Carnet des jours (37)

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Le 1er septembre 2018
Dimanche à la campagne près de la mer. Un endroit paradisiaque, une villa immense, avec l’eau transparente et propre à deux pas où tout le groupe part se baigner avant le repas de midi… Une fête familiale à laquelle une vingtaine d’amis sont conviés – soit une cinquantaine de personnes au total sinon davantage [mais ce n’est rien ici : une jeune amie qui m’avait invitée à ses fiançailles m’avait parlé d’une « petite réunion familiale » où nous étions au moins 250 et certains mariages tunisiens peuvent compter mille convives sans difficulté…], un orchestre, des plats à profusion, trois cuisiniers s’affairant autour de trois barbecues… Une société d’hommes et de femmes cultivés où l’on se congratule en français et en dialecte tunisien. Durant le trajet, nous avons laissé sur le bord de la grand-route des immeubles en construction, des étendues plus ou moins désertiques et pauvres, nous avons croisé des charrettes chargées de fagots de bois sec tirées par des ânes, de petits troupeaux de moutons disséminés sur des carrés d’herbe bien verte, nous avons dépassé à vive allure un camion Boga – la bo-isson ga-zeuse tunisienne, produite par la société tunisienne de boissons gazeuses – et j’ai regardé danser dans le lointain les éoliennes… Dans la chambre où je vais m’allonger loin de la foule, je pense aux petits élèves de Monastir qui en août me parlaient de leurs rêves – une gamine voulait devenir peintre, une autre médecin – et tout cela leur paraissait tellement impossible à atteindre… Je pense à ces familles tunisiennes qui vivent loin du centre de la capitale dans des quartiers où les rues sont défoncées, les poubelles à ciel ouvert… Je pense aux instituteurs dans l’intérieur du pays qui n’ont pas suffisamment de pupitres ou de chaises, de craies, à ces écoles où l’eau n’est encore pas distribuée, à ces femmes qui fabriquent des gâteaux par centaines pour en retirer un maigre revenu…

Le 2 septembre
Dans un quartier de Tunis, un marchand ambulant de figues de barbarie pousse sa charrette de fruits jaunes pâles, une bouteille d’eau pend sous le guidon. J’attends dans la voiture le retour de A. Les rues sont désertes, il fait très chaud. L’image de Mohamed Bouazizi s’immolant par le feu me traverse l’esprit. Et la vue de cet homme fatigué qui ne gagnera rien au bout de sa journée me désole. Plus tard dans la matinée, au milieu de la route à deux voies déambule un vieillard dans un fauteuil roulant usé, bleu et blanc, marqué URGENCES au dos du siège. Il porte une casquette marron sur ses cheveux blancs, il a le regard hébété d’un homme perdu. D’un seul mouvement, nous décidons de lui porter secours, un tracteur vient de l’éviter. L’un des marche-pieds est fixé avec du fil de fer. L’homme a un direct (un café au lait) près de lui. Nous le poussons sur une cinquantaine de mètres jusqu’à hauteur d’un marchand de fruits qui se tient en bord de route, vers un petit coin d’ombre pourvu par un panneau Stop. Jusqu’à quand ? « Les naufrages de la vie dans une Tunisie en débandade… » commente A. Notre bouteille d’eau fraîche, trois bananes. Il faudrait le laver, le raser. Mais quels services sociaux ici pourraient prendre en charge une telle misère quand la misère est partout et côtoie les nouvelles constructions, les nouveaux magasins Zara et les grandes marques… Le mall que l’on construit tout à côté attirera les gens huppés que les moins fortunés regarderont de l’autre côté de la voie express.

En route pour Le Kef – à une quarantaine de kilomètres de la frontière algérienne, au nord-ouest du pays – et ce que j’appelle « le projet de Françoise », laquelle me propose de rencontrer quelques personnes de la vie culturelle keffoise. Départ sous un ciel uniformément blanc, c’est la rentrée des classes en France, ici on attendra une quinzaine de jours, il fait encore très chaud et la météo annonce 36° C…

Nous traversons le gouvernorat de Beja, l’un des plus riches en matière agricole, ici 90 % des terres sont dédiées à l’agriculture. Il fournit la moitié de ce que consomment les Tunisiens en matière de fromages et de produits laitiers, paraît-il. A proximité de Slouguia, des vignes, puis des vergers. Toujours de grandes bâtisses inachevées… et bientôt des oliviers ici et là pour faire chanter la terre ocre.

