Dans le secret du personnage

La proposition portait sur ce que révèle un personnage par son comportement dans une situation où l’on fait l’économie d’explications superflues.

Le texte est de Marie Vincent, auteur de Femmes du Burkina, Lharmattan, 2012.

La maison de campagne où nous réunissions s’éveillait de bonne heure. Des mots que l’on chuchote à peine, des portes qui claquent, les rires des enfants. Tout le monde se retrouvait vers huit heures dans la grande salle qui donnait sur la terrasse pour prendre le petit-déjeuner. Entre adultes, les discussions allaient déjà bon train. Assis à la table des enfants, Roman racontait son cauchemar de la nuit avec force éclats de voix. Le petit Adrien, malicieux, s’amusait à dérober le doudou de sa petite sœur Violette. Piquée par le jeu, celle-ci éclatait en sanglots.

Assis à l’autre bout de la table, Clément tournait inlassablement sa cuillère dans une tasse de porcelaine. Le sucre avait dû fondre depuis longtemps, mais Clément n’avait pas l’air de s’en soucier. Indifférent au brouhaha joyeux. Indifférent au long regard que lui jetait sa mère. Comme chaque matin, cette année-là, seul Clément l’air absent, ne participait pas à notre petite assemblée familiale.

Quand arrivait dix heures, une heure bien tardive pour le cœur d’une mère, et que le soleil plongeait enfin la grande pièce dans la lumière de l’été, Clément semblait alors capter un peu de cette énergie vitale. De nouveau, sa voix, son visage semblait s’adresser à nous. Cessant d’agiter sa cuillère, Clément levait alors son regard vers le plafond et détaillait le lustre de verre. Mais malgré ce semblant d’attention, Clément était ailleurs. La mère le savait bien, elle qui l’observait attentivement voyait déjà s’éteindre la pâle lueur qui avait animé quelques instants son regard. Clément, son fils aîné, avait un secret. La mère en était sûre.

Alors que nous nous préoccupions uniquement de tartines, de miel, de confitures et de jeux, Clément, lui, semblait négliger tout ce qui relevait de nourriture terrestre. Ses pensées s’abreuvaient à la source d’un souvenir qui nous échappait à tous, à sa mère en particulier,

Une main qui remonte le long d’un bras, s’attarde dans la chaleur de l’aisselle pour se poser sur un sein ferme et douillet. La sensation était telle que Clément frissonna. Un soupçon de mouvement tout de suite capté par la perspicacité maternelle sans qu’il dévoile pour autant le mystère qui avait transformé Clément.

Un corps qui s’allonge, une main que l’on tend comme un appel. Trop d’images se bousculaient dans la tête de Clément et son regard s’éteignait encore davantage. Clément n’avait pas su répondre à ce geste gravé dans sa mémoire. Et chaque matin, les remords, les regrets l’attraient sur une autre rive, au fil de la douleur, au fil d’un amour inachevé dont il avait bien du mal à s’extraire.

Clément, absent pour son amour, était absent pour le monde. Et la mère ignorante, avait bien du mal à s’y résoudre.
Marie Vincent 

Il n’y a pas de vraie mémoire de soi, textes d’atelier

Les textes qui suivent répondaient à la suggestion d’écriture intitulée « Il n’y a pas de vraie mémoire de soi », proposée en atelier bimensuel il y a quelques semaines. L’intégralité de la proposition se trouve sur ce blog dans la rubrique “Propositions”.

“Aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours porté des pantalons bleu marine, même en hiver et même le dimanche.

Le dimanche, jour qui réunissait toute la famille, mais où la mère continuait de servir le repas dans la cuisine. Chez Patrice Filochet enfant, on mangeait toujours dans la cuisine. On recevait rarement du monde, pour ainsi dire jamais. Et la porte de la salle à manger restait éternellement fermée sur les meubles cirés, le parquet lustré avec soin. L’horloge du couloir également, restait éternellement muette. Toute à sa besogne, entretenir la maison, faire la lessive et à manger pour ses quatre enfants, la mère négligeait de remonter la pendule. Et le père considérait que ce n’était pas de son ressort. Patrice Filochet avait beau fouiller au plus profond de sa mémoire, il n’arrivait pas à se souvenir du bruit du carillon. Il se souvenait très bien en revanche des heures que son père passait assis dans un fauteuil qu’il tirait tout près du poêle en hiver, des heures que son père passait à ne rien faire, à part rallumer le fourreau de sa pipe en bois, une vieille pipe que lui avait offert un de ses camarades de l’armée et qu’il laissait toujours s’éteindre comme si le fait même d’aspirer une nouvelle bouffée risquait de troubler sa savante méditation, ses pensées secrètes qu’il ne partageait avec personne, encore moins avec sa femme ou ses enfants.

Patrice Filochet était le fils aîné de la famille. C’était lui que sa mère appelait lorsqu’elle manquait de charbon pour le poêle, lui qui descendait à la cave remplir le broc de métal des précieuses boules noires. C’était lui encore qu’elle sommait d’emmener ses trois frères jusqu’au terrain de foot le dimanche après midi quand de guerre lasse, elle voulait qu’ils quittent la maison pour qu’elle puisse goûter un instant de repos.

