Une vie en éclats (14), 1946, un pas en arrière !

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

Dépitée de n’avoir aucun courrier pour 1946, je suis passée directement à l’année suivante, où j’ai privilégié les lettres, les deux seules retrouvées pour l’année 47, datées d’octobre et de novembre [Une vie en éclats (13)]. Mais si j’en crois tes états de service, tu es resté 17 mois en Allemagne. Toute l’année 46 donc. Où ? Je l’ignore. Quelque part dans la zone d’occupation allouée à la France sur la rive gauche du Rhin… ou bien autour du lac de Constance…*

Je sais seulement que durant ta vie militaire, tu séjournas à Coblence, tu étais marié alors (donc après 1954) ; cette ville par les sonorités de son nom, a alimenté mes rêves d’Allemagne. Vous en parliez avec Maman ainsi que de Baden-Baden, Marburg, où nous sommes allés, Wetzlar, où je suis née… Et alors que nous nous promenions sur les rives du lac de Constance un jour de 1997, se bousculaient les souvenirs dans ta mémoire. Il suffisait d’observer ton regard lointain. Maman évoquait la force de ta voix alors que tu étais instructeur et qu’elle t’entendait depuis la rue voisine de la caserne, à Marburg. Cette même caserne devant laquelle tu serres les poings pour dompter ton émotion, sur une photo de toi, prise lors de ce voyage que nous avons fait ensemble, et qui n’avait de sens que par ta présence. Marburg où nous avons retrouvé la maison que vous habitiez, à la façade jaune, GeorgStraße.

MS

  • * Un peu d’histoire ! Avant la conférence de Yalta (4-11 février 1945), aucune zone d’occupation n’avait été attribuée à la France. C’est Churchill – à la demande de de Gaulle (et du Gouvernement provisoire de la République française), qui obtient de Roosevelt et Staline qu’une zone de l’Allemagne, prélevée sur les zones britannique et américaine, soit allouée à la France pour être occupée par les forces françaises. Les britanniques cédèrent la Sarre, le Palatinat et les territoires sur la rive gauche du Rhin jusqu’à Remagen comprenant Trèves, Coblence et Montabaur. Tandis que les Américains cédèrent le sud de la République de Bade (devenu le Land de Bade), le sud de l’État libre populaire de Wurtemberg (devenu le Land de Wurtemberg-Hohenzollern), le cercle de Lindau sur le lac de Constance et quatre cercles de la Hesse sur la rive droite du Rhin. Des Forces françaises en Allemagne prirent officiellement possession de leur zone le 26 juillet 1945. Il faudra le 12 août 1945, pour que deux districts berlinois (Reinickendorf et Wedding) leurs soient attribuées. (…) Après la défaite de 1945, la Zone d’occupation attribuée à la France comprenait les territoires situés le long de la frontière française, ainsi que les districts nord de Berlin-ouest dans ce qui deviendra l’Allemagne de l’Ouest (RFA).» (source Wikipédia)

Construire une ville… Lancer de ballon

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Sous l’écaille du crépi ocre, par endroits, la pierre nue. Mais s’attarder sur le crépi, aussi, ce rouge orangé qui embarquait pour Portofino, les palais baroques, les fenêtres au linge suspendu, aux croisées de bois, les criques ombragées, les déambulations sur le port lâché par les touristes à l’heure de la sieste, l’eau miroir du grand balancement à venir, qui renvoyait une image cisaillée des façades avant de les remettre d’aplomb le temps pour une barque de tanguer suffisamment et c’était reparti… tout s’effondrait encore, et les heures filaient au soleil et le plomb figeait toute tentative de sauvetage. Ne jetons pas la pierre au passé, ç’avait été du béton, inaltérable. Le béton dur comme celui du vieux lavoir à l’eau stagnante en été, verte de mousses, égayée par des nèpes à la trajectoire inattendue. Et tout de suite la sensation rugueuse du béton sous les fesses, le surgissement conjugué de la fraîcheur sous les feuilles du figuier de l’enfance et de la douleur de l’escalier pyrénéen, dans un moment de béance, entre vie enterrée et conscience singulière exacerbée d’une vie à se construire de toutes pièces ; béton de la Défense, espaces bétonnés à outrance, bancs de béton, bacs de béton, dalles de béton, foule, précipitations en tous sens, entonnoir d’où sortaient des milliers de personnes qui se répandaient sur le béton, l’agitaient, le vivifiaient, dans une lumière crue, l’hiver, outre-blanc virant vers un nuancier complexe seulement visible dans une léthargie post-métro, et l’on pouvait arpenter les places jusqu’aux tours bondées aussi, dans cet état second où plus rien n’avait d’importance que la journée à traverser. Elle n’en finissait pas de gratter la façade, pourtant, malgré les injonctions de P. qui ne voyait là que matière à mélancolie pathologique. La pierre nue. Et s’imposait alors cette grande faille entre la partie gauche et la droite, sur l’image de la première maison, la première vision, ce mur fissuré prémonitoire. Comme à Carthage, cette impression de grand ratage, ce qui paraissait flamboyant s’écrasant dans un amas de mauvais sentiments au pied des kilims lustrés, usés par les regards mal-aimants, car le temps malmène les désirs et les engagements. Ou dans la Georgstrasse, à Marburg, l’intime sensation de décalage entre les paroles de l’un et la pensée de l’autre, ce que les ondes diffusent dans la proximité des corps et que l’on capte en un instant de grande lucidité, marchant parmi les maisons alignées de la résidence arborée – pourquoi avait-elle écrit « abhorrée » ? – aux balcons fleuris et silencieux, respectables.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé