Faut-il faire place nette dans sa maison ?, Liliane Paffoni


Ranger, trier, jeter le superflu, ne garder que l’indispensable.  Se délester pour être libre. Délestons-nous. Devenons légers, si légers que nous deviendrons invisibles. Nous le sommes déjà invisibles. On se croise, je dirais plutôt,  on se décroise. Ce mot n’existe pas, je crois. Je l’invente. Je le rajoute à ma liste. Pas bien ça,  ma fille, tu sais que tu dois te délester et toi, tu inventes un mot nouveau. Donc on se décroise c’est-à-dire qu’on se déleste de belles pratiques : se dire bonjour, se serrer la main, se sourire se parler… A la ville comme à la campagne, qui connaît son voisin ? Aux faits divers, rapportés quotidiennement, on entend des témoignages : jamais on aurait pu imaginer que, qui aurait cru, qui aurait pu penser…et cela n’en finit plus. Les gens se sont tant délestés. On ne les voit plus. Ils errent comme des fantômes. Parfois, on les oublie : sur une aire d’autoroute, au fond d’un car, à l’école… Pire parfois, ils meurent tout seuls chez eux. Les voisins n’ont rien remarqué, rien vu, rien entendu. Si l’odeur ! Trop tard. D’ailleurs n’a-t-on pas inventé la fête des voisins ? C’est quand même incroyable cette invention. Une fois par an, les voisins se réunissent, mangent et boivent ensemble, s’amusent, enfin ils essaient. Et quand la fête est finie, chacun rentre chez soi, tire la porte. Et la place redevient nette.

Texte : Liliane Paffoni
Ecrit en atelier en 2018, groupe de Florac.
Photo : Marlen Sauvage


Joséphine, Josépha…

Atelier d’écriture en Cévennes, des photos étalées sur la table, la même image existe deux fois ; deux participantes, sans le savoir, écrivent donc par hasard à partir d’un document identique. Le plus étrange reste le prénom similaire qu’elles choisissent pour leur personnage principal, alors qu’elles se tiennent chacune à un bout de la table, séparées par trois ou quatre autres écrivaines… 

Joséphine est assise sous le tilleul avec ses deux enfants, Emile, le bébé, et Jeanne, sa petite fille. Elle a demandé à l’oncle Marcel de la prendre en photo avec ses enfants, là, sous le tilleul, pour qu’elle puisse envoyer une photo à son mari qui est loin, là-bas, dans l’Est, parti pour arrêter l’ennemi. Elle ne sourit pas, son visage est lisse, son regard est caché par son chapeau, cadeau de son mari bien-aimé, et elle est vêtue de noir. Un pressentiment ? Une inquiétude ? Le départ de son mari est déjà un deuil. Se retrouver seule, avec deux enfants en bas âge, la maison à faire tourner, et travailler dans son petit atelier de couture. Les commandes se font rares, les temps sont difficiles. 

Joséphine n’a pas envie de sourire. Elle entend les plaisanteries grivoises des quelques hommes qui restent : des vieux surtout et des très jeunes. Les autres sont tous partis. Ce sont les femmes, et même les enfants qui travaillent et s’occupent des fermes. Elle resterait bien là toute l’après-midi à poser sous le tilleul. Elle n’a pas envie de retourner se mêler aux invités du repas dominical, de répondre aux questions pressantes de ses parents et d‘écouter les prédictions alarmantes sur la guerre. De la cuisine, sa mère l’appelle d’une voix énergique. Elle se lève, hésitante, à regret, elle quitte son refuge et retourne dans le brouhaha des discussions.

Le père de Joséphine est inquiet. Il regarde sa fille et ses petits-enfants. Est-ce que ce sera, elle, la prochaine. Non, surtout pas ça. Il est maire du village et c’est lui qui recevra la lettre fatidique. C’est lui aussi qui devra annoncer la terrible nouvelle. Lui n’est pas parti, trop vieux, avec un bras en moins, perdu, un jour, à la scierie. Il tente de faire au mieux, de rassurer sa famille, les voisins, les amis, mais certains jours, le cœur n’y est vraiment pas.

