Un personnage, une histoire, par Sabine L. Chardenon

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Textes issus du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Autrice : Sabine Lavabre Chardenon

Narcissique, il déambule en se dandinant dans le hall de l’aéroport, guettant les coups d’œil de ces dames, envieux de ces messieurs, il se trouve particulièrement bien fait.

Les derniers invités partis, la porte verrouillée, les doubles rideaux tirés, enfin pense t’elle un week-end cocooning peut commencer, on sonne à la porte tout est foutu.

B. sort son porte-feuille, montre des photos de famille, sa femme y est  trapue, carrée, sans finesse, cheveux courts poivre et sel, regard dur  autoritaire. Bon sang ! c’est elle qui porte la culotte, parfait, ce sera plus facile, pense M.

Toujours attirée par les mêmes hommes grands, blonds musclés et bien bâtis. Pourtant  c’est un petit brun tout rond qu’elle a épousé.

Quatre autour de la table, cartes en mains, regards scrutateurs, silence d’outre-tombe que seul le bruit des jetons vient perturber, elle pousse son tas au milieu du tapis, abattant son jeu :  un full au roi dit-elle d’une voix qui se veut rassurée mais que l’on sent tremblante, ça  passe et je suis sauvée, ça casse et je suis ruinée ; il ne me le pardonnera jamais.

Bruits des voisins à travers les parois trop fines, escaliers crasseux, fauteuil éventré. Sur tous les murs des cartes, sur les bureaux des cartes, toutes bariolées de traits de toutes les couleurs. Des chemins faits pour fuir, qu’il ne suivra sans doute jamais, sauf dans sa tête.

Noir, bleu, jaune, ou blanc, il lui cachait une partie du visage, c’est bien dommage qu’elle l’ait enlevé, pense t’il en voyant pour la première fois sa grande bouche aux lèvres pincées où un nez trop long crochu plonge presque.

Autrice : Sabine Lavabre Chardenon

Le mot secret, par Monika Espinasse

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Autrice : Monika Espinasse

Piano

Instrument de musique à clavier, touches et pédales. Instrument de plaisir ou de torture.

Un grand piano à queue couleur acajou occupe un quart de la pièce, encombrant, mangeant l’espace, attirant la poussière. Inévitablement décoré d’un napperon blanc brodé et d’un vase à fleurs posé dessus. Voilà pour les présentations. 

Mon premier piano. Mais ça, c’est juste un aspect, ce que tout le monde voit. Moi, je vois les touches blanches et noires, le lourd couvercle levé, la partition calée dessus, les pédales obéissant au pied, et je sens l’âme, j’entends le timbre clair, les accords puissants, je sens mes doigts maîtriser les octaves, les arpèges perlés, les notes qui dansent, je me perds dans les sons… on m’a mise au piano à sept ans et c’était le bonheur. Malgré les leçons arides, malgré les tentations d’évasion, le piano m’a toujours comblée. Accompagnée dans ma vie. J’ai quitté le grand piano à queue que j’ai pu remplacer plus tard par un petit piano droit rouge corail, des regrets pour le son plus petit, moins universel, mais je n’avais ni la place ni les moyens pour un piano de rêve. Il valait mieux revoir les partitions, la technique, les morceaux que j’avais maîtrisés intégrés et c’est ce que j’ai fait. Exercices journaliers, je m’y tenais, tous les jours, à 14h pile, la porte ouverte sur le jardin, personne pour me déranger, me gêner dans le jeu, car je jouais pour moi, pour moi seule. Il n’y avait que les fêtes de Noël de mon enfance qui me demandaient une prestation devant la famille. Comme au concert. Assez bonne maîtrise. Perdue pendant vingt ans. Retrouvée. Et puis reperdue. Beethoven, Schubert, Chopin et d’autres attendaient et mes doigts se perdaient. Ma petite fille a exigé des leçons, non, je veux que avec toi ! nous avons appris la lettre à Elise. Et puis la vie nous a happées à nouveau, éloignées du piano. Au dernier Noël, elle m’a offert une partition, difficile, les nocturnes de Chopin. J’avais perdu jusqu’au solfège. Il faudra tout revoir. Chopin attendra.