Et puis, il y avait eu ce dimanche où le fauteuil était resté vide. Patrice devait avoir onze ou douze ans, il ne savait plus très bien. Il se rappelait seulement du fauteuil vide et du menu que la mère avait servi ce jour-là. Quant il y pense encore aujourd’hui, le goût des pâtes à la sauce tomate, la sauce-tomate surtout, lui revient à la bouche. Les quatre garçons et la mère étaient passés à table sans le père. Les quatre garçons avaient englouti en silence le plat de spaghetti arrosé de sauce tomate sans qu’aucun ne se risque à poser la moindre question. La mère, elle, n’avait rien pu avaler. C’était Thomas le plus jeune qui au moment du dessert, du fromage blanc battu à la confiture de groseilles confectionné avec les fruits du jardin, avait fini par poser la question.

La mère avait d’abord répondu que le père ne tarderait pas à les rejoindre. Puis elle s’était levée, avait décroché le torchon à carreau au-dessus de l’évier. Le torchon était sale. Elle l’avait soigneusement plié et rangé dans le tiroir du buffet où elle tenait les torchons propres.

Elle avait alors éclaté en sanglots et quitté précipitamment la pièce, et avait gagné sans doute sa chambre à l’étage.

À Patrice Filochet tout comme à ses frères, on avait fini par raconter que leur père était mort, mort dans un bête accident de voiture et qu’ils ne le reverraient jamais. Ce n’est que bien des années plus tard que Patrice avait appris la vérité. Alors qu’il continuait de grandir dans le silence des bords de Marne, que sa mère continuait d’astiquer consciencieusement les carreaux jaunes de la cuisine, de refermer doucement la porte sur la salle à manger qui ne recevait jamais personne, son père vivait toujours. À quelques dizaines de kilomètres seulement de ce petit bourg de province, dans la ville voisine grise et anonyme qui lui servait de refuge. Le père de Patrice Filochet avait quitté sa femme pour aller vivre avec un homme.

Patrice l’ignorerait pendant des années. »

Marie Vincent

“Dans la grande maison, où il vivait seul maintenant, il avait créé une salle de jeux, une belle pièce consacrée à sa passion : les trains électriques miniature. Il avait installé un circuit parfait de 3m sur 3 avec gares, rails, panneaux, paysages, tunnels et ponts et passait des soirées entières à manier locomotive et wagons.

Sa passion : il repensait au premier train que son père lui avait offert quand il était petit. Il était en bois, des cubes rouges et des roues jaunes, et il les faisait rouler à la main…

Puis, plus tard, c’étaient des trains mécaniques, plus perfectionnés. Il créait lui-même les décors, les rails, les itinéraires, dans sa chambre d’ado, toute petite, toute simple. Sur les murs, il avait collé des affiches de trains du monde entier. Quand il se promenait dans sa ville, il était attiré par les trams qui la traversaient, les wagons rouges, le tintement gling-gling qui annonçait leur arrivée. Ils le faisaient penser aux trains. Tous les jours, il montait dans le tram 18 pour aller à l’école. En hiver, il était frigorifié par le vent glacial et quand la neige était tombée, il fallait attendre que la pelle soit passée pour poursuivre le voyage. Parfois, il continuait l’itinéraire jusqu’au terminus, à la remise, là, où tous les trams rentraient le soir, et étaient rangés en longues files côte à côte. Une petite gare, en somme, où il se sentait bien et qui l’inspirait quand il revenait chez lui.

Son père rentrait tard, et ils n’avaient pas beaucoup d’occasions pour parler ensemble – de ses études, de ses envies, de sa passion. Il ne parlait pas non plus de son travail. Il partait tôt le matin, rentrait tard le soir, fatigué, usé, et s’enfermait dans sa chambre. Walter se sentait bien seul, souvent. Il avait des copains pour jouer au ballon dans le parc près de son immeuble. L’été, il était envoyé dans un camps de vacances pour ados, au bord d’un grand lac où il allait faire du sport avec ses camarades ; il appréciait ces moments, ces sorties dans la forêt, ces soirées de jeux, c’était de bons souvenirs. Mais quand il rentrait, il retrouvait avec plaisir sa chambre, ses trains, ses décors créés de toutes pièces avec des moyens modestes, et il partait en voyage… là, où il avait envie d’aller… en écrivant une autre histoire, en inventant un autre pays.”

Monika Espinasse

Ecrire sur les murs, textes d’atelier

Ecrire sur les murs… C’était le titre de la proposition qui a suscité l’écriture des textes publiés ici. L’intégralité de la proposition se trouve sur ce blog dans la rubrique “Je vous propose”.

