Après plusieurs jours, Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage

On a entrebâillé  la porte avec précaution. Ne pas aller trop vite. Ça ne sert plus à rien. Une caresse d’air sur tout le corps. A peine un frémissement. On ouvre la porte un peu plus. Un pas. Juste un. Pas plus. On se retient au mur. La paume de la main posée bien à plat sur le crépi rugueux. C’est chaud, doucement. La chaleur se diffuse au compte-goutte. Le soleil s’attarde sur le dos de la main. On ferme les yeux. On sent cette main qui boit la chaleur à petites gorgées. Ne pas aller trop vite. La main le sait – ça ne sert plus à rien. C’est si doux, cette partie du corps qui palpite. Des petits picotements de vie. Les yeux toujours fermés. Le reste du corps n’existe plus. Juste cette main. On pourrait rester là, longtemps. Une ombre. La main tressaille. Palpe le mur, se déplace, à droite, à gauche, cherche une petite plaque de chaleur. Plus rien. La main tremble. Cherche toujours. Rien. L’ombre a grandi. Avide, elle a avalé la chaleur. Résignée, la main retourne à sa place. Inerte, le long du corps.

Demain, peut-être.

Liliane Paffoni

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

Petits bonheurs (119)

Photo : Liliane Paffoni

J’ai toujours eu conscience qu’avoir un jardin était un grand privilège. Issue d’une famille de paysans, j’ai toujours entendu mes grands-parents et mes parents parler de leur jardin avec respect et reconnaissance. Ma mère était institutrice et nous étions donc logés dans une maison/ école et pendant mes dix premières années, nous n’avions pas de jardin. Je me souviens encore du bonheur de ma grand-mère quand la commune nous a alloué un petit jardin en dehors du village. Nous habitions à côté du presbytère et M. le Curé avait un jardin magnifique. Un mur séparait l’école du presbytère, il y avait un trou dans ce mur et j’ai passé des heures à contempler ce jardin inaccessible. 
Les sensations, les odeurs, les couleurs, les textures… tout vient de l’enfance. 
J’ai dû attendre l’heure de la retraite pour avoir un jardin. Et, aujourd’hui, à cause du confinement, je sais combien il est précieux et je pense à mes enfants et petits-enfants qui vivent en appartement et à tous les autres qui en sont privés. 
Quand je me promène dans les villes ou villages, que je vois des maisons entourées de terrains complètement vides où pousse juste une pauvre herbe famélique, j’imagine immédiatement tout ce qui pourrait y naître, grandir et embellir la vie.
Comme le jardin est un lieu de méditation, le mien est parsemé de quelques citations dont voici un exemple sur la photo…

Liliane Paffoni

Ici, Liliane Paffoni

Pas d’ici pas d’ici – tu – vous – elle – ils – n’est pas – vous n’êtes pas – ils ne sont pas – elle ne sera pas – pas d’ici – pas d’ici – conjugué à tous les temps – à toutes les personnes – regard interrogateur – où est-ce – un pays – un continent – une île – petite – village d’à côté – à peine quelques kilomètres – pas d’ici – pas d’ici – scrute – cherche – interroge – visages de la même couleur – même langue – mêmes habitudes – joue pas avec toi – pas d’ici – a beaucoup pleuré – trop – est partie – anonymat de la grande ville – soulagement – personne n’est d’ici – tous – d’ailleurs – visages de toutes les couleurs – charabia des langues – plus tard – bien plus tard – a encore entendu – pas d’ici – pas d’ici – n’a rien dit – a fermé les yeux et les oreilles – a enfoui son visage dans ses mains – n’ a plus pleuré – se pose une question – dans la mort sera-t-elle d’ici

Texte : Liliane Paffoni

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Les bottes et les charentaises, Liliane Paffoni

On disait de lui – c’est un homme droit dan ses bottes – droit- il l’était – plus que droit – altier – orgueil du noble – rigide – strict – pas de concessions – pas de compromis –avançait en ligne droite – avec ses bottes imaginaires – n’avait jamais porté de bottes – trop vulgaire – trop commun – mais revendiquait l’expression – en jouait – en abusait – se gaussait – suis un homme droit dans mes bottes – ne craignait rien – ni personne – se baissait jamais – pour un baiser – une caresse – un effleurement – fallait se hisser jusqu’à lui – tige métallique – inflexible – inatteignable – et puis – avait sonné l’heure de la déchéance – s’était ratatiné – recroquevillé – avait presque disparu – personne pour se pencher – pas de caresse – pas de baiser – pas d’effleurement – n’était plus droit – même dans ses charentaises.