Autrice : Monika Espinasse

Un personnage, une histoire, par Monique Fraissinet

Textes issus du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Autrice : Monique Fraissinet

1 – A pas feutrés, elle ne voulait pas être vue, elle s’avance vers la petite porte en bois qu’elle ouvre, se penche en avant et dépose son fardeau juste après avoir posé ses lèvres sur front, referme la porte,  actionne la sonnette et s’enfuit rapidement.

2 Elle l’entrevit lorsqu’il ouvrit la porte de la chambre. Il s’appuya de la main gauche sur le chambranle et porta sa main droite au-dessus de ses yeux pour se protéger du contre-jour et mieux l’apercevoir recroquevillée dans le lit. Il grogna quelques mots, s’avança d’un pas lourd, et claqua la porte derrière lui. Depuis le perron on entendit des cris.

3 – Il reste un moment assis à l’ombre du grand chêne, vêtu de haillons, un balluchon posé à ses pieds, lorsqu’il surprend un étrange spectacle de l’autre côté du ruisseau. Les oiseaux de l’été chantent au-dessus de lui. Il se lève, franchit la clôture qui le séparait du champ de navets déjà monté en graines, se dirigea vers la cour de la ferme. Du portail un homme l’observait.

4 – Il avance à pas cadencés le long des sillons, plongeant à intervalles réguliers sa main droite dans le seau qu’il porte sur son avant-bras gauche. D’un mouvement circulaire il jette et éparpille les graines sur la terre noire fraîchement labourée. Quelques oiseaux le suivent. Régulièrement il crie pour les effaroucher. 

5 – Une sirène hurlante annonce l’arrivée de l’ascenseur. Il se précipite pour entrer le premier, en finir avec ces journées passées dans les entrailles de la terre. Il s’appuie contre la grille, la musette accrochée à l’épaule gauche. Seul le blanc de ses yeux se démarque sur son visage noirci. Rapidement il est rejoint par six de ses camarades. La porte se ferme dans un vacarme de ferraille. Ils disparaissent ensemble.

6 –  Un chien errant s’approche de son visage, le contourna, il tente de le repousser de la main droite, sa seule main valide, l’autre tient encore le fusil qu’il n’a pas lâché. Mesure de défense ou de protection. Du sol il aperçoit les chenilles d’un char qui vient vers lui à vive allure. Un soubresaut. Il ne voit plus rien ses yeux se ferment, l’arme glisse de sa main.

7 – Deux apiculteurs reviennent du rucher vêtus de leur combinaison.Un enfant les voit et s’effraie. Viens-voir il y a deux hommes qui arrivent de l’espace !

Autrice : Monique Fraissinet

Le mot qui cogne, par Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Autrice : Chrystel Courbassier

POISON

Tout ce que je ne dis pas, ce que je ne dis à personne…

Il est là, bien présent, 

Toujours là, imminent

Il est dans le fruit, la nostalgie, les habitudes

Il est dans les mots

Pesant et toxique

Il te ronge, corps et âme, 

Il fait mal, il détruit

Tu le chasses, il revient

Sans cesse, il revient

Te persécute, t’empoisonne, t’emprisonne

Te donne envie de vomir

D’en expulser la substance

Poisseuse et liquoreuse

Envie de tuer son empreinte en toi

D’effacer toute trace,

D’en finir avec son essence sirupeuse,

Son goût douceâtre,

Amer et âpre

Il est en toi

A petit feu, il te tuera.

Autrice : Chrystel Courbassier

Un mot, un fragment, par Monique Fraissinet

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Textes issus du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Autrice : Monique Fraissinet

Sacré – C’est une chose sacrée une famille. Une obligation sacrée. Devant Dieu.

Sacré, relève de la religion, 

Si l’on parle d’une chose sacrée pour la rattacher à une famille, cela me semble complètement en opposition, une chose c’est un objet qui ne peut avoir d’âme et la famille est composée d’âmes. Si l’objet est un icône religieux, l’objet a alors quelque chose de sacré. 