« Je n’osais jamais lui refuser le moindre service. Je savais qu’elle se couchait parfois
à point d’heure pour arriver à tenir sa maison bien remplie par les jeux de mes frères.
Et je ne lui en voulais pas. Pas à elle. Déjà, j’obéissais en silence, ne répondais jamais
à ses récriminations quand j’avais laissé traîner mon cartable dans le couloir et que Paul s’était pris les pieds dedans. Le jour où elle avait fait disparaître le fauteuil, je n’avais rien dit. Mais ce jour-là, je n’avais pas été le seul à me taire. Même Jean qui la ramenait toujours, avait fait comme s’il n’avait rien remarqué. Si les petits généralement opposaient à l’absence les cris de leurs chamailleries, j’avais décidé de grandir en silence. À l’école, cela me valut très vite d’être orienté vers une filière professionnelle.
« Plombier, t’auras à peine besoin de savoir parler », m’avait encouragé le vieux professeur en me donnant une tape dans le dos alors que je rassemblais mes affaires
le jour où je quittais le lycée.

Le silence n’avait pas que des avantages. Quand j’obtins mon diplôme professionnel,
je n’avais encore jamais fréquenté les filles et commençais à me demander si cela m’arriverait un jour. Même Thomas, le plus petit de mes frères, avait déjà ramené
une fille à la maison. À son tour, la mère n’avait rien dit et je n’étais même pas sorti
de ma chambre pour la saluer.

Quand la mère m’avait demandé de quitter la maison, je n’avais pas desserré les dents, seulement un hochement de tête en signe d’approbation. Je gagnais déjà ma vie et mes trois frères, qui partageaient la même chambre, avaient besoin d’un peu d’indépendance. « Tu peux le comprendre », avait précisé la mère.

Elle m’avait trouvé un petit deux-pièces à une distance respectable de la maison.
« Comme ça, tu pourras toujours venir passer le dimanche avec nous » et elle avait rajouté, généreuse, « ou même peut-être venir prendre certains repas du soir. »

Je n’avais jamais remis les pieds dans la maison de mon enfance. Les garçons étaient assez grands pour se charger des corvées à ma place et leurs rires me faisaient horreur.

Dans ce petit deux-pièces désormais, le silence pouvait habiter ma vie tout entière. »

Marie Vincent

Derrière le mur

 La vieille école était toujours là. Plus pimpante, plus gaie qu’autrefois. La sinistre cour et l’unique arbre souffreteux avaient disparu. A présent, une haie d’arbustes protégeait l’école de la rue. Des bacs à fleurs avaient été installés le long du mur. On avait repeint la façade lézardée et décrépie. De larges baies vitrées avaient remplacé les fenêtres hautes étroites. Mathilde leva les yeux. Le logement où elle avait vécu avec ses parents n’existait plus. A la place, on avait aménagé de nouvelles salles de classe. Elle n’avait pas beaucoup aimé cette maison-école. Pourtant, elle était troublée. Elle tourna la tête vers la gauche et vit que le mur qui séparait l’école de la maison voisine avait été abattu. Autrefois, c’était un mur très haut, gris et sans vie. Le jardin n’était plus là. Son jardin ! Maintenant, il y avait une place nue et triste au bout de laquelle se dressait un  bâtiment administratif froid et terne. Elle s’assit sur un banc et ferma les yeux.

Elle a 10 ans. Accroupie, la respiration haletante de peur d’être prise en flagrant délit, elle clignait des yeux pour mieux voir. A travers le trou minuscule du mur de béton, elle voyait un cercle de lumière. Sur sa gauche, elle apercevait des morceaux du potager et les allées de buis odorant. Les rames de haricot s’élançaient vers le ciel, tels des guerriers intrépides, qui malgré tout consentaient bonnement que les vrilles partent à l’assaut de leurs piques. Les gros choux ventrus d’un vert acidulé s’épanouissaient et gardaient sur le bord de leurs larges feuilles des gouttes de rosée. Sur la paille fraîche, bien protégées, elle imaginait les fraises en train de se gorger de soleil. Justes mûres, encore légèrement acides, elle sentait les fruits s‘écraser dans sa bouche, le jus couler aux commissures des lèvres. Sur la droite, en tordant douloureusement le cou, elle distinguait la terrasse qui courait le long de la maison. Des poiriers en espalier la bordaient. Une treille la protégeait du soleil. Un peu, plus loin, un chèvrefeuille et une glycine s’entrelaçaient et s’emmêlaient le long des croisillons en bois. Elle coinçait son petit nez dans l’interstice, fermait les yeux, respirait profondément et s’enivrait de leur parfum. Elle aurait tant voulu s’en approcher, rien que pour mieux sentir ces parfums qui lui auraient fait tourner la tête. Elle rouvrait les yeux et distinguait le petit carré d’herbes folles où poussaient en toute liberté des fleurs sauvages. Elle  rêverait, allongée dans l’herbe, baignant dans la fraîcheur végétale, fuyant la chaleur naissante. Les herbes caresseraient ses jambes nues, chatouilleraient ses bras.

Elle tendrait le bras pour goûter aux cerises craquantes. Elle se roulerait dans l’herbe, rirait aux éclats, se gorgerait d’odeurs et de soleil.

« Mathilde, où es-tu ? Reviens ici, immédiatement ! »

Elle sursautait, mécontente d’être dérangée dans sa contemplation. A regret, elle se détachait du mur, se retournait et à pas lents, elle regagnait la cour triste et vide. Elle s’asseyait sur les marches de l’escalier en face du vieil arbre solitaire et attendait.