Testour, l’Andalouse. Restée quasiment dans son jus. Toute bleue.
Jour de marché, animé, joyeux sans excès. C’est la ville aux quarante-quatre marabouts, hommes et femmes. L’une des plus vieilles villes de Tunisie, bâtie sur un village romain.

Sidi el Bahri (le maritime) – celui qui vient de la mer – viendrait du Sahel (région à l’est du pays), c’est le saint le plus populaire de toute la Tunisie selon l’homme que nous croisons et qui nous raconte l’histoire de la ville alors que je photographie la mosquée voisine. Des familles portent encore les noms de celles qui ont fondé le village, familles mauresques venues d’Andalousie : Marcou, Jini, Merkouki, etc. 

Des fromages locaux…

Petit café sur une grande place ombragée. Je suis la seule femme !

Il faut poursuivre jusqu’au Kef… La route est encore longue. « La plaine du Kef est notre Beauce », me dit A.

Le Kef, belle ville animée, une forteresse domine la cité déjà perchée. La résidence Venus est tout là haut dans la vieille ville, propre, j’y ai une chambre a 4 lits quand j’avais demandé une single ! Et il y a un climatiseur, me dit-on (que je n’utiliserai pas)…

Visite rapide d’une église chrétienne près de la basilique. « Je peux défier le monde entier quand je suis avec toi », au café des Champs-Elysées juste après le restau Panorama qui n’en offre aucun. C’est juste la traduction de la chanson qui passe en ce moment.

Vers 15 h, seule dans la ville, je retourne trier mes photos du matin. Deux heures plus tard, je descends à l’accueil de l’hôtel pour me connecter, lire mes mails. Aucune nouvelle de C. ni de F… Je vais devoir improviser. Pour ce soir, rien de particulier j’en ai peur et demain matin je contacterai l’archéologue, vedette de la ville, ou Hamza B… refais pour la énième fois le tour du vieux centre ville. Entre les confirmations de rendez-vous qui ne me parviennent pas et les silences des autres contacts, j’envisage de me mettre au diapason local. Take it easy…

Mardi 4 septembre
Coupure d’eau au réveil. Petit-déjeuner en bas. Je travaille et écris. J’échange quelques mots avec un client venu de Tunis, très intéressé par le projet, qui donne son avis, parle d’aller au-delà du Kef dans les villages avoisinants. Si nous arrivons à faire quelque chose ici, ce sera déjà pas mal, je me dis… Je passe des coups de fil. J’obtiens un RV vers 13:30.
Petit tour du quartier vers 11h. Je suis à la recherche d’une clé 4G pour ne pas subir les aléas de la connexion de l’hôtel. Ooredoo. 40 DT la clé. Je laisse tomber. Je rentre manger un sandwich et Skype avec B. Elle me donne des nouvelles d’E. qui continue de se battre contre son troisième cancer. RV avec S. au salon de thé-café-restau moderne, Al Khayma. Très bon feeling. Il confirme son intérêt pour le thème de la citoyenneté. Me donne plusieurs contacts. Nous visitons le Cirta et l’espace Réalise. Je dois y retourner pour des photos de la casbah, la vue d’ici est splendide, à 360° sur la ville. Retour à la résidence après plus d’une heure avec lui. Ecriture d’un texte en réponse à la proposition d’écriture n° 34 de François Bon. Et puis, à 17:30 rendez vous avec un club de lecture qui existe depuis une quinzaine d’années et réunit autant de dames. Un orage de grêle nous oblige à nous réfugier à l’intérieur. Six d’entre elles sont là, et égrènent leurs prénoms – Salwa, Radhia, Najeh,  Mounira, Najoua, Leila – elles sont pharmacienne, attachée de direction dans une grande cimenterie, biologiste, professeur d’anglais ou d’éducation physique… je leur raconte le projet puis les ateliers d’écriture, leur fonctionnement. Nous sommes tellement emballées que nous décidons de démarrer des ateliers en octobre. Je ne doute de rien. L’énergie qui se dégage de ce groupe est galvanisant. Et j’aimerais tellement travailler avec elles toutes ! Nous décidons de la création d’un groupe FB pour nos discussions. La figure locale de l’archéologie, qui s’est lancé dans la politique et œuvre pour la municipalité, Mohamed Tlili, se fait un peu attendre mais il vient finalement me chercher et nous allons dîner d’une délicieuse pizza, juste en face d’Al Khayma. Après deux heures trente d’interview (et de confidences) le monsieur finit par me raccompagner à ma résidence en passant par la médina, dont il me raconte l’histoire.