Obligation : La famille, une obligation sacrée. L’obligation, acte consenti ou pas mais en tout cas on ne peut s’y soustraire puisqu’il est obligation. Quand l’obligation se doit d’être sacrée, cela me rebute profondément, je veux que les bases de ma famille soient fondées et ancrées dans la liberté et n’ai aucunement besoin qu’elle soit consacrée devant Dieu. Mais pourquoi pas si la liberté est la règle.

Liberté et obligation sont antinomiques.

Les revendeuses à la toilette entrent partout ; elles vous apportent les étoffes, les dentelles, les bijoux de ceux qui veulent avoir de l’argent comptant pour payer leurs dettes….

Depuis quelques années c’était toujours  la même femme qui passait à la ferme, une revendeuse de petits riens et de tout. Une romanichelle, une caraque disait les femmes de ma maison. On ne la laisse pas entrer, on la reçoit dehors. On se méfie des mauvais sorts, des menus larcins et vols qu’elle pourrait commettre. Dans son grand panier d’osier qu’elle porte au bras, elle a amoncelé des rouleaux de dentelles, des petites boites rondes remplies d’aiguilles, des bobines de fil de toutes les couleurs, fil à coudre, fil à repriser, quelques patrons pour confectionner tabliers et autres robes.

Le revendeur noir est installé devant le Monoprix. Il dépose sur le trottoir la grande valise contenant montres, colliers et bracelets. Il porte une casquette aux couleurs du Nigéria. Les passants le voient mais ils ne le regardent pas, ils passent, vite. 

Une voiture de police ralentit, s’arrête quelques mètres plus loin, il a juste le temps de refermer sa boutique de fortune et s’en va rapidement. 

Paris, Métro Barbès-Rochechouart. Devant les grilles du rez-de-chaussée, près de l’entrée du cinéma du même nom, de nombreux revendeurs de cigarettes de contrebande et autres produits interpellent les passants. Les revendeurs à la sauvette se multiplient au fil des années. Qu’est-ce qui les oblige ? La misère peut-être, les gains faciles, leur situation précaire. Une descente de police et ils s’éparpillent aussi rapidement qu’un essaim de papillons dérangés dans leur quiétude.

Autrice : Monique Fraissinet

Un mot, un fragment, par Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Autrice : Chrystel Courbassier

Etoile

Fragile lumière qui s’allume dans le ciel à la tombée du jour, frémit parfois, disparait un jour en filant sa dernière course, laissant un trou noir à sa place. Etoile, fidèle compagne de la nuit, de la Lune aussi, pour qu’elle se sente moins seule.

Les soirs où le ciel est bien dégagé, quand surgit de derrière la montagne, l’astre rond et blond comme du bon pain, si proche, si majestueux, si beau, si arrogant, si lumineux, je le regarde d’en bas, je le regarde hypnotisée, j’ai envie de plonger dedans, de m’y vautrer comme dans un gros coussin douillet, d’en croquer un bon morceau. Puis il monte, monte encore, inexorablement et s’éloigne. Ainsi, hors de portée, rejoint par ses compagnes étincelantes.

St Exupéry déclare « Si tu aimes une fleur qui se trouve dans une étoile, c’est doux la nuit, de regarder le ciel ». Etoile fleur dans le ciel.

Il dit aussi pour rassurer celui qui reste « Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire ». Etoile rieuse.

Pour le Petit Robert est étoile « tout astre visible, excepté le Soleil et la Lune ; point brillant dans le ciel, la nuit ». Dessiner une étoile lorsqu’on est enfant relève d’un long apprentissage. L’étoile ne se laisse pas attraper si facilement. Il y a plusieurs techniques. Le plus simple : tracer trois traits se croisant en un point central. Plus complexe, l’étoile de David à six sommets, formée de deux triangles entrelacés, l’un pointant en haut, l’autre en bas. Et puis il y a l’étoile à cinq sommets que l’on forme à tâtons tentant de rester symétrique. 

