Quatre souvenirs, Liliane Paffoni

Photo : MS

De grands blocs de béton brut, posés les uns sur les autres, des coursives extérieures toujours ventées, pleines de courants d’air, sans doute pour donner l’impression d’air plus ou moins pur, des coursives jalonnées de vide-ordures débordants, maculés de flaques indéfinissables ou trop identifiables, valait mieux ne pas trop insister, des vide-ordures où les cafards allaient s’en donner à cœur joie, trouvant leur pitance à leur survie et à leur prolifération, les cafards qui allaient gagner les appartements et se répandre en nuées dans la cuisine, les placards, les aliments et les chambres, au bout des coursives, des escaliers en colimaçon, des escaliers, véritables issues de secours, quand les ascenseurs déglingués, puant l’urine,  émaillés de déjections humaines et animales, le ventre de l’ascenseur souvent ouvert, ventre qui vomissait des amas de fils électriques, trop heureux quand on ne restait pas coincés dans ce cloaque, attendant la délivrance qui tardait toujours à venir, des escaliers de secours, véritable aubaine pour elle, qui descendait d’abord les roues du landau, sa main gauche agrippée fermement à la structure en métal, son bébé bien calé au creux de son bras, elle descendait les deux étages prudemment, elle abandonnait sa charge au pied de l’escalier, invoquant des saints  auxquels elle ne croyait plus depuis longtemps, pour qu’on ne lui vole pas, remontait chercher la nacelle, redescendait, installait son enfant, partait arpenter la ville à la recherche d’un petit coin de verdure, en traversant la place intérieure, elle voyait çà et là, sur certains murs, des arbres peints en vert fluo, des arbres pour dire que la nature existait dans cet endroit, que l’on avait été bienveillant avec les habitants, elle levait les yeux et voyait sur un pan de mur gris, une esquisse de visage peinte en violet, sous le visage qui semblait empreint d’une tristesse infinie malgré le flou, elle lisait une inscription : Place Victor Jara, qui était-ce ? elle avait ouvert son dictionnaire d’étudiante, c’était un chanteur chilien qui avait été assassiné après avoir eu les doigts coupés par une hache, frisson d’effroi, chaque fois qu’elle fermait les volets de sa chambre, elle voyait son visage et pensait à lui, place Victor Jara, cité Allende, lui, elle savait qui il était, bâtiment 3, 2ème étage, appartement 213, c’était sa nouvelle adresse, là, il y avait aussi des balcons où résidaient des oies qui cacardaient jusqu’à s’égosiller, sans doute réclamaient-elles à corps et à cri de l’herbe tendre et verte, balcon qui accueillait parfois un animal éventré, qui pendait à une porte, la tripaille à l’air, comme dans le tableau de Bacon Personnage avec quartier de viande, son balcon avec ses géraniums odorants, son pied de basilic, petite décoration qui ne survécut pas au flot de sauce venue des étages supérieurs, ni la layette aux tons pastels qui finit teintée, dans une immonde couleur de dégueulis, et puis, le bruit, le bruit, tonitruant, assourdissant, le bébé pleurait, et ils se serraient tous les trois et, elle, elle se promettait que le béton n’aurait pas raison d’elle.

Debout sur une chaise en bois ; maillot de corps rose et petite culotte en coton ; jambes nues ; elle frissonne ; des mains ridées, très douces la frictionnent doucement ; une voix claire la rassure ; ce ne sera pas long ; juste un petit essayage ; ces mains habiles l’habillent d’une robe en laine bleue ; ça gratte un peu sur les genoux ; des petits trous à la taille, une tresse en laine terminée par deux pompons, tout ronds, tout doux ; elle s’amuse déjà à les faire sauter sur son ventre ; mais ça gratte ; très beaucoup ; ce n’est rien ; tu t’habitueras ; tourne-toi ; regarde dans la glace comme la robe te va bien.

Est-ce depuis ce temps qu’elle aime tellement le bleu ?

Il était arrivé tout doucement derrière elle, il l’avait enlacée tendrement et serrée contre lui, elle sentait son haleine chaude dans son cou, il avait déposé des baisers d’abord légers, aériens puis de plus en plus passionnés, il murmurait des paroles à ses oreilles, elle n’entendait rien, elle savourait cette chaleur qui montait en elle, ce désir naissant, elle s’était retournée très lentement, il avait pris son visage dans ses mains, elle avait plongé intensément dans ses yeux bleus et à cet instant, elle avait su qu’ils n’iraient pas sur le même chemin.

