Les paysages de Monika

La journée est longue comme celle d’hier comme celle de demain les journées s’étirent se ressemblent le temps est élastique les heures s’éternisent pendant des heures et s’accélèrent parfois sans raison, bientôt, déjà, et les heures se ressemblent, il faut les remplir cuisine lecture écriture mails téléphone mots croisés puzzle, et cela aussi finit par se ressembler, trouver autre chose, repos mais ça fatigue, sortir mais pas trop loin dans le jardin sous le soleil de printemps il rayonne ce soleil précoce il réveille la nature, peindre, tu peux peindre devant toi le paysage est magnifique les couleurs se réveillent 50 nuances de vert dans la vallée des ombres noires et violettes sur les pentes du mauve rosé dans le ciel bleu des harmonies des symphonies, de l’aquarelle peut-être, tu aimes les fondus des couleurs mais pour l’aquarelle pour ce fondu tendre des couleurs il faut de la sérénité et tu n’en as pas, la tension monte insatisfaction énervement dans ces heures qui s’étirent, il faut de la force des taches de la couleur pour réveiller l’énergie, alors de l’huile mais tu n’as pas trop l’expérience c’est pas le moment, alors du pastel, du pastel aux teintes vives sur un papier bleu comme le ciel bleu comme la mer, et tu regardes ton paysage et tu cherches des détails, et puis l’impression d’ensemble pour les taches des taches de couleur, et tu choisis le bâton de craie tendre, tu étales tu frottes tu estompes avec le doigt avec le chiffon tu gommes, sur le vert pour les arbres tu ajoutes des reflets du jaune du rouge du bleu pour les toits des maisons pour le pont qui enjambe la rivière, l’eau devient bleu outremer puis plus clair avec une touche de blanc et ton dessin prend du relief et les tulipes tout près éclatent en beauté, et le rouge réveille ton courage et le jaune te donne de la joie et le bleu profond t’apaise et la journée ralentit s’éternise dans une plénitude bienvenue tes couleurs se posent s’organisent explosent sous tes doigts et la journée n’est plus perdue tu es contente tu as créé un autre paysage qui te ressemble plus qui exprime mieux ce que tu peux ressentir révolte fatigue épuisement résignation acceptation rien d’autre à faire en attendant que ça aille mieux que ça change ça ne dépend pas de toi ou juste un petit peu et en fin de compte tu n’es pas si mal tu t’accommodes, juste un peu bizarre il n’y a personne sur ton tableau personne sur ton paysage personne dans les environs tu ne pensais pas que ça te manquerait autant ?

Monika Espinasse

Atelier en Cévennes, les textes (1)

De retour de 2 jours en Cévennes pour animer un atelier, le bonheur !
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. Le premier texte publié ici est de Monique Fraissinet.

Le moulin de Grattegals, Lozère. ©Marlen Sauvage

La douleur n’avait pas complètement quitté son ventre, des flots de sang arrivaient par petites saccades souillant son jupon, dégoulinant sur ses bas de laine mités. Elle prendrait, pour le couvrir les derniers haillons qui avaient été jetés dans le bas de l’armoire bancale de la chambre sombre et froide et qui n’avaient pas servis depuis au moins deux ans. Un bonnet d’indienne rouge et blanc seule touche de couleur, couvrait  la petite tête dodelinante laissant apercevoir une peau fripée, rougie par le froid de ce début d’hiver. Tout au long du chemin  bordé de sapins, elle ne se plaindra pas, elle avancera, évitant les flaques et les boues qui en couvraient le sol, espérant qu’au moins, pour cette longue nuit, la clarté de la lune éclairerait son premier trajet.

Elle essaierait de lui donner pour quelques heures un peu de la chaleur de son corps,  elle le serrerait fort contre elle afin qu’il entende les battements de son cœur. 

Des kilomètres à parcourir, combien, elle n’en savait rien, elle savait juste qu’il lui faudrait du temps. Il ne s’agitait pas malgré la cadence effrénée qu’elle lui faisait subir. Arrivée en haut de la colline qui surplombait la grande falaise, elle déboutonna son corsage. L’instinct de survie avait guidé sa petite bouche rose. Avide de vivre, il ne se fit pas prier. Elle se pencha vers lui puis détourna son visage se refusant à la réalité.  

