Chez la mère Joyeux

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Après la séance de photographie, Germain emmena Marie manger chez la mère Joyeux, sur le boulevard. Il y avait affluence, c’était jour de marché. Habitué des lieux, Germain avait sa table. La patronne elle-même leur servit un savoureux coq au vin auquel Marie pourtant ne fit pas honneur. Ils avaient laissé la petite Gladwys chez Ernestine, amie de feue Jeanne, dont la mercerie avait pignon sur rue. Nounou occasionnelle, la couturière s’amusait de la présence de cette petite fille encore à quatre pattes, s’enthousiasmant devant les coupons de tissu, les dentelles et les cordons. Marie, elle, s’éternisait devant son assiette, grapillant un champignon ici, un petit oignon là. « Vous ne buvez pas non plus… » Les regards appuyés de Germain la tétanisaient. Elle tourna la tête sur la droite, vers une tablée pleine de discussions et d’hommes en chapeau. Elle reconnut monsieur Desfeux, banquier, croisa son regard, ainsi que monsieur Cippe, mais s’attarda sur l’homme plus jeune qui les accompagnait. « Monsieur de Lamargelle, héritier d’une famille de vignerons depuis plusieurs générations, et… célibataire. Mais vous êtes mariée, ma chère. A moi. », lança-t-il avec un air à la fois de défi et de satisfaction. Marie se prit à rougir violemment, elle piqua du nez dans son assiette, troublée d’être surprise ainsi à regarder un homme, alors qu’elle cherchait seulement à échapper aux yeux de son mari. « Comment va mon fils ? », demanda Germain en pointant son doigt vers le ventre de son épouse. « Il bouge depuis ce matin, cette séance de photographie et puis ce repas… je crois que tout cela l’a fatigué… m’a fatiguée… et je suis confuse de ne pas être… enfin, je préfèrerais ne pas m’éterniser ici, si cela ne vous ennuie pas, bien sûr. » Elle termina sa remarque en hochant la tête, comme pour appuyer sa demande. Il s’amusait de sa confusion, se perdant dans la limpidité de ses yeux verts, ah ! décidément, cette cousine lui plaisait, il ne désespérait pas de lui plaire un jour. Elle fixait un point au-dessus de Germain, attendant sa réponse. « Je comprends, j’ai abusé de votre état sans aucun doute. Je vous raccompagne. J’ai à faire. Je vous retrouverai plus tard. » Elle poussa un soupir de soulagement discret, tandis qu’il s’était levé pour lui donner le bras. Et monta dans la voiture à cheval sans un regard pour lui.

Marlen Sauvage

Marie, deuxième épouse de Germain

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J’ai la nausée, c’est que je suis si droite sur cette chaise raide. Mon Dieu, qu’on en finisse avec cette séance de photographie. Quelle idée ! Germain n’a bien que ça en tête, des frivolités ! Laisser son image à la postérité. Est-ce qu’on verra mon ventre rond de trois mois ? Non, personne ne le verra, ma jupe est ample, personne ne le remarquera. Est-ce que je ne suis pas trop maigre pour le bébé ? Pourvu que je le garde ou il recommencera. Pourvu que je ne meure pas en couches comme Jeanne. Faut plus que j’y pense. Mon Dieu faites que mon mari me laisse tranquille maintenant ! Qu’il cesse de m’importuner à toute heure du jour et de la nuit. Tout à l’heure encore… Avec ce bébé dans le ventre, il faut encore qu’il vienne nous déranger. Je hais sa peau velue, son bas-ventre qui se colle à mes cuisses. Dire que j’ai eu si peur de rester vieille fille, fiancée et veuve sans avoir connu un homme. Pauvre Léonard ! Mort ce jour de juin, déjà dix-huit mois ! Et sa bouche qui écrase la mienne et m’empêche de respirer. Je ne peux plus. Quand j’appelle maman, il entre dans une rage folle. Il dit que je l’insulte, mais non. A vingt-trois ans – il hurle – on n’appelle plus sa mère. Peut-être, et bien moi je l’appelle. C’est que j’ai tellement peur de lui. J’ai peur de ses yeux noirs qui me détaillent quand je passe près de lui, de sa main grasse qui s’abat sur le bas de mon dos et qui me tâte à travers les jupons. Il dit que ma croupe l’inspire, quelle honte, je ne suis pas une vache ou une jument. Dire que je le trouvais bel homme, le cousin. Je serais morte de honte s’il ne m’avait pas demandée en mariage pourtant. Mon Dieu, si tôt après la mort de Jeanne… Paix à son âme, quatre mois. Les gens compteront-ils ? Oui, ils compteront, on compte toujours dans les campagnes. Pourvu qu’il arrive à terme. Je le dirai venu avant l’heure. Qui le croira ? J’espère qu’il sera petit, fragile, tout petit. Est-ce que j’ai péché mon Dieu ? Il me tournait autour, comment je pouvais deviner qu’il profiterait de moi pendant son deuil ? Oh ! mon Dieu, pardonnez-moi si j’ai péché ! Comment résister à sa force ? Il m’a prise comme une bête, en grognant comme un porc. En me répétant qu’il me voulait pour femme, depuis la mort de Jeanne, qu’il n’avait eu d’yeux que pour moi depuis sa disparition. Il m’injuriait d’avoir encore des pensées pour Léonard. Et moi, confiante, qui lui ai raconté notre rencontre et qui ai tellement pleuré sous son regard. Je suis grosse de lui, mais au moins il m’a mariée. J’aimerais Gladwys comme ma fille, je l’aime déjà, j’aimerai aussi son enfant. Il n’y est pour rien. Mais lui, non, jamais, mon Dieu, pardonnez-moi.

Marlen Sauvage

Germain, veuf de Jeanne

J’aurais peut-être dû la porter la chemise à plastron, pour l’occasion… Enfin, j’y penserai la prochaine fois, pour la photo de baptême du petit. Ah ! sacrée Marie. Il se doute de rien l’autre abruti derrière son drap noir. Il t’en fait des minauderies avec son appareil photographique, j’espère que tu ne lui souris pas. Moi je sais que ton ventre est rond sous ta jupe. Il peut toujours te regarder. C’est un fils que tu me donneras, j’en suis certain. Il me ressemblera, fier comme moi. Il héritera de mes domaines, de mes terres, il sera PRO-PRI-E-TAIRE. Et la gamine, qu’est-ce que j’en ferai de la gamine ? Je la placerai dans une ferme comme sa sœur. Les Argand, tiens, il faudra que je leur en parle. Quel âge a leur fils, le Mathieu ? Une douzaine d’années ? C’est bien ça, pour Gladwys. Un bon parti, les Argand, 40 vaches, 40 hectares de terres, la petite, elle se fera la main chez eux. Elle apprendra à traire les bêtes, à nourrir les cochons, à fabriquer les fromages. Ça sera une bonne petite fermière. Elle mariera le Mathieu et lui fera une ribambelle de gosses. Ah ! Ah ! Et toi la Marie, tu m’en feras d’autres, hein ? Que tu le veuilles ou non ! Avec tes airs de pas y toucher, tu te laisseras bien encore engrosser hein ? T’apprendras à aimer comme dirait l’autre. En attendant, j’irai voir Léonore, elle crache pas d’ssus. Et puis la petite Claire avec ses grands yeux bleus et sa jolie bouche en cœur. Elle me les donnera ses seize ans ! Ma Clairette, tu fais partie de mon domaine, toi aussi, que tu le veuilles ou non, c’est moi le maître, je te prendrai quand je le déciderai, dans le foin si ça me chante, dans la grange là-haut, quand personne ne pourra nous entendre, et tu pourras gueuler toi aussi après ta mère, comme la Marie. Et toi ma femme, tu m’en feras un beau de p’tit gars, bien costaud. Et t’avise pas de faire comme la Jeanne, qui est morte en accouchant de cette fichue gamine.

Marlen Sauvage