Mathilde ouvrit les yeux, regarda la place tristement. Elle sut qu’une fois de plus le béton avait eu raison d’elle.

Liliane Paffoni

« Maintenant, il était tout seul. Tout seul dans la grande maison. La belle maison confortable qu’il avait bâtie pour sa femme et qui n’avait pas réussi à la retenir. Elle était partie, après dix ans de vie commune, de vie agréable… du moins le croyait-il. Elle avait tout pour être heureuse ! Que voulait-elle de plus ? Elle avait cette maison qui aurait pu être le rêve de toutes les femmes, une cuisine spacieuse, bien équipée, des chambres confortables meublées avec soin, des salles de bain modernes ; il voulait tant lui faire plaisir. Ensemble, ils avaient eu un fils, un beau garçon prometteur qui les remplissait de fierté et de joie. Alors, de quoi se plaignait-elle ? Qu’est-ce qui lui manquait ? C’est vrai qu’il n’était pas souvent à la maison. Il avait son travail qui l’absorbait énormément. En contrepartie, il gagnait beaucoup d’argent, et tous les trois en profitaient. Il était fier de sa famille, il aimait sa femme et son fils, mais il ne savait pas le leur dire, il ne savait pas leur montrer cette affection.

Il était souvent fatigué.  Il aimait être seul. Sa famille était importante, mais il ne savait pas rester avec eux, vivre des moments intimes, discuter avec sa femme, s’amuser avec son fils, en fin de compte, « jouer à la famille ». Ce n’était pas son truc.

L’estomac noué, il contemple le canapé rouge, où elle était si souvent assise pour regarder la télévision. Une boule monte dans sa gorge, mais il ne sait pas non plus pleurer… Il a mal, il se sent abandonné, seul, mais d’une solitude qu’il n’a pas choisie et qu’il ne supporte pas.

Il voudrait la reconquérir, mais il se sent si maladroit… Un mur s’élève entre elle et lui, elle a choisi une autre vie, lui, il subit la sienne, celle qui lui reste entre les mains, qu’il n’a pas tracée, pas voulue… Il se sent impuissant à franchir ce mur d’incompréhension, bâti de mille malentendus, de petites scènes de ménage, d’occasions manquées… ce mur de grisaille qui lui barre le chemin, qui l’empêche d’avancer. Il se laisse tomber dans le canapé, profondément malheureux. La boule dans la gorge l’empêche de respirer. Il tousse, s’étrangle, sanglote. C’est violent, ça fait mal. La pression monte dans ses tempes, son crâne est serré dans un étau, le mur est dans sa tête, le mur remplit sa tête avec ses grosses pierres grises qui se disloquent et qui finissent par exploser dans la douleur. »

Monika Espinasse

A 15 ans, Hugo décida de se murer dans le silence, au grand désarroi de sa maman, brave femme qui avait pourtant sacrifié sa vie pour subvenir à ses besoins. Mise en cloque elle-même à 15 ans, elle en avait voulu à cet enfant mais avait cependant tout fait, enfin, tout ce qu’elle avait cru bon de faire, pour l’élever au mieux. Cet enfant, décidément, ne s’était jamais comporté comme les autres. Il était obstiné et déconcertant. Il manifestait des centres d’intérêt particuliers, très éloignés de ceux des enfants de son âge. Et voilà qu’à présent, il refusait de parler. Elle ne comprenait pas pourquoi, vraiment pas.

Hugo avait attendu patiemment l’année de ses 15 ans pour s’enquérir de l’identité de son géniteur. Sa mère avait toujours éludé la question comme s’il s’agissait d’un sujet honteux. Cette fois-ci, il aurait sa réponse, enfin l’espérait-il. Après l’avoir assaillie de demandes restées lettres mortes, il avait décidé de ne plus lui adresser la parole. Et comme il vivait également le monde extérieur comme persécuteur, il choisit également de ne plus prononcer un mot, même au lycée où tout le monde l’ennuyait de toute façon. Se taire lui fut finalement plus facile que ce qu’il avait imaginé. D’ailleurs très vite, il cessa d’aller en cours, pour fuir ces nombreux regards insistants.

Et puis, pour renforcer sa décision, il cessa aussi de se laver. Puisqu’il n’était le fils de personne, il allait devenir personne, rien, il allait revenir à cet état informe qu’il était avant d’être là.

Sa saleté et son silence barraient toute relation à l’autre et encore plus à cet autre maternel avec qui il cohabitait depuis toutes ces années. Plus personne n’allait l’approcher. Il se sentait alors invincible et tout-puissant.

Chrystel

La parole est aux personnages, textes d’atelier

Les textes qui suivent répondaient à la suggestion d’écriture « Les mots pour le dire », proposée en atelier bimensuel la semaine dernière. L’intégralité de la proposition se trouve sur ce blog dans la rubrique “Je vous propose”.