Le béton avait eu raison d’elle. Pas seulement d’elle, de la vie qu’elle portait en elle. Après tant d’années, c’était sa conviction profonde, une certitude que l’on porte en soi, et que l’on ose à peine à formuler par crainte. Cette  vie qui grandissait en elle, qui s’animait jour après jour, qui commençait à se mouvoir dans la douceur et la légèreté du liquide amniotique, cette vie-là qui avait su par elle, à cause d’elle, grâce à elle, alors elle s’était arrêtée d’elle-même, étouffée par la laideur du béton.

Liliane Paffoni

Ma proposition d’écriture
Des ravages du temps… Que fait notre mémoire à tous nos souvenirs, bons ou moins bons ? Que dit-elle de nous ? Comment raconter notre passé en traversant l’épaisseur du temps sans pour autant tomber dans la chronologie ? MS

Le corps et l’esprit, Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage

Une heure de marche quotidienne serait vivement conseillée, sur du plat, si possible. (éviter les efforts physiques violents)

Le ton était ferme, médical.

Marcher, elle savait. Et elle aimait, beaucoup, passionnément. Ce qui était problématique, c’était la fin de la phrase : sur du plat, si possible. Il fallait trouver le plat dans un pays de creux, de bosses, de gorges, de causses, de montées, de descentes, de chemins caillouteux, escarpés, schiste, calcaire, il y avait le choix. Elle en connaissait des chemins où le corps s’échauffe, où les articulations sont des rouages d’une grande précision mécanique, où les muscles ne doivent pas être pris par surprise, où le souffle est en parfaite harmonie avec chaque pas, où une sorte de fluide de vie traverse votre corps, où on s’élève et où on a soudain l’impression d’être immortelle. Pendant ces marches, l’esprit ne prenait pas la poudre d’escampette, il était concentré, lucide. Les sens étaient aux aguets. Regarder ses pieds, éviter les obstacles cachés et parfois sournois : un trou dissimulé par une touffe d’herbes, des cailloux prêts à rouler sous vos pas, des plaques rendues glissantes par la pluie, un sentier coincé entre la paroi rocheuse et le vide. On s’arrêtait pour contempler le paysage, s’imprégner de la beauté, des pauses pour souffler et arrêter les emballements du cœur. Ces grands chemins, elle les retrouverait, plus tard.

Finalement, elle avait trouvé son plat. C’était un chemin banal, bitumé à certains endroits, doux et herbeux à d’autres. Il longeait la rivière qui coulait sereine et limpide, ou bien brunâtre et colérique, parfois presque à sec lors des étés caniculaires. Côté rivière, il était bordé d’arbres ou de buissons, de l’autre côté s’élevait un talus, parfois un mur où s’accrochaient des plantes des murailles obstinées à vivre coûte que coûte. Ce n’était pas un plat à couper le souffle et c’est ce qu’il lui fallait. Au fil des jours, elle l’avait apprivoisé. Son corps était en marche, mode normal. C’est l’esprit qui bouillonnait. Il faisait tout et n’importe quoi. Il cuisinait, jardinait, rangeait, triait, jetait, écrivait, démêlait des nœuds, des pelotes, tirait des fils, déterrait des souvenirs enfouis tellement loin qu’elle était étonnée de les voir surgir là sous ses pieds. Parfois, l’esprit stoppait net, comme un chien aux arrêts. Il était pris au dépourvu par le vol d’un héron effleurant l’eau de façon placide, par le bruissement des feuilles, par des éclaboussures argentées à la surface de l’eau. Alors le corps s’arrêtait pour reposer l’esprit.

Liliane Paffoni

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

Après plusieurs jours, Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage

On a entrebâillé  la porte avec précaution. Ne pas aller trop vite. Ça ne sert plus à rien. Une caresse d’air sur tout le corps. A peine un frémissement. On ouvre la porte un peu plus. Un pas. Juste un. Pas plus. On se retient au mur. La paume de la main posée bien à plat sur le crépi rugueux. C’est chaud, doucement. La chaleur se diffuse au compte-goutte. Le soleil s’attarde sur le dos de la main. On ferme les yeux. On sent cette main qui boit la chaleur à petites gorgées. Ne pas aller trop vite. La main le sait – ça ne sert plus à rien. C’est si doux, cette partie du corps qui palpite. Des petits picotements de vie. Les yeux toujours fermés. Le reste du corps n’existe plus. Juste cette main. On pourrait rester là, longtemps. Une ombre. La main tressaille. Palpe le mur, se déplace, à droite, à gauche, cherche une petite plaque de chaleur. Plus rien. La main tremble. Cherche toujours. Rien. L’ombre a grandi. Avide, elle a avalé la chaleur. Résignée, la main retourne à sa place. Inerte, le long du corps.

Demain, peut-être.