Ma grand-mère m’a appris très tôt comment cueillir les étoiles : la nuit il suffit de poser une bassine d’eau au milieu de la cour pour les avoir à ses pieds, écrit Valérie Perrin dans l’un de ses romans.

Faute de savoir les bons mots, le père dit à l’enfant que sa mère ne reviendrait pas, qu’elle était l’étoile la plus brillante du ciel. Dans de nombreuses mythologies, on considère les étoiles comme les âmes des morts admis au ciel. Cela signifiait donc pour l’enfant qu’il ne pourrait l’apercevoir que la nuit. La journée, tous les jours de sa vie, il allait devoir se débrouiller sans elle. S’il avait su pour la bassine d’eau, il aurait probablement été moins triste.

Mer 

Gigantesque étendue d’eau mouvante aux contours mal définis, elle reflète la couleur du ciel, éveille les sens, suscite rêves et sentiments ambivalents. Tantôt ouvre ses bras pour vous accueillir un instant, un instant qui s’étire hors du temps. Tantôt vous engloutit par surprise quand vous ne vous y attendez pas, par vagues successives. Imprévisible, dangereuse, sensuelle, enveloppante, mortelle, tout cela à la fois.

Souvent chantée : 

La mer qu’on voit danserLe long des golfes clairsA des reflets d’argent…

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme…

La mer qui nous transporte, son parfum iodé, son goût salé, sa caresse sur la peau frémissante, sa voix lénifiante, son horizon bleuté à perte de vue.

L’encyclopédie des symboles nous dit que la liaison est immémoriale dans l’imaginaire entre la mer, la mort et la mère – la mort pouvant du coup y devenir, sous l’influence de la mère, un pouvoir de renaissance….la mer, masse d’eau informe et infinie, comme la meilleure image, en même temps, de la matrice primordiale et de l’inconscient, les deux termes pouvant s’équivaloir ».

J’ai rêvé un jour que j’étais seule debout sur une plage déserte. Et la mer m’appelait et je marchais vers elle. J’y entrais doucement, lentement, sereinement. Je ressentais alors une plénitude intense, un bonheur inouï, tellement fort que je me réveillais, dévastée et en pleurs.

Autrice : Chrystel Courbassier

Le mot du livre, par Monika Espinasse

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Autrice : Monika Espinasse

Nourriture

Nom féminin, mot de quatre syllabes en comptant le e pourtant muet, mot sans musique, je ressens juste une cadence, un rythme souligné par les roulements des trois r…

Le Petit Robert décline : « ce qui entretient la vie d’un organisme en lui procurant des substances à assimiler »

Eléments essentiels pour la vie, substances pour la subsistance, la survie, la perpétuation de l’espèce, la base de l’alimentation de survie peut être trouvée dans la nature, il suffit de se rappeler les conditions de vie des premiers hommes de l’histoire, cueilleurs, chasseurs, puis éleveurs, agriculteurs.

La nourriture besoin a évolué dans l’histoire, plantes, graines et fruits, ajout de viande crue, puis cuisson dans le feu, confection de pain…avec les siècles, les recettes se sont étoffées, compliquées, les aliments se sont diversifiés, les hommes sont devenus exigeants, gloutons, les menus sont devenus riches, voluptueux, les utilisateurs sont devenus consommateurs, ceux qui avaient les moyens se gâtaient sans gêne – on pense à Marie-Antoinette qui conseillait aux gens de la rue la brioche pour remplacer le pain – le peuple survivait, les riches se gavaient, la nourriture comme classification, aux pauvres le basique, le strict minimum, aux riches les plaisirs et excès.

