Vases communicants : haïkus-dialogue

Vases communicants : haïkus-dialogue

Je reçois avec une grande joie sur cette page Marie-Christine Grimard – auteur du blog Promenades en Ailleurs – à laquelle j’ai proposé de partager nos mots, nos affinités, le temps d’un Vase communicant. J’aime chez elle l’attention à ce que la vie nous offre de plus ténu, de plus quotidien, et que l’on occulte dès que l’habitude s’empare des sens ; tout ce que Marie-Christine, justement s’évertue à louer avec simplicité et émotion.

Nous avons choisi de parler de Nature sous la forme de haïkus. Marie-Christine écrit à partir d’une photo inspiratrice, c’est par conséquent l’une de ses photos qui suit ainsi que son texte.

Je lui ai demandé pour ma part de bien vouloir illustrer mes textes. Les images que j’ai choisies sont donc les siennes publiées dans son univers où elle me fait le plaisir de m’accueillir. Le lien est ici

 

iphone chris 5956

Vole vent fripon !

Toute surprise, l’Automne

Perdit son jupon.

***

Plus aucune feuille

Sur les branches endormies,

Plus le moindre bruit.

***

Je marque le pas

Quand dans la forêt rouillée

Arrive le froid.

***

Pourtant elle est belle,

Nue, sous le ciel irisé

De nuées bleutées.

***

Sous son soleil pâle

La lumière a une mine

Epouvantable !

***

L’oiseau égaré

Chante sa dernière plainte

Triste mélopée

***

Figée sous les branches

Les yeux rivés sur sa voix

J’écoute en silence.

***

Il chante l’automne,

La saison d’abandonner

Pour ne pas mourir.

***

Un peu de patience,

Une nouvelle espérance

Reviendra demain.

***

Je repars avec

Un sourire et son espoir

De voir le printemps

 

Texte et Photo : M. Christine Grimard

 

« Tiers Livre (www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (www.scriptopolis.fr/) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages,
les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…
Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Après le Festival Nature et les balades écriture…

Suite des textes des participants aux ateliers de l’été… Ceux de Marie-Pierre Bourret, que je remercie ici, écrits au cours de la balade intitulée « Les tisserands de la mémoire » où il était question de murs, de savoir-faire, de fuite…

Les stylos grattent. Je sèche. La touffeur. La touffeur dans ces lieux où vous vous penchez au-dessus du papier. Tu te mords les lèvres, l’encre gicle sur ta feuille, forme la ribambelle de ton écriture. Je sèche. Tu enroules autour de ton doigt une mèche de tes cheveux, en même temps que ton regard vogue au loin, tu souris et ta main s’élance et balance son ruban bleu. Je sèche. Je regarde cette eau sombre emplir peu à peu ta page, ressac sans recul, la vague avance, à petits pas serrés. Je sèche. Cette eau vive qui coule de ta main, soudain bruit. D’où vient-elle? Je l’entends tout près. J’ai moins chaud. J’ai posé mon stylo, repoussé ma feuille, étendu mes jambes, soupiré, fermé les yeux. J’écoute le froufrou de ta mine humide sur le papier. J’ai moins soif. Tu écris sans relâche. J’entrouvre les yeux sur le papier bleui où la marée est haute. Un vent léger caresse mon visage…

Son pantalon était tenu par un bout de ficelle noué à la ceinture, à l’oreille, un crayon de menuisier, un peu aplati. Sur l’épaule un long rouleau de balatum, qu’il retenait d’une main. De son pas allant, mon grand-père quittait la maison en disant : « Je vais au Verbe Incarné ». Ce nom sonnait, pour la petite fille que j’étais, comme celui d’une place-forte : le « Verbun carné », c’était du sérieux. Quelquefois, je l’accompagnais. Dans une grande salle vide (les salles étaient toujours spacieuses, mon grand-père travaillait dans les couvents), il laissait choir le grand rouleau dans un bruit sourd. De son pied, il déroulait la surface de plastique qui aussitôt exhalait son arôme : l’odeur du neuf embaumait alors l’espace. Mon grand-père, toujours en tenue de jardinier dans sa maison poussiéreuse et sombre, maître en son jardin sauvage où les iris côtoyaient quelques meubles délabrés, quelques animaux mal nourris, savait, d’un geste lent du pied, faire apparaître un univers coloré et odorant : sol blanc immaculé, marbre veiné, parquet en chevron, ciel, brume. Sur tous ces sols je pouvais glisser mes pieds nus quelques minutes, tandis qu’il ajustait les angles et les coins avec une énorme paire de ciseaux argentés dont le lourd cliquetis me laissait percevoir le poids.
De temps à autre, il dégageait le long crayon de son oreille, dépliait son mètre aux axes bien huilés, traçait quelques signes ou traits, coupait encore, repliait d’un bruit sec et précis chaque segment du mètre jaune et zigzaguant. Puis, des nones silencieuses apparaissaient sur le seuil de la porte, n’osant en franchir l’entrée, échangeant quelques mots gracieux avec mon grand-père qui souriait d’avance du bon mot qu’il s’apprêtait à faire tinter au moment de l’au revoir. Cela se terminait toujours de cette manière légère, enjouée, joyeuse.