« Florac le 9 mars-19h

Monsieur,

Je me permets de vous écrire et de faire intrusion dans votre vie. Je vous prie de bien vouloir pardonner cette démarche audacieuse mais cette lettre je l’ai imaginée tant de fois. Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi ce soir ? Je ne sais. Peut-être à cause du temps qui a passé et de l’urgence à écrire cette lettre avant qu’il ne soit trop tard. Je n’ai jamais eu l’occasion de vous dire ce que je ressentais car j’étais trop jeune et il aurait été irrespectueux de m’adresser ainsi à vous. Je n’avais alors pas conscience de ce qui se passait. Peut-être ne lirez-vous jamais cette lettre. Qu’importe. Par delà le temps et l’espace, ces mots vous parviendront, enfin, je l’espère. Savez-vous quel rôle important et décisif vous avez joué dans ma vie ? Votre influence a été décisive sur le choix de mes études futures. J’attendais nos rencontres quotidiennes avec ferveur car je savais que des portes allaient s’ouvrir et que pour une heure ou deux je quitterais  la réalité routinière et monotone. Avec vous, rien n’était rébarbatif. Tout devenait jeu et plaisir. Vous souvenez-vous de moi ? Je ne pense pas car il y en a eu tant et tant d’autres au fil des années. Qu’importe, l’important est que vous lisiez cette lettre. Moi, je me souviens de votre enthousiasme, de votre voix claire qui résonnait dans cette salle sans âme, de votre passion pour nous faire découvrir des mondes insoupçonnés. Des bribes de phrases se bousculent dans ma tête. « Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent… Pour faire le portait d’un oiseau… La terre est bleue comme une orange… »

Ne soyez pas désolé, comme vous l’avez écrit, dans mon livre de souvenirs, de m’avoir fait quitté le pays des rêves pour retrouver la triste réalité d’une salle de classe.

Je vous envoie cette lettre en souhaitant qu’elle vous parvienne et qu’il ne soit pas trop tard.

Bien respectueusement,

 Mathilde Dupuis « 

Liliane Paffoni

« Madame S.,

De toutes les enseignantes que j’ai eues dans ma vie, vous êtes bien toujours la première qui me vient à l’esprit. Une des plus anciennes aussi puisque je vous ai connue lorsque j’avais 5-6 ans, en Classe Préparatoire, ma première classe de « grands ».

A bien y réfléchir, je pense que c’était une des premières classes dans cette école-là, une école privée catholique où mes parents, pourtant non croyants, avaient décidé de m’envoyer, enfin de nous envoyer mon frère aîné et moi-même. Tout près du quartier populaire où ma mère avait créé sa boutique de prêt-à-porter.

Une période faste et heureuse pour moi, pour nous. Ce doit être une autre raison pour laquelle je vous ai gravée dans ma mémoire.

Je vous revois encore, grande, mince, élégante, avec vos cheveux blonds, mi-longs et vos larges lunettes, à la mode dans les années 80. Vous portiez un nom aux consonances méditerranéennes, hispaniques ou italiennes, je ne sais pas. A l’époque, je ne me posais pas la question.

Je me rappelle encore précisément vos leçons d’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Assise au sol avec nous, dans le coin gauche, à l’avant de la classe, vous nous ouvriez le monde jour après jour, vous nous faisiez découvrir les lettres et les chiffres aussi. Je ne le savais pas encore, mais c’était pour moi les premiers pas vers la liberté, vers un monde qui allait m’être salutaire dans les épreuves douloureuses qui feraient ma vie, quelques années plus tard.

Je me rappelle aussi le lavabo au fond de la grande classe où vous nous appreniez à nous laver les mains, plusieurs fois par jour. J’avais bien dû l’apprendre avant mais pas avec autant de ferveur et de conviction que cette année-là.

Cette année où je suis arrivée un beau matin, après le retentissement de la cloche, accompagnée de ma maman, avec la jambe dans le plâtre. Une banale chute dans une flaque d’eau devant chez moi ! Tous les regards tournés vers moi. Je me sentais à la fois fière et embarrassée. Chacun attendait que je raconte. Trois semaines plus tard, tout un tas de dessins et de signatures recouvraient mon plâtre. Comme une sorte de bizutage, de rituel de marquage, de passage. Passage d’un état à l’autre. Passage à l’état de « grande » et de grande sœur aussi.

Vous attendiez un bébé comme ma maman d’ailleurs.

Mon petit frère est né au mois de mars. J’allais enfin pouvoir pouponner à mon tour, tout en lisant et relisant « Martine petite maman »…

Un petit ange est né. Un îlot de bonheur, une plage de répit avant la tempête des années suivantes.

Et votre ange à vous, était-ce un garçon ou une fille ? Quel âge a-t-il à présent ? L’âge de mon frère j’imagine… Que fait-il ? A-t-il des frères et sœurs ? En êtes-vous fière ? Vous rend-il heureuse ?

Merci Madame S. de m’avoir donné le goût d’apprendre. Merci d’avoir marqué mes souvenirs de cette « belle époque.

Iris V.”

« Olivia,

Car si tu étais née, c’est bien ainsi que j’aurais souhaité que tu t’appelles.