Mais laissons là l’histoire, revenons à notre nourriture. Nourriture besoin et nourriture plaisir. Car le plaisir peut se trouver aussi dans un plat tout simple, une purée maison peut être une fête, une omelette mousseuse un régal. Pas besoin de champagne et de caviar pour être heureux. Et les recettes se développent, se rajoutent, se passent de famille en famille, de livre de cuisine jusqu’à internet, chacun trouve ses plats et ses ingrédients, le savoir-faire de maison est à nouveau prisé. Les souvenirs d’enfance nous imprègnent, saucisson de la ferme, patates à la poêle, crèmes douces et sucrées. Les voyages nous révèlent de nouveaux plaisirs, des goûts différents, italien, espagnol, mexicain ou thaï, on retrouve tout chez soi. Nourritures terrestres oh combien agréables, nécessaires au plaisir de vivre.

Nourritures terrestres, un thème que André Gide a embrassé, évasion lyrique, réflexion sur la vie, ses besoins et ses joies. Glorification du désir et des instincts ou apologie du dénuement comme il se plaît à le dire dans la préface, en tout cas une profusion de nourriture, un inventaire passionné de ce qui se voit, se regarde, s’entend, s’écoute, se mange, se consomme, tout ce qui peut satisfaire les désirs les plus secrets.

Nourriture à profusion, l’esprit en exige aussi, une fois que la panse est satisfaite. Je lis, tu lis, ils lisent, les livres appartiennent au bien-être, les tableaux de maître procurent une satisfaction intense, la musique nous transporte autant qu’une douceur chocolatée. Des notes égrenées dans l’air, des accords puissants qui remuent jusqu’au fond du cœur.

Des voyages qui nous nourrissent, des rencontres qui nous animent, des paysages qui nous apaisent, chacun ressent ses besoins, cherche ses plaisirs, trouve ses aliments de survie, terrestres, spirituels, à chacun ses émotions, ses saisons, son espoir, son jardin. A chacun la mesure de son bonheur.

Codicille : à revoir en personnalisant (exemples, recettes à développer, déclinaisons…)

Autrice : Monika Espinasse

Hier, aujourd’hui, demain, par Monique Fraissinet

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Hier j’ai repris la lecture de La place de Annie Ernaux, ma mémoire avait oublié.

Aujourd’hui j’ai écrit sur le verbe « mentir »

Demain ce sera une aquarelle sur les reflets et les ombres dans un paysage

Hier j’ai lu les premières pages sur l’histoire des chasseurs-cueilleurs, il y a si longtemps à donner le vertige

Aujourd’hui j’ai imaginé un été plein de soleil et d’écriture

Demain j’écouterai une musique de Mozart, un heure au moins

Hier j’avais pris la résolution de me laisser du temps pour lire et écrire sans y parvenir.

Aujourd’hui je n’ai vu que du bleu dans le ciel et seul un rapace

Demain je reprendrai le carnet de mes recherches aux archives

Hier j’ai vu une vipère très vive ramper et onduler entre les herbes, c’est la première de l’année.

Aujourd’hui j’ai pensé aux diligences qui s’arrêtaient et aux chevaux qui se reposaient sur l’aire de la maison de Nausicaa, c’était il y a longtemps.

Demain, allongée dans l’herbe, je goûterai à la tiédeur de l’herbe juste après le coucher du soleil 

Hier, aujourd’hui et demain je penserai à lui.

Autrice : Monique Fraissinet

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Sur une proposition élaborée à partir d’un texte de Tristan Mat, Le journal de la phrase . Marlen Sauvage

Maternité, seule la femme, par Monique Fraissinet

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022. Autrice : Monique Fraissinet

Maternité, un mot qui résonne comme la vie qui va en découler, les premiers battements du cœur de l’embryon. Des hommes en majorité ont voté. Ce matin la radio donne à entendre les résultats des votes du Parlement de l’Etat de l’Oklahoma qui a adopté une loi interdisant l’avortement dès la fécondation. Ce sont les hommes qui amorcent la vie future, avec un consentement ou pas, et c’est eux qui viennent ici par leurs bulletins s’exprimer majoritairement pour décider qu’il sera dorénavant impossible pour une femme de se faire avorter. Est-ce qu’ils se mettent à la place de celles qui vont supporter coûte que coûte ce qu’elles ne désirent pas. Ils craignent quoi ces hommes, que la justice divine leur tombe sur le coin du bec, il est vrai que dans cet immense pays le Président jure sur la Bible…. 