Il y aura le tilleul. Tu entreras chez moi à ses premières effluves, à l’heure des fleurs. Une paire de bottes en caoutchouc fraîchement ôtées. De la boue humide à leur talon. Tu ne pousseras pas la lourde porte, elle est déjà ouverte. Une seule pièce. Du bois, du tissu, de la pierre. Au sol de la laine là, au pied du lit. Ce sera l’heure qu’on dit du thé. Tu auras faim. Tu entendras l’eau bouillir et la tarte sur la table, déjà entamée, quelques fruits cuits épars sur le plat, te diront que j’ai eu faim aussi. C’est l’heure où le jour décline, où tout prend cette teinte mordorée. Tu aimeras cet instant d’autant plus joyeusement qu’il se déplace avec toi, qu’il se terminera rondement. Roulera jusqu’au jour suivant. Tu auras cette confiance.

Licence Creative Commons

Le sens caché du monde…

La vitesse de la lumière
limite les rêves au-delà

La madeleine de Proust
(a quelque chose à voir avec)
la ronde ailée du temps

(Avec)
Albert Einstein
rien n’est établi

(Sachant que toute)
vérité
(est)
relative

Le monde est plein d’énigmes… Tout nom, toute expression, toute phrase, révèle par son anagramme (s’il existe, au curieux de la trouver !) un sens caché. C’est ce que racontent Etienne Klein (physicien) et Jacques Perry-Salkow (pianiste, auteur) dans Anagrammes renversantes, ou Le sens caché du monde, publié chez Flammarion.

C’était le jeu du soir…

Souvenez-vous, nous jouions à ce petit jeu d’écriture où suite à une proposition de MOT, vous décidiez d’autres mots issus des lettres dudit mot – MAUDIT, ORDINAIRE, TUTOIEMENT –, par exemple. Est-ce clair ? Les textes ci-dessous sont des (re)trouvailles des uns et des autres, car le net ne jette rien, et tout cela était enfoui dans les pages du blog. Pas oubliées, la preuve.

Les textes n’ont pas tous retrouvé leurs auteurs et les auteurs sont dans le désordre, peut-être, Leila, Véronaise, Brigitte, Marion, Chrystel C, Marion Soleil.

FAIM : Fourmi Artisan Initiale Musée
Pour ce premier rendez-vous des fêlés de la louche,nous devions nous retrouver devant le musée de la fourmi.
Chacun de nous devait avoir un chapeau noir avec son initiale brodée. N’ayant pas le moindre don pour cet art, j’avais confié à un artisan es fil d’or le soin de me concocter le magnifique W de Wanda.
Ainsi je serais reconnue au premier coup d’œil.

TENUE : Tiens Encore Nuée Unique Ebahie
« Tiens ! Encore une nuée d’éléphants voletant gaiement au-dessus de nous. »  « Unique en cette saison », dit ma voisine, ébahie.

CARIOCA : Colossal  Admirable  Ravissant  Illusion  Original Casse-cou  Accouchement
« Colossal ! », chuchota l’amiral
« Admirable »,  murmura le cardinal
« Ravissant », soupira le damoiseau
« Illusion », souffla l’illusionniste
« Original », dit monsieur Loyal qui grignotait de l’emmenthal
« Casse-cou », bafouilla le cul-de-jatte en se grattant le genou
« Accouchement en plein vol déconseillé », pensa le gynécologue.