L’ ombre de sa silhouette la poursuivait, ils ne faisaient qu’un. 

Dans son dos, la musette qu’elle portait en bandoulière battait ses fesses au rythme de ses pas. Arrivée à l’orée du bois, c’est le vent qui lui glaçait le dos. Elle n’avait pas d’autre choix.

En bas dans la vallée, l’horloge du Prieuré sonnait les douze coups de minuit.

Texte : Monique Fraissinet

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

Un zap book jaune [≠ 11]

Même les menuisiers se suicident quand on les trompe.
[Je me souviens de cette remarque notée dans le zap book jaune. J’ai écrit une nouvelle en lien avec cette info.]

Penser à des histoires vécues pour « moteur » [d’écriture. C’est Erri de Luca qui dit n’écrire qu’à partir de choses entendues ou vécues par lui ou autour de lui… Il y a en a bien d’autres comme lui, je suis sûre, mais tout le monde l’avoue-t-il? ]

– celle de R et Christian
– celle du père d’Anne
– celle de la femme qui avait perdu ses 2 fils dont un curé (Montfavet)
– celle de Jeannette et B
– celle de l’oncle de B. et de sa belle-sœur
– celle de B, schizophrène, et du bébé d’un inconnu
– celle de T.
– celle de François et C.
– celle du suicide manqué du menuisier.

[Voilà donc, treize ans plus tard, ce qu’il me reste encore à écrire parmi tellement d’autres choses… S’escrimer à retranscrire des carnets serait une forme de procrastination.]

Reconnaître que l’on a trop cuit le poisson sans pour autant se flageller. Et toc.
Lire Pessoa, relire le tao, Pascal, Heraclite…

Le 28 novembre 2000, S. déménage. M. est triste. Nous sommes tristes.

Noël à Paray. Belle soirée. Jeu du loup-garou. Danse. Coucher à 5h30. Hôtel des voyageurs, chambre 8.

[Je conseille à tous le jeu du loup-garou pour les soirées de fête ! De l’art du mensonge maîtrisé ou non. Je vais écrire sur les chambres d’hôtel…]

Le Puy-en-Velay

26 et 27 décembre 2000
Visite de Notre-Dame de France en haut du mont Corneille. 727 m. Vue sur la chaîne des puys. 262 marches. « Steph et Julie » parmi d’autres inscriptions. Temps sec et ensoleillé, on mange dans une distillerie-brasserie, andouillette et petit salé aux lentilles.

Le 28. En route pour Alès par la Lozère. Arrêt à Pradelles. Musée du cheval de trait ! On ne visite pas. Brasserie sympa, bleu lavande, petits carreaux beige au sol, plafond rouille. A l’entrée, les iris de Van Gogh peints sur les murs. L’entrée fait sas. Patron sympa, yeux clairs, moustaches blondes.

Retour à Villefort. Rencontre avec D. qui tient le casino de la ville. Elle est de la famille de Louis Ombret. Sur la route : Le Chambonnet, château chambre d’hôtes.

Dans mon arbre généalogique, écrire sur cet homme, cantonnier du village, qui a survécu à sa femme et à sa fille.

« Rien n’est réel sauf le hasard » Paul Auster, dans La trilogie newyorkaise.

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Un zap book jaune [≠ 9]

1er octobre [2000]

Nous sommes allés voir Yiyi à Saint-Gratien avec Stéphanie. C’était beau, vrai, touchant à la fois. A la limite parfois du mélo et du convenu, mais toujours sur le fil sans tomber de l’autre côté. Se souvenir de Yiang Yiang, le petit garçon qui photographie les nuques – « parce qu’on ne les voit pas alors (il) les montre » – de cette jeune fille qui est la seule à se confier à sa grand-mère comateuse, de ce mari et père à côté de la plaque avec son entourage, de cette maman qui pleure le vide de sa vie et à qui on envoie une infirmière pour la « soulager » de ne rien avoir à dire à sa mère. Edward Yang est le cinéaste.