Texte : Liliane Paffoni
Photo : M. Sauvage

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

La rivière, Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage – Grattegals, Lozère

La lune était laide et échevelée. La rivière ne chantait pas, elle émettait des borborygmes sonores et nauséabonds comme si elle pressentait que l’on allait bientôt lui faire ingurgiter quelque chose de force. Les moignons noirs des arbres se découpaient sur un ciel gris sale. La terre des berges était spongieuse, les pieds s’enfonçaient dans une boue brunâtre, des ronces acérées barraient le passage, griffaient, lacéraient. Les deux hommes se déplaçaient, collés l’un à l’autre comme des sangsues. Leurs pieds, en se libérant de la boue collante, émettaient des bruits de succion qui retentissaient dans cette nuit livide. Putain, bordel, avance, connard. Connard toi-même. On ne le retrouvera jamais. Ta gueule, avance. Un des hommes était quasiment cramponné à l’autre. L’autre, grand, avait une tête qui se tournait à droite, à gauche comme le périscope d’un sous-marin, scrutant la rivière, les broussailles. On ne le retrouvera jamais, j’te dis. A dû se faire bouffer depuis longtemps par un sanglier. La ferme. En plus, t’as même pas laissé de repère. Ferme-la ou j’te bute. Au loin, un chien se mit à hurler à la mort. Les deux hommes s’arrêtèrent net, aux aguets, tendus. Un coup de feu déchira la nuit. Les hommes s’écroulèrent, presque enlacés, la rivière les engloutit, malgré elle.

Texte : Liliane Paffoni

[Atelier en Cévennes, les textes (4)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

Petits bonheurs (110)

Photo : Liliane Paffoni (la jardinière !)

Quand trois petits sachets de graines vous sont offerts par celle à qui ils étaient destinés (A.), et que quelques jours plus tard, je reçois la photo de ce que contiennent les sachets en question par celle (L.) qui cultive les fleurs. Vous me suivez ? MS

Photo : MS
Photo : Liliane Paffoni

Faut-il faire place nette dans sa maison ?, Liliane Paffoni


Ranger, trier, jeter le superflu, ne garder que l’indispensable.  Se délester pour être libre. Délestons-nous. Devenons légers, si légers que nous deviendrons invisibles. Nous le sommes déjà invisibles. On se croise, je dirais plutôt,  on se décroise. Ce mot n’existe pas, je crois. Je l’invente. Je le rajoute à ma liste. Pas bien ça,  ma fille, tu sais que tu dois te délester et toi, tu inventes un mot nouveau. Donc on se décroise c’est-à-dire qu’on se déleste de belles pratiques : se dire bonjour, se serrer la main, se sourire se parler… A la ville comme à la campagne, qui connaît son voisin ? Aux faits divers, rapportés quotidiennement, on entend des témoignages : jamais on aurait pu imaginer que, qui aurait cru, qui aurait pu penser…et cela n’en finit plus. Les gens se sont tant délestés. On ne les voit plus. Ils errent comme des fantômes. Parfois, on les oublie : sur une aire d’autoroute, au fond d’un car, à l’école… Pire parfois, ils meurent tout seuls chez eux. Les voisins n’ont rien remarqué, rien vu, rien entendu. Si l’odeur ! Trop tard. D’ailleurs n’a-t-on pas inventé la fête des voisins ? C’est quand même incroyable cette invention. Une fois par an, les voisins se réunissent, mangent et boivent ensemble, s’amusent, enfin ils essaient. Et quand la fête est finie, chacun rentre chez soi, tire la porte. Et la place redevient nette.