PUNIR : Pauvre Unissons Nasillarde Imbécile  Ricana
« Pauvres de nous !! Unissons-nous !!! », cria d’une voix nasillarde le casse-pied de service. « Imbécile », ricana son voisin le manchot.(Leila)

REGIME : Rien Elégant Garanti Inter Magnifique Extraordinaire
« Ne vois-tu pas que rien n’est plus beau, plus élégant que ce ballet magique. Il nous garantit une intersaison magnifique, je dirais même extraordinaire !!! »

THEME : Toutes Hypothèses Emporter  Muros  Ecologiques
« De plus, toutes les hypothèses étant hypothétiques et que ne sachant pas ce que nous réservait l’avenir, j’ai entendu à la T.S.F. que la maison « Jungle » informait tous les habitants de Bourg en Pluidru de ne pas oublier d’emporter,  pour toutes sorties intra-muros, le fameux Paraphant, bradé jusqu’à ce soir pour 3 francs 6 sous. Certes il est énorme par sa taille mais offre toutes les garanties écologiques nécessaires pour toutes chutes d’OIMEL (Objet Identifié Mais Extrêmement Lourd).(Leila)

SEULE : Sieste Energie Utopie Lierre Erreur
Il n’y a pas d’erreur !
La sieste donne autant d’énergie qu’un lierre en met à s’agripper aux murs.
L’utopie… c’est de vouloir l’en décrocher ! (Chrystel)

PARTIR : Premier Artichaut Renoir Tulipe Il Roulade
Ce petit garçon, au cœur d’artichaut, faisait des roulades dans un champ de tulipes, lorsqu’il tomba nez à nez avec la petite voisine qui devint alors l’objet de son premier baiser. Renoir, le grand-père, guettait du coin de l’œil. » (Brigitte)

DEPRESSION : Demain Ecriture Page Rencontre Signe Soleil Intention Ouverture Nature
A l’ouverture de ses volets ce matin, le soleil l’invite à une balade, cette nature si belle lui impose presque l’écriture, c’est vital pour elle, remplir des pages blanches. Elle aime aller jusqu’a la rivière, elle le croise, la rencontre est furtive, elle ne met aucune intention dans son regard ; lui, surpris lui fait un signe de la tête. Demain elle reviendra…

TARD : Trop Assuré Rude Délire
Trop ardu, têtu, turlututu, rude journée, délire de l’esprit assuré.
(Marion)

Métaphores intérieures

Si l’on vous demandait ce que sont vos métaphores intérieures, lesquelles choisiriez-vous ? Parmi les éléments : terre, eau, air, feu, lequel serait le vôtre et qu’en écririez-vous ?

La terre

Elle courait sur cette terre étrangère qui avait refusé de la nourrir, elle s’accroupit, saisit une poignée de terre et la jeta loin, très loin d’elle. Elle glissa la main dans sa poche et serra fortement un morceau de sa terre natale et nourricière qui était si loin maintenant. Elle se remit à courir, la terre l’écorchait, la brûlait, elle s’accroupit, saisit une poignée de terre et la jeta loin, très loin d’elle. Elle se releva, se remit à courir. Elle sentait les  battements de la terre qui la refusait, la rejetait. Elle courait toujours à perdre haleine, les yeux mi-clos pour ne plus voir cette terre hostile. Elle n’aperçut pas l’obstacle, trébucha et tomba. Elle saisit une poignée de terre qu’elle jeta loin, très loin ; elle fouilla dans sa poche. Elle avait perdu le morceau de sa terre natale. Elle saisit une poignée de terre et la cacha dans sa poche.

Liliane Paffoni

Sonorités

Il fallait choisir des mots qui se terminaient par « ise »…

Voici le texte de Monika Espinasse

La marquise Artemise

Travaille dans le showbiz.

Elle est exquise, mais c’est la crise,

Elle craint qu’on la squeeze…

Elle a la hantise de rester assise.

Alors elle s’est permis de faire la bise

Aux gens qui réalisent et qui organisent

Tout ce show-biz.

Etait-ce une bêtise ?

Ou la cerise …

Sur le gâteau ?

Une situation imaginaire

Il s’agissait ici d’écrire sur une situation imaginaire, jamais vécue de près ou de loin, d’en éprouver les sensations. De donner au lecteur l’impression d’avancer dans l’histoire en même temps que le narrateur.