Tu serais née 3 ans après moi, j’aurais été ta grande sœur, ta confidente, ta meilleure amie, ton ennemie peut-être aussi parfois.

Grâce à toi, je ne me serais jamais sentie seule dans les épreuves douloureuses qui ont fait ma vie, quelques années plus tard.

Mais tu aurais souffert aussi ? Je n’aurais pas supporté cela. Je t’aurais protégée, consolée toujours.

J’aurais même partagé ma chambre avec toi, pour ne plus avoir peur les soirs d’orage. J’aurais même partagé mon lit aussi si tu me l’avais demandé.

Olivia ma petite sœur,

A deux, nous aurions été plus fortes pour affronter le monde, pour supporter les manques, les deuils, la misère.

Je t’aurais raconté des histoires le soir en te montrant les illustrations sur les livres. Pour toi, j’aurais même pu en inventer. J’aurais continué à te lire des récits même après que tu aies appris toi-même à lire et à écrire.

J’aurais joué à la maîtresse et tu aurais été mon élève.

Ensemble, contre nos frères, bourrus, nous aurions été unies. Ensemble, nous nous serions baladées dans le quartier de notre enfance. Je t’aurais montré les coins et les recoins de notre petit univers, nos petites rues aux noms de fleurs.

Avec toi, j’aurais osé m’aventurer au-delà du portail toujours ouvert de la « dame au chats ».

Avec toi aussi, je serais entrée dans la librairie de l’avenue pour acheter des bonbons et des magazines de filles.

Tu m’aurais aidée, par ta seule présence, à me sentir utile, moins timide et plus sûre de moi.

Car tout ce que je savais, je te l’aurais appris. Et tu aurais bu mes paroles comme on boit du p’tit lait.

Dans la cour de récréation de l’école, nous nous serions retrouvées pour jouer ensemble, à l’élastique ou à la corde à sauter. J’aurais empêché quiconque de te faire du mal, de se moquer de toi, de cette tache foncée à côté de ton œil droit, cette petite tâche en forme de trèfle. Tu aurais été mon porte-bonheur. Tu aurais été brune aux yeux verts afin que nous ne nous ressemblions pas. Nos différences auraient fait la richesse de notre relation, l’intensité de nos conflits aussi.

En langage de sœurs, nous aurions pu échanger nos vécus, nos émotions, nos joies, nos peines, face à l’adversité.

Olivia, ma petite sœur,

Parfois, quand je pense à ce bébé mort dans le ventre de ma mère, ce petit être dont je n’ai que très vaguement entendu parler, je me demande… Etait-ce un garçon ou une fille ? On aurait au moins pu nous dire cela ! Et je me dis que ce devait être une fille,

Olivia ma petite sœur.

Iris »

« Madame ou Mademoiselle,

Je ne sais pas. Je ne vous ai jamais vue mais votre univers me faisait plutôt penser que vous étiez une demoiselle. Une dame d’une soixantaine d’années, aux cheveux grisonnants et aux vêtements toujours sombres.

J’ai entendu parler de vous par le voisinage seulement. Quelques remarques acerbes concernant votre « drôle » de mode de vie. Ou encore ces phrases assassines au sujet de l’état de délabrement de votre grande maison.

Cette maison recouverte de lierre, ressemblait pour moi à un château. En imaginant l’intérieur, j’y voyais une dizaine de pièces au moins et je me demandais à quoi pouvait bien être utilisé tout cet espace par une vieille dame toute seule.

Ah non ! Pas toute seule… J’oubliais tous les chats. Ceux-là, je n’ai jamais pu les dénombrer tant il y en avait.

J’avais un chat lorsque j’étais enfant qui s’appelait Rouky car il était roux évidemment ! Un jour, il a disparu. Nous l’avons cherché dans tout le quartier, en vain. Je me dis aujourd’hui que peut-être était-ce vous qui l’aviez appâté avec toutes ces petites coupelles remplies de friandises placées devant la grande porte d’entrée brune de cette grande maison. Je préfère cette version finalement plutôt que de l’avoir imaginé gisant sur le coin d’un trottoir, écrasé par un véhicule, sur la grande avenue inhumaine toute proche ; pauvre petit animal sans défense.

Mais tous ces chats, tout de même… Manquiez-vous à ce point de compagnie ? Non, le chat est un animal sauvage, solitaire, indépendant, ce n’est pas de la compagnie que vous recherchiez. Etait-ce sinon un message adressé aux autres, tous les autres ? Un message qui aurait dit : « Laissez-moi tranquille. Je n’ai besoin de personne, je suis déjà bien entourée. Et puis, d’abord, je fais ce que je veux et je vous em….. !! »

Parce que c’est bien connu, les gens comme vous, ça dérange. Quelqu’un qui ne sort pas de chez lui, dont on devine juste l’ombre flottante derrière les carreaux jaunis des fenêtres, ça fait jaser.

Peut-être étiez-vous une sorte de sorcière, passant vos journées à préparer des décoctions pour quelque client averti ?