Mercredi 5 septembre
Aucune chance de rencontrer quiconque le matin. Il faut attendre 17 h que la chaleur retombe un peu. Dont acte. Dès le lever du soleil, je visite une autre église à 100 m de l’hôtel, ou ce qu’il en reste, en face de la petite mosquée, et je monte à la casbah.

Grimpé jusqu’à la forteresse dans le silence du matin, après avoir croisé seulement un homme sur le pas de sa porte, assis à même le sol, et qui ne lève pas les yeux vers moi.

Et je redescends pour une dernière journée ici, et quelques rencontres jusque tard dans la nuit. Un jeune « théâtreux » notamment, dynamique, généreux, plein de bonnes idées pour renouveler l’approche de la culture, mais tellement désabusé… auquel la suite de l’histoire donnera raison.

Texte et photos : Marlen Sauvage










Construire une ville… – Anticipation

Kasbah Kef

EST

La route de la mer. A sept heures le glacier de la rue a relevé son store. Assis sur le seuil, le propriétaire observe d’un air maussade les vacanciers de l’immeuble voisin qui partent se baigner, femmes en maillot de bain, aux paréos noués à la taille, couples mixtes main dans la main. Ce petit monde chahute et rit, se bouscule sur les larges trottoirs où aucun café n’est plus autorisé à installer une table. L’ancien hôpital de l’avenue Ibn Sibna converti maintenant en résidence d’été lui fournit son lot de clients… il propose les meilleures glaces du quartier ! Sur le chemin de la mer, un jardin arboré accueille les estivants ; les restaurants succèdent aux pizzerias, aux pâtisseries. Au rond-point, on traverse l’avenue El Karraya pour atteindre la corniche qui surplombe la plage. De grands escaliers blancs fraîchement repeints mènent tout droit au sable fin vanté par les prospectus. Dans la mer, claire et bleue, plus aucun vieux pêcheur ne termine ses ablutions à l’ombre d’un rocher creux. La petite anse où le groupe vient se baigner en jouxte une autre, beaucoup plus profonde, réservée aux grands hôtels qui accueillent de nombreux visiteurs. Au large, le rocher Mida Seghira trône dans les flots bleus : plus aucun plongeon n’est autorisé et le moindre contrevenant pris sur le fait est verbalisé illico presto. Durant la période estivale, la zone touristique entièrement balisée relègue les habitants non riverains à l’extérieur de ses limites.