Voici le texte de Monika :
Des applaudissements montent vers la scène, derrière le rideau où je me tiens en attente d’un signal. Mon cœur bat la chamade. Le rideau rouge s’écarte sur la salle bondée, remplie de spectateurs qui sont venus me voir, m’écouter… Plus près, devant moi, dans la fosse d’orchestre, les musiciens m’adressent des signes d’encouragement et leur chef, en face de moi, me sourit. J’ai participé à tant de concours, je connais le trac qu’il faut surmonter, les mains qui transpirent et qu’il faut sécher, calmer, amener à maîtriser le clavier du piano… Mais là, c’est mon premier concert, la consécration. Mes mains tremblent, les yeux clignent et picotent, le cerveau est embrumé. Un instant, j’ai perdu le sens des réalités. Je m’appuie contre le mur tout proche, froid, qui me rend la raison. J’avance, en simulant l’aisance, j’avance encore, je m’arrête à hauteur du piano à queue, magnifique instrument noir au son délicat, le couvercle soulevé comme une gueule grande ouverte pour mieux m’avaler… Je m’incline, je salue, je deviens calme, je suis fier d’être là sur scène. Je m’assieds lentement sur le siège devant le clavier. D’un geste, je remonte légèrement les plis de mon pantalon, les manchettes de ma chemise… et je lève les mains… Sur un signe du chef d’orchestre, j’attaque les premières notes, je sens les touches, je sens la musique qui arrive dans ma tête, dans mes doigts, mes mains travaillent toutes seules en gestes automatiques. J’ai appris par cœur, j’ai acquis les réflexes, sans trop y penser. Il y a bien cette jeune fille, à côté de moi, qui tourne les pages de la partition, mais je n’en ai pas besoin, je sens à peine sa présence. Je suis lancé, je suis dans les notes, dans la musique. Je suis la musique. Le trac s’est complètement évanoui, je ne pense plus au public, à tous ces gens dans la salle, je les entraîne avec moi. Les musiciens sont à l’unisson, les notes déferlent, la technique est devenue miracle, tant nous sommes unis. La fin approche, le piano chante, mes mains se délient encore et encore. Je suis heureux. Le dernier accord, la finale de l’orchestre…

Silence. Un silence plein, rempli de sons et de souvenirs. Un silence de bonheur.

Monika Espinasse

Dans le secret du personnage

La proposition portait sur ce que révèle un personnage par son comportement dans une situation où l’on fait l’économie d’explications superflues.

Le texte est de Marie Vincent, auteur de Femmes du Burkina, Lharmattan, 2012.

La maison de campagne où nous réunissions s’éveillait de bonne heure. Des mots que l’on chuchote à peine, des portes qui claquent, les rires des enfants. Tout le monde se retrouvait vers huit heures dans la grande salle qui donnait sur la terrasse pour prendre le petit-déjeuner. Entre adultes, les discussions allaient déjà bon train. Assis à la table des enfants, Roman racontait son cauchemar de la nuit avec force éclats de voix. Le petit Adrien, malicieux, s’amusait à dérober le doudou de sa petite sœur Violette. Piquée par le jeu, celle-ci éclatait en sanglots.

Assis à l’autre bout de la table, Clément tournait inlassablement sa cuillère dans une tasse de porcelaine. Le sucre avait dû fondre depuis longtemps, mais Clément n’avait pas l’air de s’en soucier. Indifférent au brouhaha joyeux. Indifférent au long regard que lui jetait sa mère. Comme chaque matin, cette année-là, seul Clément l’air absent, ne participait pas à notre petite assemblée familiale.

Quand arrivait dix heures, une heure bien tardive pour le cœur d’une mère, et que le soleil plongeait enfin la grande pièce dans la lumière de l’été, Clément semblait alors capter un peu de cette énergie vitale. De nouveau, sa voix, son visage semblait s’adresser à nous. Cessant d’agiter sa cuillère, Clément levait alors son regard vers le plafond et détaillait le lustre de verre. Mais malgré ce semblant d’attention, Clément était ailleurs. La mère le savait bien, elle qui l’observait attentivement voyait déjà s’éteindre la pâle lueur qui avait animé quelques instants son regard. Clément, son fils aîné, avait un secret. La mère en était sûre.