Ou bien étiez-vous seule quand même ? Veuve, n’ayant pas pu avoir d’enfant ou bien vos enfants étaient-ils partis habiter loin, de l’autre côté de l’Atlantique, loin de vous et de vos lubies ?

Peut-être enfin que vous n’avez tout simplement jamais rencontré l’âme sœur, celui qu’on trouve dans les romans, fidèle et amoureux jusqu’à la moelle ?

Madame ou Mademoiselle, maintes fois je suis passée près de votre portail toujours ouvert sans jamais oser entrer, croyez-vous que j’ai bien fait ? A nous deux, n’aurions-nous pas été moins seules ?

Iris V. »

« Je vous ai aperçu quelques instants seulement par la porte entrouverte. Une erreur
sur l’adresse. Non, vous n’avez pas d’évier bouché, pas plus de lavabo, bref aucun problème de plomberie. Mieux valait que je m’adresse en bas à la concierge pour savoir où habitait réellement cette mademoiselle Valérie car vous veniez seulement d’emménager quelques jours auparavant dans l’immeuble. Et vous vous appelez Clémentine.

Je vous ai à peine aperçue quelques instants par la porte entrouverte de votre appartement, mais ce soir, seul chez moi, rompant le silence ordinaire, j’ai envie de vous dire « tu ». Je sais bien que je n’aurai jamais le courage de grimper à nouveau les escaliers qui mènent à votre appartement, que si je me retrouvais devant vous par hasard, je n’aurai jamais l’audace de vous dire « tu ».  Seul ici, dans cet appartement, c’est différent. Je ne parle que très peu avec les gens, seulement les mots nécessaires avec les clients.
La boulangère, en bas de ma rue, me regarde toujours d’un air ahuri, quand le matin, je lui passe commande, réussissant seulement à articuler le mot baguette. Les jours les meilleurs, mais ces jours-là, Clémentine se comptent sur les doigts de la main, j’arrive péniblement à rajouter « s’il vous plaît ».

Personne ne m’a jamais appris à parler. Mon père était absent et ma mère bien trop occupée. Et en vivant seul ici, dans cet appartement, j’en ai à peine l’utilité. Je réponds rarement quand on frappe à ma porte. Je ne vois pas qui viendrait me rendre visite.
Je n’ai pas d’amis et je n’ai aucune envie de répondre aux sollicitations des démarcheurs en tous genres. Une chaise, une assiette, une fourchette, une cuillère, un lit simple, reprenant le flambeau de la tradition familiale, je n’ai jamais invité personne.

Avec vous, quelques regards seulement et je sais que les choses pourraient être différentes. Et d’ailleurs, y-a-t-il vraiment besoin de mots pour se comprendre, Clémentine ?

Je vous propose quelque chose qui pourrait vous amuser, une sorte de test en réalité.
Je n’enverrai jamais cette lettre, je vous l’ai dit, je n’ai aucun courage. Mais ce n’est pas votre cas, j’en suis sûr. Force, tendresse, je l’ai lue dans vos yeux et vous propose de me répondre. »

Marie Vincent

Cher Pierre,

J’ai, bien sûr, de tes nouvelles, je sais que tu vas bien. Mais je ne sais plus grand’chose de toi, de tes envies, de tes passions. Tu grandis, tu changes, tu as d’autres amis, tu étudies avec de bons résultats et j’en suis heureux. Je te vois peu, et nous ne faisons plus rien ensemble. Bientôt, tu partiras tout seul en voyage, ou avec des copains et nous nous verrons encore moins.

Tu sais que j’ai la passion des trains depuis mon enfance. Et j’ai bien compris que tu ne partages pas tellement cette passion. Si tu as le temps de venir à la maison, tu verras que j’ai perfectionné le circuit que tu as connu. J’ai fait un travail de décorateur et même d’artiste en créant de nouveaux itinéraires… Tout est automatique, les rails se chevauchent, les ponts se lèvent, les tunnels débouchent sur des paysages de forêts et de ruisseaux. Il y a les sons, et il y a la musique. J’ai créé des villages, une église, des clôtures autour des prés. J’y ai même mis des vaches et des moutons. Mon circuit raconte toute une histoire… J’aurais aimé que tu puisses m’aider, toi qui étais si doué de tes mains.
Tu créais, toi aussi, de toutes pièces des espaces avec des bouts de bois – tu te rappelles les « Kapla », c’étaient tes jouets préférés. Je pensais même que tu finirais architecte tant j’admirais ce que tu étais capable d’inventer.

Puisque tu es très occupé cette année, et que nous n’aurons que peu de temps à passer ensemble, j’aimerais te proposer un voyage en train, tu choisiras la destination… Londres, peut-être par l’Eurotunnel, ou le Thalys vers Amsterdam, nous pourrions découvrir ensemble ces villes passionnantes…

Si nous n’arrivons pas à trouver une date qui nous convienne, je te proposerai de partir seul, à l’aventure. Je t’achèterai la carte Europe qui est vraiment intéressante pour un jeune homme. Tu prends le train vers une ville choisie, tu t’y arrêtes un moment pour visiter, tu remontes dans le train et tu continues jusqu’à ta prochaine envie. Pendant un mois, tu pourras sillonner l’Europe selon ton inspiration du moment…

Peut-être que ce voyage, cette ambiance de liberté te feront comprendre un peu mieux mon amour des trains ; des TGV, ou des tortillards, célèbres pour les paysages qu’ils traversent, mais aussi  pour le décor original de leurs wagons, rouges, jaunes, à étoiles ou à fleurs, et pour leurs noms exotiques comme « la Salamandre » ou « le Cerbère ».