18 octobre
Coup de foudre pour la Lozère par la route du mont du même nom. Couverte de châtaignes énormes et bonnes à goûter comme ça, fraîches (15 F le kilo dans un intermarché à Florac). Nous avons quitté B. et P. ce matin vers 11h, et d’arrêts cueillette (raisins, châtaignes, feuilles) en arrêts photos, nous sommes arrivés aux alentours de 18h à Florac. Moins de 200 km de Nyons ! En chemin, nous décidons de nous installer là, le soleil est chaud, le ciel est d’un bleu époustouflant pour nos yeux de Parigots et je me sens plus que jamais campagnarde, rurale ! Dans deux ans, nous chercherons une maison ici, deux ans, le temps de terminer la formation d’écriture pour moi et de gravure pour Marc, le temps de régler la cessation d’activité d’Alinéa, de suivre une formation à Jussieu pour s’installer à la campagne, et le tour est joué. De mettre en vente la maison of course…

[Grands fous rires à me relire et à transcrire cette rencontre avec la Lozère ! Nous mangions toutes sortes de châtaignes ramassées au hasard des routes et toutes nous semblaient délicieuses… C’était de la folie, nous en remplissions des cartons ! Depuis nous avons appris à distinguer les greffées des bouscas… Je m’étonne toujours de cette décision prise là sur un chemin de montagne, de nous installer en Lozère, et que nous avons menée à bien dans les délais annoncés. A l’époque, je lisais Village magazine, cette revue créée par deux journalistes installées dans le Perche et qui avaient flairé au bon moment la tendance « rurbaine »… C’est grâce à elles finalement que nous avons eu l’audace de tout quitter…]

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Le carnet jaune à spirale [2012 suite ≠1]

13 août 2012

Je pars.
Sereine puisque la décision est prise depuis longtemps de m’absenter pour écrire. Je pars à Campselves.
Euphorique un peu au volant de ma Clio. Toujours le même sentiment de liberté dès que je suis seule et en route pour quelque chose.
Grand soleil. Des cyclistes sur la route. Il fait déjà chaud. Mais il est onze heures.

Je suis arrivée. Il est 13 h et des poussières de temps. J’ai eu envie de prendre un nouveau stylo, n’est-ce pas que c’est drôle pour une si petite aventure ?

La petite maison date de 1886, c’est inscrit au-dessus d’une des fenêtres du rez-de-chaussée. Belle atmosphère en entrant. Le parquet invite à marcher pieds nus et j’aime ça. Ici on est chez soi tout de suite.
Pour l’heure, je bois un café dans un grand bol rond à liséré bleu Bretagne et à fleurettes ébauchées d’une petite tâche rouge, une tige et deux feuilles minuscules écartées, d’un vert prairie.
J’ai mangé les tomates de mon jardin, une ananas et une autre rouge et ronde. La terre dans la bouche. La vraie vie. Le demi concombre a subi le même sort, fraîcheur juteuse garantie. L’eau de la terre dans la bouche.
Ici c’est le grand calme qui surprend. Pourtant je viens du calme. Tous ne se ressemblent pas. Et disant cela, me parvient le chant d’un coq, surprenant à cette heure, le bourdonnement sourd des insectes, le frottement des ailes des grillons. Il m’a semblé entendre au loin des voix et des éclats de rire. Peut-être.
Mon regard porte sur une maison à gauche de là où je me trouve. Au loin, les ruines d’un château sans doute.
J’ai étendu le linge comme me l’a demandé D. par un petit mot posé sur la machine à laver. J’ai ainsi découvert où se trouve le compost, observé les noisettes au sol, fraîches à l’extérieur, en poussière à l’intérieur. [Métaphore d’une vie.]
Les bruits viennent de la maison d’à côté. La terrasse herbeuse devant la maison surplombe un pré en contrebas. Un oiseau s’évertue à crier « huit huit huit » dans un arbre voisin.(…)
Il est cinq heures et la nature est toujours aussi calme. Je viens d’écrire 5 pages et je m’en vais faire un tour.
(…)
J’ai vu des chèvres et leurs chevreaux dans un pré, avec une roulotte, quelques brebis à face noire. Plus loin des vaches et le vacher « hé ééé ah, hé ééé ah,, par ici, la grosse », et la quinzaine de vaches a suivi, est sortie de l’enclos. J’ai cueilli une prunelle sur un prunellier. Chez nous, ce sont bien des prunes, genre mirabelles. Je vais acheter Plantes comestibles en Lozère, aux éditions Debaisieux. Collection Nature pratique.

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