Alors que nous nous préoccupions uniquement de tartines, de miel, de confitures et de jeux, Clément, lui, semblait négliger tout ce qui relevait de nourriture terrestre. Ses pensées s’abreuvaient à la source d’un souvenir qui nous échappait à tous, à sa mère en particulier,

Une main qui remonte le long d’un bras, s’attarde dans la chaleur de l’aisselle pour se poser sur un sein ferme et douillet. La sensation était telle que Clément frissonna. Un soupçon de mouvement tout de suite capté par la perspicacité maternelle sans qu’il dévoile pour autant le mystère qui avait transformé Clément.

Un corps qui s’allonge, une main que l’on tend comme un appel. Trop d’images se bousculaient dans la tête de Clément et son regard s’éteignait encore davantage. Clément n’avait pas su répondre à ce geste gravé dans sa mémoire. Et chaque matin, les remords, les regrets l’attraient sur une autre rive, au fil de la douleur, au fil d’un amour inachevé dont il avait bien du mal à s’extraire.

Clément, absent pour son amour, était absent pour le monde. Et la mère ignorante, avait bien du mal à s’y résoudre.
Marie Vincent 

Market, Jean-Pierre Aupetit

Une enseigne avenante et lumineuse surplombe le bâtiment. Le parking est devant. Les portes automatiques s’ouvrent pour le chaland qui pousse un chariot métallique.

Par un pur hasard qui doit sans doute beaucoup au marketing, le visiteur est généralement confronté à un magnifique étalage de fruits et légumes. Savant mélange de couleurs qui évoquent fraîcheur et promesses gustatives, mais, curieusement, aucune odeur ne flotte dans l’air.

Plus loin l’œil est attiré par un parfait alignement de boites de conserves. Digne d’un musée d’art contemporain, cet impeccable rangement provoque une réelle émotion esthétique prolongée par une magnifique exposition de bouteilles d’eau.

Il est à noter que rien ne vient distraire notre attention, aucune ouverture vers l’extérieur, aucune baie vitrée. L’espace est clos et notre attention uniquement dirigée vers les produits disponibles. L’éclairage est électrique et uniforme.

Parfois, un faux cellier présente des vins, soulignant la noblesse du produit.

Mais où tout se complique, c’est au rayon boucherie. Souvent situé au fond du magasin, c’est le seul endroit où le consommateur parle à un vendeur. On ne touche pas à la viande. L’interlocuteur avisé emballe prestement côtelettes et rôtis. On ne doit pas faire le lien entre l’animal sacrifié et le produit fini. Nulle trace de sang ne doit être visible, mais pourtant on débite du boudin au mètre et il serait presque étrange de considérer qu’un steak provient de la chair d’une vache morte.

Le caddie plein, après un parcours étudié, le client dépose ses achats sur un tapis roulant pendant qu’un lecteur de code barre décrypte les prix.

On n’est pas obligé de parler à la caissière.

Anamnésis

La proposition fait référence à Barthes et à ce qu’il a nommé « anamnèses ». Ces petits souvenirs qui s’imposent à la mémoire, qui sont ténus, qui n’ont rien à voir avec le terme médical où il s’agit pour un médecin de reconstituer tout ce qui concerne un malade et l’histoire de sa maladie à partir des renseignements fournis par la personne. Rien à voir non plus avec la psychologie, nous sommes en atelier d’écriture ! L’idée était de retrouver ces petits souvenirs et de les restituer dans une forme brève, en les amassant en quelque sorte, pour que le nombre « fasse anamnèse ». On pouvait évoquer La vie de Rancé, de Chateaubriand…

Les anamnèses de Chrystel C. et Roger East :

« La crainte devant le visage jaune de ma mère alitée que je ne dois pas approcher. »

« Une banale glissade dans une flaque d’eau devant la maison me conduit directement aux Urgences pour une fracture du tibia. »

« La disparition de mon petit frère de 3 ans, retrouvé une heure plus tard avec son tricycle, assez loin de la maison. »

« Un retour d’école avec l’oreille ensanglantée : je me suis pris un mur dans la cour en jouant. »
Chrystel C.

Entouré d’adultes, je regarde tomber la nuit d’un seul coup au coucher du soleil tropical, en sachant, sans savoir comment, que cela ne se passait toujours comme ça.

L’eau horrible, grise, froide et toute mouillee de la petite piscine en plein air.

Autour de la table pendant un repas, la honte rouge sur le visage de mon père quand ma sœur eclate de rire face à sa colère.
Roger East