Texte : Liliane Paffoni

Joséfa s’était pointée là pour la photo, contrainte et forcée, la pauvre. Cela faisait trois fois que le photographe lui faisait faux bond, cuvant à chaque fois derrière son comptoir les litres de gnole ingurgités pendant la nuit. Il pestait de longue après sa femme partie avec le facteur trois mois auparavant. Oui, mais voilà, Joséfa, elle y était pour rien elle dans tout ça. Ce jour-là, il faisait un froid glacial, elle se serait bien passée d’aller se vêtir comme une dame des villes avec son chapeau ridicule que sa voisine, la mère Paulette, lui avait prêté pour l’occasion. Les bêtes l’attendaient à l’étable, son René était à l’hôpital depuis la veille à cause de vertiges qui le prenaient depuis plusieurs jours et c’était elle qui devait prendre le relais en son absence. Enfin, entre sa fille qui venait de vomir ses tripes après avoir mis à la bouche la balle baveuse du chien de la mère Paulette et le petit qui ne faisait toujours pas ses nuits et qui lui causait du souci par-dessus le marché parce qu’il grandissait pas comme les autres celui-ci, et tout le monde le regardait au village d’un air contrit comme si elle avait pondu un monstre, elle savait pas ce qu’il avait à la fin, il souriait jamais, il tenait même pas encore sa tête et il était gras comme un bouddha. Elle devait voir le docteur mais ne se décidait pas. La photo serait ratée mais tant pis, il fallait le faire et l’envoyer à ses beaux-parents qui habitaient loin là-bas en Alsace et ils avaient encore jamais vu les enfants, c’était pour leur faire plaisir, ils avaient donné des sous pour ça dans une petite enveloppe, même que la petite, qui faisait décidément que des âneries, quand elle l’avait ouverte l’enveloppe, elle avait déchiré un billet de 10 francs, Joséfa était verte de rage, elle lui avait foutu une taloche et l’avait envoyé au lit la petite sans manger ce soir-là. René l’avait défendue, c’était pas grave, qu’il disait mais elle, elle savait que déchirer de l’argent, c’était grave et ça portait malheur. 

Chrystel C.

Photo : collection personnelle de Marlen Sauvage

Majestic, par Liliane Paffoni

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Minuit sonnait quand j’arrêtai la voiture devant le Majestic. Il tombait des hallebardes et je pensais immédiatement à la chanson de Reggiani : « à l’arrière-saison, il y avait des lézardes aux toits de nos maisons… ». Des lézardes, il y en avait dans notre vie, dans nos cœurs. Les pavés scintillaient sous la pluie et la lumière du néon bleu clignotait : Majestic, Majestic. Quel nom ridicule pour ce café chaleureux. Le nom évoquait plus un palace de la riviera avec palmiers et voitures de luxe. C’était bien son idée de baptiser cet endroit le Majestic, lui et ses idées de grandeur prétentieuses. Derrière les portes vitrées, je distinguais les silhouettes des derniers clients. Je n’avais aucune envie d’entrer. J’imaginais déjà notre conversation où il  ne m’écouterait pas de toute façon, parlant, parlant à perdre haleine, pérorant, s’écoutant et me regardant avec son petit air condescendant. Au téléphone, il m’avait dit : « Tu reviendras, tu es toujours revenue. Je t’attends ce soir vers minuit au Majestic. » J’avais tant aimé cet endroit. Le charme désuet du lieu, les boiseries anciennes, les fauteuils profonds. Le coup de foudre avait été immédiat. Bien sûr, il y avait eu des travaux et je n’avais pas ménagé ma peine, lui non plus. Après six mois de travaux, nous avions ouvert. Le succès avait été immédiat. On organisait des soirées à thèmes : poésie, théâtre, musique, lectures autour d’un livre. Les jours, les semaines, les mois avaient défilé si vite. Est-ce pour cela que je n’avais rien vu, emportée par l’enthousiasme de réaliser quelque chose qui nous convenait ? Je m’approchai de la vitrine. Il était là derrière le bar, la  serviette blanche, jetée négligemment sur l’épaule, souriant, sa mèche rebelle barrant son front à peine ridé. Mon cœur se serra. Et si je pardonnais ? Je reculai comme brûlée par cette pensée. Tiens bon. J’approchai à nouveau. Il jetait des regards inquiets à sa montre, surveillait la porte d’entrée. Pourvu qu’il ne sorte pas ! Je restais là, le nez collé à la vitre, prostrée. Le froid s’enroulait autour de mon corps, la pluie allait me faire disparaître. Soudain, je sentis une pression sur l’épaule. Je me retournai. Un homme me souriait. Il me tendit un mouchoir et désignant un groupe de trois personnes, il me dit : « Nous, bien sûr, la gaieté nous est facile, nos valises sont faites, nous partons demain. »

Texte : Liliane Paffoni
Photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.

