaire. Une affaire de gros sous, de terrains, peut-être une histoire de cœur après tout. On raconte que la veuve avait bénéficié d’une assurance-vie phénoménale et que c’était elle qui tenait les cordons de la bourse. Des projets immobiliers dont les habitants alentour avaient fait des gorges chaudes, aucun encore n’avait vu le jour. Le couple s’était contenté d’acquérir toutes les terres autour de la ferme originelle, celle de la veuve, puis des parcelles dans la montagne, de la garrigue et quelques murets, des jasses abandonnées, les ruines d’un ancien prieuré, mais aussi des sources, des terrasses près de la rivière… Le viticulteur suit des yeux la silhouette de l’homme près des grands arbres.

Il y a des années que la grange ne ressemble plus à celle qu’il a connue, un corps de bâtiment destiné aux animaux et au fourrage de l’été. Son idée de la transformer en maison d’habitation a été reprise par l’un de ses frères qui non seulement en a conçu les plans mais en a agrandi la surface originale, créé l’aile est, relevé les combles, élaboré l’agencement intérieur. Le deuxième de la fratrie. Le revanchard. Le doué.

Quelqu’un l’observe à son insu. Une femme, d’une quarantaine d’années, à l’air inquiet, et un homme, à ses côtés, au sourire incertain. Le benjamin, quelques temps interné en hôpital psychiatrique, revenu vivre près de la petite sœur. 

Ils ne cessent de l’épier, le souffle suspendu, lui ne peut les voir, les baies reflètent le mobilier de la terrasse, la grande table de bois clair, les chaises et les bancs, l’érable et le grenadier. Tandis qu’il se laisse submerger par l’émotion, la petite sœur retient sa respiration, le fixe d’un regard inflexible, serre la mâchoire. 

Derrière l’escalier qui l’a vu partir des dizaines d’années auparavant, se dresse toujours la petite construction de pierres disjointes, où s’est tissé en son absence un autre drame.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Pourquoi ? je vous le demande !

© Marlen Sauvage 2021

…passé sous vos roues… et vous avez fui… vous avez fui alors que vous avez roulé sur un corps, quelque chose ressemblant à un corps… mais un corps d’animal… vous dites, alors vous êtes reparti… une fuite… vous avez eu la sensation de quelque chose entre les roues du véhicule, vous ne vous êtes pas arrêté, vous étiez lancé… vous avez fui… ce pouvait être un chevreuil, un jeune sanglier, vous dites, aussi vous avez fui… mais c’était un corps… humain… vous vous êtes arrêté un peu plus loin et vous avez vérifié l’état de votre voiture… puis vous avez fui… dans la nuit, vous vous êtes agenouillé sur le macadam, vous avez regardé sous la voiture… il n’y avait rien de notable… vous n’avez pas jugé utile de retourner en amont où vous aviez ressenti une secousse et vous avez fui… c’était une nuit de lune rousse, vous rouliez vite pour ne pas arriver après le couvre-feu, vous sortiez tout juste d’un virage, quelque chose a heurté votre voiture à moins que ce ne soit l’inverse… vous vous êtes arrêté quelques centaines de mètres plus loin, un animal dans ces contrées, c’est chose courante, alors vous avez poursuivi votre route… en fait, vous avez fui… ce qui vous a taraudé l’esprit, dites-vous, c’est que vous avez fui… vous-même le reconnaissez, vous avez fui… ce que l’on vous reproche, c’est d’avoir fui… et oui, c’est précisément ce que l’on vous reproche : avoir fui… le lendemain, il était encore plus clair pour vous que vous aviez fui… le journal local parlait du corps d’un homme retrouvé au bord de la route… vous vous êtes alors demandé si cela pouvait être le corps – ce que vous aviez cru être un animal – sur lequel votre voiture avait roulé… votre tourment s’inscrivait en trois mots : j’ai fui… et une question : pourquoi ? Je vous la pose.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Retour