Texte : Liliane Paffoni
Ecrit en atelier en 2018, groupe de Florac.
Photo : Marlen Sauvage


Joséphine, Josépha…

Atelier d’écriture en Cévennes, des photos étalées sur la table, la même image existe deux fois ; deux participantes, sans le savoir, écrivent donc par hasard à partir d’un document identique. Le plus étrange reste le prénom similaire qu’elles choisissent pour leur personnage principal, alors qu’elles se tiennent chacune à un bout de la table, séparées par trois ou quatre autres écrivaines… 

Joséphine est assise sous le tilleul avec ses deux enfants, Emile, le bébé, et Jeanne, sa petite fille. Elle a demandé à l’oncle Marcel de la prendre en photo avec ses enfants, là, sous le tilleul, pour qu’elle puisse envoyer une photo à son mari qui est loin, là-bas, dans l’Est, parti pour arrêter l’ennemi. Elle ne sourit pas, son visage est lisse, son regard est caché par son chapeau, cadeau de son mari bien-aimé, et elle est vêtue de noir. Un pressentiment ? Une inquiétude ? Le départ de son mari est déjà un deuil. Se retrouver seule, avec deux enfants en bas âge, la maison à faire tourner, et travailler dans son petit atelier de couture. Les commandes se font rares, les temps sont difficiles. 

Joséphine n’a pas envie de sourire. Elle entend les plaisanteries grivoises des quelques hommes qui restent : des vieux surtout et des très jeunes. Les autres sont tous partis. Ce sont les femmes, et même les enfants qui travaillent et s’occupent des fermes. Elle resterait bien là toute l’après-midi à poser sous le tilleul. Elle n’a pas envie de retourner se mêler aux invités du repas dominical, de répondre aux questions pressantes de ses parents et d‘écouter les prédictions alarmantes sur la guerre. De la cuisine, sa mère l’appelle d’une voix énergique. Elle se lève, hésitante, à regret, elle quitte son refuge et retourne dans le brouhaha des discussions.

Le père de Joséphine est inquiet. Il regarde sa fille et ses petits-enfants. Est-ce que ce sera, elle, la prochaine. Non, surtout pas ça. Il est maire du village et c’est lui qui recevra la lettre fatidique. C’est lui aussi qui devra annoncer la terrible nouvelle. Lui n’est pas parti, trop vieux, avec un bras en moins, perdu, un jour, à la scierie. Il tente de faire au mieux, de rassurer sa famille, les voisins, les amis, mais certains jours, le cœur n’y est vraiment pas.

Texte : Liliane Paffoni

Joséfa s’était pointée là pour la photo, contrainte et forcée, la pauvre. Cela faisait trois fois que le photographe lui faisait faux bond, cuvant à chaque fois derrière son comptoir les litres de gnole ingurgités pendant la nuit. Il pestait de longue après sa femme partie avec le facteur trois mois auparavant. Oui, mais voilà, Joséfa, elle y était pour rien elle dans tout ça. Ce jour-là, il faisait un froid glacial, elle se serait bien passée d’aller se vêtir comme une dame des villes avec son chapeau ridicule que sa voisine, la mère Paulette, lui avait prêté pour l’occasion. Les bêtes l’attendaient à l’étable, son René était à l’hôpital depuis la veille à cause de vertiges qui le prenaient depuis plusieurs jours et c’était elle qui devait prendre le relais en son absence. Enfin, entre sa fille qui venait de vomir ses tripes après avoir mis à la bouche la balle baveuse du chien de la mère Paulette et le petit qui ne faisait toujours pas ses nuits et qui lui causait du souci par-dessus le marché parce qu’il grandissait pas comme les autres celui-ci, et tout le monde le regardait au village d’un air contrit comme si elle avait pondu un monstre, elle savait pas ce qu’il avait à la fin, il souriait jamais, il tenait même pas encore sa tête et il était gras comme un bouddha. Elle devait voir le docteur mais ne se décidait pas. La photo serait ratée mais tant pis, il fallait le faire et l’envoyer à ses beaux-parents qui habitaient loin là-bas en Alsace et ils avaient encore jamais vu les enfants, c’était pour leur faire plaisir, ils avaient donné des sous pour ça dans une petite enveloppe, même que la petite, qui faisait décidément que des âneries, quand elle l’avait ouverte l’enveloppe, elle avait déchiré un billet de 10 francs, Joséfa était verte de rage, elle lui avait foutu une taloche et l’avait envoyé au lit la petite sans manger ce soir-là. René l’avait défendue, c’était pas grave, qu’il disait mais elle, elle savait que déchirer de l’argent, c’était grave et ça portait malheur. 

Chrystel C.

Photo : collection personnelle de Marlen Sauvage