Vos petits bonheurs #32

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« Le printemps est venu. Comment ? Nul ne l’a su. »
Antonio Machado

Photo : Liliane Paffoni

Merci, Liliane, pour ce « petit bonheur » [oublié dans un coin de mon ordinateur… Toutes mes excuses !] L’été est arrivé aussi, finalement 🙂

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En amont de l’histoire. Un mot trop grand…

par Liliane Paffoni.

Georges-Azenstarck-ateliers-du-deluge

©Georges Azenstarck, Télérama, mai 1998.

Une salle de classe quasiment vide, un prof qui était là sans être là, une poignée d’élèves, essentiellement des internes qui n’avaient pas le choix et qui ne pouvaient regagner leur famille au beau milieu de la semaine ; nous, les filles, avions déboutonné nos blouses, les garçons eux, sans doute plus audacieux, avaient enlevé la leur, une blouse grise, laide, et là, on les regardait, ébahies ; on découvrait des corps masculins, eux, aussi nous regardaient. On pouvait s’asseoir sur les tables avec le prof qui fumait dans la salle de classe ; d’ailleurs, tout le monde s’était mis à fumer allégrement. On parlait des événements qui avaient lieu, loin, dans la capitale. Nous, à l’internat, on ne savait pratiquement rien : pas de télé, pas de radio, pas de journaux  au foyer, juste un tourne-disques sur lequel on écoutait quelques succès du moment.

On disait que ce mouvement était une révolution, qu’il allait changer nos vies et nous apporter la liberté.

La liberté ? Oui, on en rêvait, on aurait voulu un peu respirer, pouvoir porter les vêtements qui nous plaisaient, se maquiller un peu, juste respirer.

Tout le monde se souvenait de cette jeune fille, plus hardie que les autres, qui était venue au lycée, vêtue d’un pantalon pattes d’éph. Elle avait d’abord été interpellée dans la cour par la surveillante générale, tout le monde autour d’elle : certains la soutenant, d’autres se moquant d’elle ; puis convocation dans le bureau du censeur. Elle en était sortie en larmes. Elle avait été punie et avait passé le reste de la journée quasiment cloîtrée dans un bureau sous l’œil vigilant d’une secrétaire. Le lendemain, plus de pattes d’éph ! En tant qu’ externe, elle échappait au port de la blouse bleue ou rose. Alors oui, on voulait bien que la liberté souffle sur nos vies.

Et que dire de ce garçon, sorti des rangs avec poigne par un surveillant général parce que ses cheveux étaient un peu trop longs ? Ses pattes surtout, le surveillant avait agrippé ses cheveux en tirant si fort qu’on avait bien cru que ses pieds allaient décoller du sol.
0n aurait bien voulu être enfin nous-mêmes. La liberté était un mot trop grand qui donnait le tournis.

C’était beau et exaltant ce qu’on entendait : « Cours camarade le vieux monde est derrière toi. » Comment courir alors qu’on ne pouvait pas sortir ?

«  Faites l’amour pas la guerre. » Faire l’amour, aucun risque. Où ? Quand ? Bien sûr, des couples se formaient, on flirtait. A partir de la seconde, on avait le droit de sortir en ville le jeudi après-midi, si les parents en avaient donné l’autorisation. Se promener main dans la main, s’embrasser alors que tout l’internat se retrouvait dans les rues de la petite ville ou dans les cafés ! On se disait que cette révolution là n’était pas pour nous, trop loin, inaccessible, parfois incompréhensible.

Aujourd’hui, quand on m’interroge sur mai 68 je réponds : « Oui, oui, c’était super. J’ai déboutonné ma blouse. »

Texte : Liliane Paffoni

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage

Explorer les formes 2 (atelier)

par Liliane Paffoni

marlen-sauvage-formesL

Quand

le

cercle

et

le

carré

cesseront-ils

de

faire

les malins

avec

la

quadrature

du

cercle

?

 

Pourquoi

le

triangle

a-t-il

refusé

de

vivre

seul

?

 

Quand

comment

pourquoi

le

losange

a-t-il

renié

son

ami

le

parallélogramme

?

 

Pourquoi

les

enfants

disent-ils

qu’il

existe

des

rectangles

à

l’envers

?

Texte : Liliane Paffoni
Photo : Marlen Sauvage

Atelier d’écriture librement inspiré de la question quotidienne de Claude Enuset.
Marlen Sauvage