© Marlen Sauvage 2021

Oter ses sandales et palper la fraîcheur de l’herbe détrempée par le gros orage de la nuit.  Un geste de l’enfance. Fermer les yeux pour mieux ressentir la vigueur de la terre envahir le corps. Pour éloigner l’appréhension qui gagne. Admirer l’envol des passereaux tout autour. D’un tremble à un hêtre, d’un bouleau à un cyprès. Ils s’appellent, criaillent dans leur essor, déchirant dans leur course le bleu franc du ciel. Deux mésanges huppées se poursuivent un instant au pied des conifères. Les observer, tout de gratitude pour ce cadeau inattendu, une aquarelle en gestation dans un coin du cerveau. Se laisser surprendre par le moteur, au loin, d’un tracteur trouant le silence de la matinée. Jeter un œil derrière soi, vers les rangées de vignes palissées, feuillues, aux fleurs fécondées qui verront naître dans un mois les premières baies. Ici, le paysage se noie dans les vignobles, les champs de lavande, un village sur un éperon domine la vallée, un autre s’est agrandi de lotissements et d’une zone commerciale ; les montagnes des Baronnies, au loin, veillent sur les hommes. A vingt mètres devant soi voir se dresser l’ancienne grange. N’en rien reconnaître d’abord. Se laisser happer par le dépit. Constater que la façade de pierre a été percée de larges baies vitrées, qu’une glycine habille une structure de métal rouillé, protégeant de son ombre une terrasse dallée. Apercevoir à droite, le puits obus émerger toujours de la surface du terrain. Soupirer de soulagement. De son dôme gris sombre s’échappe le chant dru d’un jet d’eau sur la pierre creusée. Sourire et pleurer des larmes soudaines. Reconnaître l’escalier bordé de murs témoins d’un passé qui est le sien. En grimper les marches jusqu’à la terrasse, attraper du regard l’érable du Japon au feuillage éclatant, le grenadier d’ornement taillé, fleuri de capuchons rouges, la deuxième terrasse enherbée, surélevée, sur la droite, qui donne accès à un corps de bâtiment inexistant dans son souvenir. De quelles espérances avoir nourri les années en revenant ici ? Un coup de vent brutal anime les carillons suspendus à l’érable. Il sursaute, égaré, piégé dans son présent. Il est revenu.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, démarre (probablement) un récit long en cours d’écriture.

Ce que j’ignorais…

© Marlen Sauvage 2021

Je veux saisir son pas au moment où il s’apprête à franchir la porte de la grange, un pas résolu, garant d’une décision – la sienne, irrévocable – peu importe la réponse qu’on lui opposera ; un pas franc, long, ancré dans la terre, un pas qui pèse son poids d’homme et de conviction, un pas du soir quand tout a été jaugé, mesuré, parce qu’on en a pris le temps le long de la journée, dès le matin au réveil quand l’esprit embrumé par le sommeil encore retient l’idée percutante qui le traverse aussitôt les yeux ouverts sur le jour, qu’on l’a ressassée en mâchant lentement chaque bouchée de son repas – les scénarios un et deux abandonnés mais le troisième oui, le plus plausible, le plus jouable, le plus lucide compte tenu des circonstances, oui, celui-ci conservé en dépit des renoncements qu’il suppose, des cris qu’il engendrera, de la solitude, de la distance, de l’absence qu’il exigera.

Je veux saisir sa main sur la grosse clé de la porte quand il la tournera – ce moment fugace où tout peut basculer, quand le regard se tourne en dedans au risque de faire renoncer à ce qu’on vient difficilement de s’imposer – la main qui heurtera ensuite le battant lourd, imprimant sa résolution dans cette poussée virile, enfin, quelque soit le visage face à lui, grave et compatissant, ou révolté, vindicatif et insensible. Je veux capturer son regard quand il la cherche des yeux dans la pénombre, inquiet brusquement de ne pas la trouver, cisaillé par la pensée brutale qu’elle pourrait avoir renoncé à venir à la dernière minute, quand il balaie l’espace imprégné des odeurs de foin, ses narines s’ouvrant malgré lui sur ce parfum d’été, je veux capturer son regard quand il le lève sur elle, debout dans un angle de la grange, au moment où il affronte la pâleur de son visage dans la pénombre, un rai infime de soleil couchant posé sur une de ses joues, un visage de madone auréolé de poussières lumineuses, un visage sérieux, triste, quelque sera son choix. 

Je veux saisir l’angoisse qui le happe d’abandonner définitivement son père à l’espérance d’un avenir tracé pour lui, cet avenir qu’il a refusé maintes fois, bataillant pied à pied pour expliquer son désintérêt pour la ferme, son amour de la peinture et la nécessité en lui, plus forte que lui, de peindre, de se comprendre mieux à travers ses tableaux, d’exprimer son essentiel, ce qui le taraude si fort depuis l’enfance ; la crainte de reléguer si vite l’insouciance et la jeunesse dans un baluchon qu’il aurait jeté négligemment sur son épaule, de finir par oublier la fratrie incapable de comprendre le choix qui est le sien, et le village prêt à l’absoudre, lui, l’ingrat s’improvisant pèlerin du monde. Il ne sait rien à cet instant de ses projets s’ils ont une chance de se réaliser, si la fuite aura raison de ses tourments, et même s’il s’est raccroché tant de fois à l’histoire des marrons créant leur royaume dans les montagnes des îles, il sait bien qu’aucun royaume ne l’attend nulle part, et qu’il faudra puiser en lui, dans le vide qui le saisit parfois, dans la mélancolie obsédante, dans le bruit des intestins qui se tordent, le calme et la paix, pour avancer sur son chemin.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, viendra nourrir un récit long en cours d’écriture.