Liliane Paffoni

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

Petits bonheurs (119)

Photo : Liliane Paffoni

J’ai toujours eu conscience qu’avoir un jardin était un grand privilège. Issue d’une famille de paysans, j’ai toujours entendu mes grands-parents et mes parents parler de leur jardin avec respect et reconnaissance. Ma mère était institutrice et nous étions donc logés dans une maison/ école et pendant mes dix premières années, nous n’avions pas de jardin. Je me souviens encore du bonheur de ma grand-mère quand la commune nous a alloué un petit jardin en dehors du village. Nous habitions à côté du presbytère et M. le Curé avait un jardin magnifique. Un mur séparait l’école du presbytère, il y avait un trou dans ce mur et j’ai passé des heures à contempler ce jardin inaccessible. 
Les sensations, les odeurs, les couleurs, les textures… tout vient de l’enfance. 
J’ai dû attendre l’heure de la retraite pour avoir un jardin. Et, aujourd’hui, à cause du confinement, je sais combien il est précieux et je pense à mes enfants et petits-enfants qui vivent en appartement et à tous les autres qui en sont privés. 
Quand je me promène dans les villes ou villages, que je vois des maisons entourées de terrains complètement vides où pousse juste une pauvre herbe famélique, j’imagine immédiatement tout ce qui pourrait y naître, grandir et embellir la vie.
Comme le jardin est un lieu de méditation, le mien est parsemé de quelques citations dont voici un exemple sur la photo…

Liliane Paffoni

Ici, Liliane Paffoni

Pas d’ici pas d’ici – tu – vous – elle – ils – n’est pas – vous n’êtes pas – ils ne sont pas – elle ne sera pas – pas d’ici – pas d’ici – conjugué à tous les temps – à toutes les personnes – regard interrogateur – où est-ce – un pays – un continent – une île – petite – village d’à côté – à peine quelques kilomètres – pas d’ici – pas d’ici – scrute – cherche – interroge – visages de la même couleur – même langue – mêmes habitudes – joue pas avec toi – pas d’ici – a beaucoup pleuré – trop – est partie – anonymat de la grande ville – soulagement – personne n’est d’ici – tous – d’ailleurs – visages de toutes les couleurs – charabia des langues – plus tard – bien plus tard – a encore entendu – pas d’ici – pas d’ici – n’a rien dit – a fermé les yeux et les oreilles – a enfoui son visage dans ses mains – n’ a plus pleuré – se pose une question – dans la mort sera-t-elle d’ici

Texte : Liliane Paffoni

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Les bottes et les charentaises, Liliane Paffoni

On disait de lui – c’est un homme droit dan ses bottes – droit- il l’était – plus que droit – altier – orgueil du noble – rigide – strict – pas de concessions – pas de compromis –avançait en ligne droite – avec ses bottes imaginaires – n’avait jamais porté de bottes – trop vulgaire – trop commun – mais revendiquait l’expression – en jouait – en abusait – se gaussait – suis un homme droit dans mes bottes – ne craignait rien – ni personne – se baissait jamais – pour un baiser – une caresse – un effleurement – fallait se hisser jusqu’à lui – tige métallique – inflexible – inatteignable – et puis – avait sonné l’heure de la déchéance – s’était ratatiné – recroquevillé – avait presque disparu – personne pour se pencher – pas de caresse – pas de baiser – pas d’effleurement – n’était plus droit – même dans ses charentaises.

Texte : Liliane Paffoni
Photo : M. Sauvage

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

La rivière, Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage – Grattegals, Lozère

La lune était laide et échevelée. La rivière ne chantait pas, elle émettait des borborygmes sonores et nauséabonds comme si elle pressentait que l’on allait bientôt lui faire ingurgiter quelque chose de force. Les moignons noirs des arbres se découpaient sur un ciel gris sale. La terre des berges était spongieuse, les pieds s’enfonçaient dans une boue brunâtre, des ronces acérées barraient le passage, griffaient, lacéraient. Les deux hommes se déplaçaient, collés l’un à l’autre comme des sangsues. Leurs pieds, en se libérant de la boue collante, émettaient des bruits de succion qui retentissaient dans cette nuit livide. Putain, bordel, avance, connard. Connard toi-même. On ne le retrouvera jamais. Ta gueule, avance. Un des hommes était quasiment cramponné à l’autre. L’autre, grand, avait une tête qui se tournait à droite, à gauche comme le périscope d’un sous-marin, scrutant la rivière, les broussailles. On ne le retrouvera jamais, j’te dis. A dû se faire bouffer depuis longtemps par un sanglier. La ferme. En plus, t’as même pas laissé de repère. Ferme-la ou j’te bute. Au loin, un chien se mit à hurler à la mort. Les deux hommes s’arrêtèrent net, aux aguets, tendus. Un coup de feu déchira la nuit. Les hommes s’écroulèrent, presque enlacés, la rivière les engloutit, malgré elle.

Texte : Liliane Paffoni

[Atelier en Cévennes, les textes (4)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).