NORD

Vers le nord, la mer, la ville est une presqu’île ; ce fut d’ailleurs son nom, Ruspina, un nom phénicien, vieux de deux mille quatre cents ans ; mais avant la grève, on trouve le ribat de pierre blonde, avec sa tour vigie où flotte le drapeau rouge et blanc, ses bastions, ses remparts crénelés ; le plus ancien ribat du Maghreb et le plus important de la côte du Sahel avec celui de Sousse. Pour y parvenir, elle remonte tout droit la rue Mohamed Mhalla vers le centre ville, croise l’avenue du 1er juin 1955, se souvient qu’il y a quelques années, on voyait encore des femmes drapées dans le soyeux safsari régional couleur crème, tourne à gauche au bâtiment de la municipalité gardé par des militaires, s’enfonce sur une vingtaine de mètres dans l’ombre fraîche des arbres avant de longer sur la droite une série de cafés où de vieux messieurs côtoient de jeunes femmes, des couples, des familles ; à sa gauche, elle laisse le Park Baladia, ses fontaines mordorées à la tombée du soir, et là elle peut admirer la forteresse imposante, sereine, qui domine la mer et les hommes depuis des siècles. Derrière le ribat, le mausolée au parvis somptueux, aux dômes décorés à la feuille d’or, le tombeau du grand homme de la ville, que seuls les touristes osent encore admirer ou critiquer à voix haute. Plus personne ici ne mentionne le nom d’Habib Bourguiba. Partout on s’épie, on se méfie. Puis c’est la marina et ses immeubles blancs et bleus, ses façades à balcons, son port et ses mâts crevant l’azur, ses larges placettes bondées de touristes, ses palmiers aux troncs dénudés, aux toupets en corolle, ses boutiques sous les porches et ses restaurants bars qui ne désemplissent pas, ses réverbères ronds comme des soleils éteints, ses vendeurs de jasmin triés sur le volet. Au nord, c’est l’île Ghedamisi, qu’un investisseur tunisien vient de rénover intégralement, depuis les sentiers ocres dallés jusqu’à la zaouïa en passant par le complexe hôtelier et sportif le plus moderne de la ville ; une île ponctuée de poubelles et de panneaux indiquant le montant de la contravention à qui osera jeter un mégot ou un papier, une île rose sous le soleil couchant ; aux criques réservées aux vacanciers de l’hôtel ; au nord, c’est le golfe d’Hammamet, et puis la Méditerranée vorace que sillonnent des bateaux surchargés d’hommes, de femmes, d’enfants errants, loin du rivage, loin des barbelés, loin des chars militaires.

OUEST

Vous êtes ici. Avenue Mohamed Mhalla où chaque maison, chaque immeuble possède son numéro… Pour aller vers l’ouest vous suivez l’avenue du 1er juin 1955 sur la gauche, qui sépare l’hôpital Fattouma Bourguiba d’une école primaire ; longez un parking, empruntez des trottoirs où plus aucun vendeur ne tente de gagner quelques dinars avec une brocante improvisée ; ici des patients en béquilles hèlent un taxi, des familles attendent leur proche, assis sur les bancs de béton ou debout sous le porche ; au coin droit de l’avenue, un feu passe au rouge et toutes les voitures stoppent dans un coup de frein qui se prolonge ; un boulanger jouxte une boutique de vêtements ; vous franchissez la voie, obliquez vers la gauche où tous les trois mètres, de part et d’autre de la rue, vous trouvez un commerce jusqu’à la halle et son marché aux poissons ; un kiosque à jus de fruits et borj ; un café bondé du matin au soir de vieux messieurs bavards ou alanguis par la chaleur ; et enfin les remparts de la médina qui abritent des constructions basses, quand il y a dix ans encore, des bâtisses collées à la pierre blonde les surplombaient de leurs pignons aveugles, de leurs ferrailles verticales.

SUD

Toujours plus au sud. Vers le soleil qui aveugle, le verbe guttural, la parole facile, les chansons nostalgiques, les familles, la fête, la graine et l’harissa, vers les toits plats et les fils électriques, les cours intérieures, le parfum du jasmin et des roses, vers le froissement des tissus et des djellabas, vers les vallées de montagnes, l’air vivifiant, les oasis, vers les chotts, les oueds, les canyons, les plages, vers les campagnes oubliées où les ânes tirent encore des charrettes de fruits, vers les marabouts comme des seins dans la ville, vers les cimetières blancs, vers les maquis épineux, les figuiers de barbarie, les palmiers-dattiers jaune d’or, vers les crépuscules roses, vers le ventre de la terre, vers les médinas et leurs escaliers, leurs ruelles pavées, vers les boutiques aux devantures bleues, aux faïences mauresques, vers les petites mosquées de brique sans prétention, vers les kasbah, vers les coins de rues ombragés où palabrent de vieux messieurs, vers les kilims et les margoums, vers les drapés aux portes et les tasses de thé sucré, vers les marchands d’amandes, de pistaches, de cacahuètes, vers les trottoirs encombrés de bidons de plastique, de cageots colorés, vers les cafés bondés, vers les églises chrétiennes, vers les basiliques-marchés, vers l’oud et l’envoûtement des musiques soufies, vers les mosquées ostentatoires, dans les pas de saints, de peintres, d’écrivains, de poètes, vers la fierté, l’orgueil, le ressentiment, la duplicité, la corruption aussi, vers l’amertume, le désespoir, vers la mer transparente, turquoise, porte close, mortelle. Vers l’enfance.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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