Une journée à Cilaos

© Marlen Sauvage 2021

C’est l’approche d’un virage en épingle à cheveux, la pente excessive et la végétation luxuriante qui en cache la rudesse quand le moteur souffre et ronfle, que le conducteur surpris change de vitesse, déclenchant un ralentissement de toutes les voitures en file indienne

C’est la route derrière ce virage qui en cache tant d’autres – 400 dit la brochure – et l’on se prend à compter et la route serpente et grimpe, grignote le paysage, côtoie la falaise – un mur de pierre noire d’un côté, un à-pic vertigineux de l’autre — emporte les regards au-dessus des sommets changeants sous l’impact des nuages ou des percées de soleil

C’est le massif montagneux au-dessus du cirque, au-dessus du monde des îlets de cases colorées dispersés dans l’immense paysage qu’un sentier ténu réconcilie, le massif que surplombent les nuages comme une menace de pluie torrentielle à peine aura-t-on commencé à gravir les sentiers, le piton rocheux dressé vers le ciel que sa noirceur momentanée isole de tous les autres sommets l’érigeant en guetteur, il capte l’attention, il nous guette et c’est toi finalement qui ne vois plus que lui

C’est la cascade aux embruns de fraîcheur après la descente sous une chaleur harassante, les yeux happés par les couleurs, les fleurs suspendues au-dessus des têtes ou à portée de main et qu’une main caresse, la résonance de la chute blanche au milieu de tous ces verts intenses, l’eau attrayante et les éboulis rocheux sur lesquels glissent les pieds effrayés avec, en plongée, la découverte de ce jeune couple qui joue dans un bassin tout proche

C’est une église massive blanche et grise vers laquelle convergent des groupes d’hommes et de femmes, des individus seuls qui y entrent ou qui en sortent, c’est une église et une foule un jour de semaine, une bâtisse adossée à la montagne qui selon l’angle de vue en occupe toute la hauteur et l’on s’attend à ce que la cloche batte son plein et annonce un drame autant qu’une fête

C’est un ex-voto sur la route à l’ombre d’un virage, un petit parvis et trois marches tachées de moisissures, de mousses d’humidité, un autel dressé sur un mur de céramique blanche, morceaux ajustés de matériau jadis lumineux sans doute aujourd’hui recouvert de salpêtre, et le regard avance vers une sainte mère envahie de voisins, de bustes et de têtes voilées ou chapeautées, de livrets de marbre ouverts sur des remerciements, de fleurs artificielles rouges et roses, alors que du mur où s’encastre la niche surgissent des fougères, des lianes, un crucifix cassé, et que la végétation enveloppe tout telle une voûte recélant un trésor 

C’est un restaurant que l’on voit de loin, Le petit randonneur, sur le trottoir ; dans un angle abrité à l’ombre des parasols plusieurs tables occupées, deux couples amis qui attendent une table en devisant devant l’enseigne, un autre couple en retrait que l’on installe d’abord, on n’entend pas les échanges, le soleil tape fort la lumière est accablante d’un blanc cinglant

C’est une serveuse souriante, jeune brune qui avance vers un couple de clients sous les parasols verts, dépose une carafe d’eau carnet en main, prend la commande, puis l’air subitement étonné, rit avec les clients avant de quitter la table pour revenir aussitôt

C’est une serveuse confirmée, assiettes sur un bras, bouteille de vin dans la main  gauche, qu’elle dépose sur la table du couple de clients, débouche d’un geste précis, on devine une remarque à leur adresse, quelque chose comme bon appétit, c’est un homme attablé qui lève la main sans attirer l’attention, c’est une femme en robe à fleurs qui se dirige vers le comptoir pour régler sa note et que deux hommes dévisagent

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, viendra nourrir un récit long en cours d’écriture.

© Marlen Sauvage 2021 – La Réunion – Cirque de Cilaos

Un matin sur les hauts…

© Marlen Sauvage 2021 – La Réunion – Les hauts de l’Etang-Salé.