Peut-être que nous pourrions ainsi nous retrouver à nouveau autour de ce monde si particulier et passionnant qui fait partie de ma vie et de mes rêves ?

J’attends ta réponse pour aviser…

Monika Espinasse

Pour les textes qui suivent, la proposition portait sur la voix que l’on pouvait prêter à un personnage créé en atelier, de façon assez sommaire, par un compagnon d’écriture.

Entre la vie et la mort
Du moins, c’était l’impression que je donnais car sous mes yeux clos, mon front détendu, s’était engagé un monologue venu d’un autre temps.
Aminata, Aminata, cela fait si longtemps que je n’ai pas entendu ta voix, ta voix douce qui me berçait pendant els longues siestes languissantes sous le néré.Aminata et la chaleur de ses immenses feux de brousse qui nous servaient de repères lorsque nous nous étions égarés dans le silence, la torpeur de la nuit.
Jusqu’à ce jour de fracas, Aminata, moi qui n’aime ni le bruit ni l’action. Je n’ai pas été assez rapide Aminata pour t’arracher à eux. J’étais pourtant là, à quelques mètres seulement quand ils ont bondi sur toi, à la faveur d’une corvée de bois. Ils ne m’avaient pas vu et j’ai reculé Aminata, pour me cacher. La voix étreinte par notre secret, je n’ai pas crié assez fort pour alerter le village. Cela ne me ressemblait pas Aminata. Et cela ne me ressemble toujours pas, de ne penser qu’à moi.
Seul, étranger, ne parlant pas votre langue, sous un soleil devenu menaçant, j’avais peur Aminata. Je les ai vus là, rassemblés dans le secret de la brousse, prêts à te faire subir ce rite atroce. Et je n’ai rien fait. Je vous avais suivi après ta capture, mais je tremblais, caché derrière un maigre buisson.
Je t’ai vu qui te débattais, essayant de griffer, essayant de mordre jusqu’à ce qu’ils t’attachent les mains dans le dos, qu’ils te recouvrent les yeux d’un grand foulard et commencent à te dévêtir. Tu t’es alors recroquevillée, Aminata, mais tu n’as pas réussi à leur cacher ton ventre trop rond.
Se détournant des gestes rituels, ils t’observaient, observaient le ventre qui n’était plus celui d’une adolescente, plutôt celui d’une mère au début de sa floraison. Et toi, tu ne faisais plus un geste, tu retenais ton souffle ou bien l’avais-tu déjà perdu. Ton souffle, ce bébé, notre enfant, métisse, bâtard, illégitime, dont ils venaient de découvrir l’existence au moment même de pratiquer sur toi, le rite de l’excision. Cette nouvelle qui, tombant de ta bouche, quelques jours auparavant, m’avait arraché des cris de joie.
Je t’ai si longtemps cru perdue à jamais. J’ai mis tant de temps à reconstruire, à mille lieues de là, des habitudes tristes et ennuyeuses, les seules pourtant auxquelles me raccrocher de façon à rester en vie. Et voilà que le son de ta voix vient de briser tout cela. Mais je ne puis rien te dire, seulement simuler la mort, éternellement coupable d’une lâcheté sans nom.

Marie Vincent

New York !

Je ne sais pas pourquoi ils m’ont choisi, mais je suis ravi, positivement ravi. New York ! Quelle ville démente ! J’espère que le congrès ne me prendra pas trop de temps. Je vais aller me promener sur les avenues les plus célèbres du monde, suivre la trace de mes écrivains préférés, de mes feuilletons favoris. A moi, Manhattan, les tours les plus hautes, les néons agressifs avec leurs réclames colorées, les taxis jaunes qui m’amèneront jusqu’à Broadway voir un de ces spectacles formidables, les cafés américains, Central Park, ses arbres et ses joggeurs, la statue de la liberté et une traversée de la baie en bateau…Quels bons plans en perspective !

Bon, pour y aller, il faut prendre l’avion, je n’aime pas trop ça, j’en ai même horreur, avec tous ces accidents qui arrivent et qui ne laissent aucune chance…Et puis six heures de voyage sans trop bouger, coincé dans le fauteuil, le décalage horaire à l’arrivée et encore plus au retour ! Cela ne me plait pas, mais pas du tout ! Mais refuser ? Ce serait dommage, c’est quand même une sacrée occasion ! New York !

Bof, je prendrai mon courage à deux mains, je regarderai les jolies hôtesses de l’air pour me remonter le moral, je prendrai un comprimé ou deux pour me calmer, et vogue la galère… ou plutôt s’envole l’avion…New York ! Quand même ! C’est super !

Monika Espinasse