Les chaussettes, de M. Esse

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Une paire de chaussettes, la chaussette orpheline n’étant pas très utile pour habiller mes deux pieds. Donc, deux chaussettes, posées l’une sur l’autre, à plat. Douces, d’une blancheur encore neigeuse, aucunement abîmées par des lavages fréquents et savonneux. Toutes neuves, posées là, entourées d’un ruban rouge. En laine moelleuse, qui réchauffe le cœur avant de chauffer les pieds. Les mailles sont bien dessinées, on suit parfaitement le travail de la tricoteuse qui s’est aventurée jusqu’à créer des motifs, des tresses, des côtes, des rangées en mousse, mousseuse comme la laine blanche.

Je les mets le soir quand les nuits sont fraîches dans la vallée et que mes pieds ont du mal à réchauffer le lit. Je les enfile doucement, presque amoureusement, l’une après l’autre, sur des pieds lavés dans un bain à bulles, crémés, massés, satinés, elles entourent la peau comme une caresse, elles la réveillent, la tiédissent, lui apprennent le confort et peut-être bien la volupté. Quel bonheur d’avoir les pieds au chaud, de remuer les orteils dans la douceur de ces mailles ajourées, souples, d’un gonflant inimitable. Dans une matière naturelle qu’un mouton a porté un jour sur son dos, gambadant au milieu d’un troupeau  face à l’horizon immense du Causse. Toison blanche ou noire, hirsute ou bouclée, sentant le suif au thym et au genièvre, tondue, ramassée, filée, mise en pelote, en attente des aiguilles et du savoir-faire.

Jersey à l’endroit, point mousse, point de riz, diminution au talon pour la courbure, augmentation pour la plante du pied, diminution  pour la pointe et les orteils. Ce n’est pas un travail pour des gougnafiers, il faut du soin et de l’attention, du calme et de la sérénité. Que les belliqueuses s’abstiennent ! Il nous faut des philosophes pour tricoter rang par rang des chaussettes larges qui épanouissent les pieds, qui laissent vivre les chevilles, qui montent haut pour chauffer les mollets sans serrer. Une vraie œuvre d’art qui procure de la joie de vivre pour tout l’hiver.

Texte : M. Esse
Photo : Marlen Sauvage

Pas de boniments à Génolhac

Un texte de Liliane Paffoni

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Approchez Mesdames et Messieurs, petits et grands, gentes dames et damoiseaux, gentlemen et gougnafiers, pacifistes et belliqueuses, venez, approchez de ma malle aux mille trésors, venez, tâtez, palpez, caressez ces merveilles, il y en a pour tous les goûts, écrue ou des couleurs de l’arc-en-ciel, tout est en laine, de la pure, de l’authentique, des pulls gonflants, des tricots souples et d’une beauté exceptionnelle, venez, approchez, n’ayez pas peur, venez vous parer d’une bulle de douceur, entrez dans le confort, hirsutes et bien coiffés, venez essayer chapeaux et bonnets en lambswool, mais si vous connaissez, c’est la laine d’agneau, plus fine, plus délicate, ah ! Mademoiselle, ce chapeau vous va à ravir, si, si , et je m’y connais, vous pouvez l’agrémenter de ce ruban rouge satiné, tenez je vous l’offre ce ruban, vous n’aimez pas le rouge, mais voyons c’est la couleur de l’amour, et dans sept ans, vous fêterez vos noces de laine, votre amoureux est d’accord, allez, faites lui plaisir, merci beaucoup Mademoiselle, vous ne le regretterez pas, allez, les tricoteuses à vos aiguilles, farfouiller, de la laine à 2 fils, 3 fils, qui dit mieux, c’est du souple, de l’agréable à tricoter et il court loin comme vous dites, qu’est-ce qu’elle dit la dame, mais non, elle ne gratte pas la pure laine, rêche, c’est toi la rêche, la pure laine est soyeuse et résistante et par-dessus le marché et ça c’est cadeau, elle est isolante, palpez ces toisons denses et bouclées, allons, allons du calme, pas de bousculade dans le troupeau, y en aura pour tout le monde, essayez ce splendide manteau Monsieur, vous ressemblerez à un prince, et ce sera  comme une seconde peau,  il fait chaud, ben normal, c’est l’été, l’hiver n’est pas loin, je le vois là-bas, à l’horizon qui pointe le bout de son nez, c’est le moment de lui faire la nique, allez les enfants, choisissez vos gants et mitaines, sinon pas de bonhommes de neige cet hiver dans la vallée, que nenni, ma brave dame, les camelots ne racontent pas que des bobards moi, Madame, je dis la vérité, ma vérité , elle est comme la pure laine vierge.
Texte : Liliane Paffoni
Photo : Marc Guerra

 

Ce texte a été écrit par Liliane Paffoni dans le cadre des jeux d’écriture organisés pour la fête de la laine à Genolhac par le Parc national des Cévennes qui aura lieu le 26 août prochain.
Les consignes : un texte de 1500 à 2500 caractères sur le thème de la laine de mouton. Douze mots imposés : laine, horizon, hirsute(s),  troupeau (x), bulle(s), gonflante(s), vallée(s), gougnafier, satiné(e), rouge, belliqueuse et peau. Un titre.
Les textes écrits seront lus par un acteur, Claude Koener.