Carnet des jours (39)

Photo : Marlen Sauvage

La vie a repris son cours, presque comme avant. Du monde dehors, oui, beaucoup de voitures, quelques magasins ouverts sur la place, mais des masques omniprésents dans les rues et l’entrée dans certains magasins limitée à 10 personnes. J’ai passé la journée d’hier au jardin avec mon voisin et sa grande fille. Comme nous sommes tenus d’y aller un jour sur deux, les parcelles étaient peu fréquentées, mais nous étions heureux de nous saluer et d’échanger à distance avec les quelques jardiniers présents. Ce fut une vraie joie aussi de remettre les mains dans la terre, de repiquer, arroser, tuteurer… Après cinq heures et demie de travail intense et une bonne douche, je sentais revivre mon corps, et quelle re-découverte !

Ce matin au réveil, les nouvelles de Guyane m’apprenaient qu’un confinement était de nouveau envisagé… à peine celui-ci vient de se terminer. En cause, le Brésil proche dont le gouvernement n’a pris aucune mesure pour enrayer la pandémie, menaçant même les travailleurs de ne pas être payés s’ils ne rejoignaient pas leurs postes… « Et à la frontière avec le Brésil, côté français, à Saint-Georges, bien qu’il soit interdit de passer la douane et de venir à Cayenne, les gens circulent… C’est une passoire ! », m’explique Prèle.

Depuis mon dernier journal, deux jours avant la fin du confinement, j’ai été fêtée le 10 mai par ma fille québécoise puisque la fête des mères tombait ce jour-là dans ce pays. Avec une invitation à écouter des lectures engagées d’un collectif intitulé Mères au front, qui proteste en l’occurrence contre l’inaction politique face aux bouleversements climatiques, et à rejoindre le mouvement si l’avenir de nos enfants et petits-enfants (ou celui de la planète tout simplement) nous préoccupe. J’ai signé bien sûr.

J’ajoute une grille de santé mentale (ah ! ah !), venue tout droit du Québec itou… pour se tester hors confinement et en confinement si nous devions y retourner…

MS

La caresse du temps

« Si l’âme et le cœur ont, avec les années, l’opportunité de rajeunir, on se doute bien que le corps répond à d’autres lois. Il fane. Et ce serait sot de le nier. Il s’en va le bien-aimé, le familier, le somptueux compagnon, désirable pour autrui et docile au plaisir, celui qu’un ressort mettait debout, qui bondissait, dévalait l’escalier… Il arrive parfois que toute sa magie soit brusquement là et qu’un frémissement, un frôlement, une saveur me le rendent. A peine me suis-je aperçue de sa furtive visite que déjà je l’ai fait fuir.
Un clin d’œil… sans plus.
Mais le vieillissement du corps recèle plus de mystères que l’imagination peut en livrer. De toutes les énigmes, il est peut-être la plus troublante. Rien de plus menacé, de plus soumis à la déchéance. Pourtant « rien qui ne soit plus à même de détecter le frôlement des dieux, leurs allées et venues parmi nous »1… Car, avec les années, le corps se métamorphose, s’affine, perçoit le monde à des registres autrefois inconnus, capte des multitudes de signaux et d’informations sur les choses et les êtres. La peau a cessé de le limiter. La carezza n’est plus la haute œuvre de l’amant seul : un regard, un reflet, le vent dans les cheveux – et ce frisson se déploie, se déroule comme un jeté de soie. L’éros s’est dilaté. L’amoureuse aussi. Son corps ne la contient plus. Un jour, l’enveloppe s’en déchirera sous la poussée d’une autre naissance. Deux amies se sépareront à la croisée des chemins. « La femme avec un corps » et « la femme sans corps » se diront adieu. Deux reflets dans l’eau de la mort, deux rêves qui retourneront vers le Rêveur des mondes.

Nombreuses fois
Nombre de fois
L’homme s’endort
Son corps l’éveille
Puis une fois
Rien qu’une fois
L’homme s’endort
Et perd son corps…2

1 – Les Sept nuits de la Reine, Christiane Singer, éd. Albin Michel.
2 – René Char.

Extrait de N’oublie pas les chevaux écumants du passé, de Christiane Singer.
Editions Albin Michel, 2005