Dans la plaine se croisent déjà toutes sortes de véhicules, miniatures guidées par autant de cerveaux et de mains et de jambes ; la route unique visible depuis les hauteurs longe de son corps infime les bâtiments clairs dans un silence factice, contourne l’usine sucrière avec sa colonne continument blanche qui noie le contour des maisons ; aucun souffle, aucun bruit sauf celui tout près des oiseaux qui font le guet chacun à leur tour sur le câble électrique. Un toit, une varangue, et l’espace au-dessous. Au-delà de la plaine, la ligne d’horizon absorbe l’océan. C’est un train de nuages qui raconte la présence du ciel. Quelque part, l’écho d’un avion suivi d’un roulement avide, incolore, ramassé, loin de la case. Les champs de canne s’échelonnent vers les hauts, verdoyants et jaunes, humides de rosée, s’élargissant au fur et à mesure qu’ils s’approchent d’un regard posé là, tout en haut du paysage. Le vent s’est levé, remuant le hamac suspendu au-dessus de la terrasse en teck, à la couleur fanée par le soleil et les intempéries, il ne porte la trace d’aucun corps, se tortille devant le panorama, indifférent à l’oiseau chapeau et aux cardinals rouges toujours plantés sur la ligne noire, la serrant de toutes leurs petites pattes frêles. Les stores de bois baissés protègent de leur ombre la table octogonale, une tasse de café, un ordinateur à l’écran ouvert sur un visage, un fruit de pitaya rose fuchsia dans une assiette blanche, une cuillère posée sur son bord attendant de fondre sur la pulpe douce et suave. Derrière la table, contre le mur coquille d’œuf, un banc de bois ajouré aux coussins de wax coloré et ses deux fauteuils identiques aux accoudoirs patinés entourent une table basse, ajustement de planches peintes. Un paquet de tabac, un verre d’eau, une pousse de gingembre, un livre retourné, Le bol et le bâton. D’ici vous êtes le créateur de ce que vous voyez, comme lorsque enfant vous vous endormiez sur des rêves de possession, d’univers à vos pieds, d’yeux haut perchés dans la stratosphère ; aucun son d’aussi loin dans la vallée ne porte jusqu’à vous, pourtant vous entendez les voix couler leur parler chantant dans vos oreilles dressées à écouter, à travers les murs des maisons, leurs fenêtres tous volets croisés, rien ne vous échappe de ce qui se vit là, des conflits qui se nouent, des corps qui se dévoilent, s’enlacent, et puis s’éloignent ; la vie des autres noie dans le brouhaha quotidien les chants ténus des piafs pourtant si audibles à cette heure du jour. Vous vous glissez dans le chuintement d’une bétonnière éreintant le sable et les graviers sur une propriété voisine, vous écartez le baro qui ouvre sur la rue pentue, encombrée de voitures, vous dépassez l’impasse des Tangues et le panneau orangé, vous obliquez sur la droite, où les maisons s’abritent derrière des manguiers et des pieds de letchis, vous n’évitez pas l’aboiement du roquet attaché dans sa cour, vous entrez enfin là, sans pousser le portail, jusqu’au seuil de la petite maison de bois et de béton, vous entrouvrez le rideau de lin, pénétrez dans la pièce à vivre, longez la varangue et vos pieds enfin se posent sur son bois vieilli, vous vous glissez dans le hamac, acteur de votre histoire.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, s’intègre à un récit long en cours d’écriture.

Quel cirque !

© Marlen Sauvage 2012 – Le cirque de Mafate, l’année où je découvre La Réunion, pour la naissance de Souleyman.
© Marlen Sauvage 2015 – Le cirque de Salazie, en visite sur l’île avec ma mère et ma petite sœur, pour la naissance de mon deuxième petit-fils réunionnais, Sacha.
© Marlen Sauvage 2022 – Le cirque de Cilaos, vu depuis l’Ilet à Cordes, après 3 ans sans avoir revu ma petite famille réunionnaise, et avec Guy.

Petits bonheurs (207)

© Marlen Sauvage 2022

L’îlet à Cordes, dont je retrouve ce soir cette belle image, un énième bout du monde sur l’île de la Réunion, à une dizaine de kilomètres du cirque de Cilaos… Une image non trafiquée, tout était ainsi, le vert claquant des brèdes chouchou ou de tout autre plantation, au premier plan, le bleu franc du ciel, la couleur de terre brûlée des montagnes. Et plus je la regarde, plus j’apprécie la chance qui a été la mienne de visiter encore cette magnifique île.