Ils ont voté en leur âme et conscience. Sitôt la loi votée, dans les rues des majorités de femmes approuvent, se réjouissent et soutiennent cette décision.

Convergeant vers le Parlement, d’autres femmes et hommes manifestent leur mécontentement, crient haut et fort des slogans faisant savoir que c’est à elles et elles seules qu’appartient le choix. 

Les médecins, les politiques s’en mêlent, il y a crime, passible de la prison et gare à vous Mesdames qui choisissaient de ne pas porter jusqu’au terme l’enfant conçu. Conçu quand ? comment ? voulu ? pas voulu ?

Vous représentantes, représentants et membres du Parlement qui brandissez la menace de la prison, concevez-vous qu’un enfant puisse naître dans un climat propice quand il n’a pas été voulu ? Que faites-vous également de l’avortement thérapeutique ? 

Maternité, seule la femme. Vous faites abstraction du corps et de la vie des femmes embourbées qu’elles seront dans un tas de difficultés insurmontables pour diverses raisons et qui vont, en même temps, accumuler des souffrances indicibles et des traumatismes durables. C’est interdit parce que c’est mal ! J’y reviens ! C’est mal pourquoi ? C’est mal pour qui ? Pour vous toutes et tous qui craignaient pour le salut de votre âme !

La science et les consciences avaient fait bien des progrès, maintenant on régresse.

Hypocrisie, menace sur la santé des femmes qui n’auront pas d’autre alternative que de franchir le cap de l’avortement clandestin au risque de leur vie et de leur santé.

La maternité nous voulons la vivre selon notre choix. Nous sommes femmes, nous serons mères si nous le désirons.

Autrice : Monique Fraissinet

Le mot qui serait un cri, par Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2021– Saint-Laurent-de-Trèves (Cans-et-Cévennes)

Parlons de meurtre si vous le voulez bien. Il était dans ma liste de mots à crier. J’ai hésité. Entre meurtre et caresse, c’est meurtre qui l’a emporté.  Ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas, c’est ainsi. Un fin psychanalyste y verrait là-dessous quelque chose de la dualité pulsion de vie-pulsion de mort avec chez moi une prédominance de la pulsion de mort. Mais il n’y a pas de psy dans la salle, n’est-ce pas ? Alors continuons s’il vous plaît. Si j’ai tué cet homme, c’est parce que je voulais le faire, parce que j’en avais envie, oui, c’est ça, envie d’en finir avec son existence, le tuer de mes propres mains, le voir mourir sous mes yeux, j’voulais qu’il meure, depuis longtemps déjà, et qu’il meure dans d’atroces souffrances s’il vous plaît. Parce que savait-il ce que ça faisait, lui, de souffrir ? Non, bien sûr, il ne savait pas, je suis certain qu’il ne savait pas, alors je souhaitais qu’il sache, une bonne fois pour toutes, qu’il sache dans son corps et dans sa tête comment ça faisait de souffrir et de mourir aussi par voie de conséquence. Ne prenez pas cet air choqué, cela arrive à tout le monde d’avoir un jour envie de tuer, même aux meilleurs d’entre vous. Vous voulez savoir les détails, je ne vous les donnerai pas. Pas besoin. C’est le résultat qui compte ici, pas la démarche. Et le résultat, c’est qu’il est mort, point. Bon débarras. Il ne manquera à personne : j’étais sa seule famille. Mort et enterré même, et je pourrai vous dire où, si ça vous intéresse. Je l’ai tué parce qu’il le méritait, j’peux pas dire mieux. On pourra raconter ce qu’on voudra après, mais moi je m’en moque, je garde ma conscience intacte. Je reste tranquille avec ça. J’ai tué juste parce qu’il le fallait.

Autrice : Chrystel Courbassier

Texte issu du stage d’écriture à La Ronceraie, en Lozère, mai 2022.