Compression, transfert

Une femme se retrouve seule en haute montagne, dans le chalet d’un couple ami qui ne rentrera jamais d’une course au village voisin. La narratrice tient le journal de ses journées après que, sortie de la maison pour promener le chien, elle heurte un mur invisible au-delà duquel la vie s’est arrêtée, suspendue dans les gestes des habitants. Le quotidien s’égrène sur les pages d’un cahier, immuable : soins aux animaux (un chat, un chien, une vache…), coupe de bois, culture du jardin. Tout cela dans le silence de la nature et la solitude. Son ultime compagnie : une corneille blanche bannie de la société des oiseaux.

J’ai trouvé la faille, je suis passée de l’autre côté. L’enfer aussi m’attendait là. Ma face cachée de démiurge. Tout pouvoir entre mes mains. La conscience du mal agaçait mes tempes à heure fixe, le temps de le réaliser, rien en dehors de cet instant fugitif. Il fallait agir au bon moment, surprendre l’éclair de lucidité, franchir le mur et retrouver la solitude. Mais une boîte invisible me compressait maintenant, quatre murs translucides contre lesquels je me heurterais jusqu’à la mort. 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Texte : M. Sauvage

Pour un dictionnaire

INVISIBLE. Ce que l’on devine, ce que l’on pressent, ce qui s’insinue dans un recoin du cerveau et l’on comprend plus tard pourquoi le chien a choisi de rester près d’une étrangère plutôt que de suivre ses maîtres. Une présence comme un mur lisse et froid qui empêche d’avancer, un inconnu lentement exploré pour ne pas le heurter. Et vous marchez maintenant les mains en l’air. Qui suscite l’effroi quand le seul battement sourd perceptible est celui de votre propre cœur dans une nature majestueuse. Qui peut conduire à la folie. Qui divise le monde en deux. Qui s’installe et vous maintient dans un cauchemar même la nuit. Qui vous fait refermer quand même les rideaux le soir avant de vous coucher. Qui abat toutes les résistances, et vous vous résignez à ne pas résister pour que la vie reste supportable. Qui vous confronte à votre humanité quand vous vous savez condamné à mourir de toute façon. L’invisible, ce sont des habits pendus à un arbre et qui flottent dans une brise au cri des oiseaux. Alors vous êtes seul à pouvoir faire preuve de pitié. Et vous continuez à nourrir la corneille blanche.

 

 

 

 

 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Après le Festival Nature et les balades écriture…

Je commence à recevoir les textes des participants à mes ateliers, stages et balades. Voici déjà ceux de Bertrand Bahuet.

Sur le thème des murs, avec pour support les réflexions d’un architecte des bâtiments de France, Michel Verrot dans Pierre sur Pierre, publié par le Parc national des Cévennes ; un ouvrage de Claude Quetel Murs. Une autre histoire des hommes ; Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs, de Marshall Rosenberg, La vie à deux, de Dorothy Parker, Le mur invisible, de Marlen Haushofer.

Ce matin, en descendant le chemin qui nous menait à la voiture, trois hommes creusaient les fondations d’un mur de soutènement dudit chemin, effondré.
Ils répondirent à notre salut, et parlaient entre eux semble-t-il, une langue étrange.
C’était quasiment dans le jardin de la maison du curé, fermée en contrebas. Le curé ne vient plus, je ne le connais pas, et ne le connaîtrai probablement jamais. Il appartient aux mots des gens du hameau, à leur souvenir, ils en parlent et je le vois, et l’imagine. Il a disparu, il est mort et vit peut-être au-delà des collines, dans une ville où déambulent des gens automatiques, le regard fixe, le souffle inexistant.
Mais cette image me fait froid dans le dos, je préfère l’imaginer cueillant des framboises, figé dans son geste, photo vieillissante dans un album emprunté. Le mur s’est effondré et les pierres ont été recueillies une à une, pour être entreposées dans un lieu où elles n’encombrent pas. Avant de redevenir des fondations. Des pierres domestiques, obéissantes et utiles, réassemblées par une logique humaine, détournées de leur chemin naturel. Tout comme le curé à l’image vieillissante, détourné de son absence, dérouté de sa vraie vie par mon imagination avide.

Tu es pierre et sur toi tout s’effondre, la route, le chemin, le curé, les framboises, et je bâtirai sur toi la ruine, l’absence, l’étranger, l’oubli qui peu à peu envahit ton âme et la pensée d’une pierre, minérale, figée fixe et vivante, de cette vie muette qui étreint tes molécules vides, vibrantes, inexistantes, présentes par certitude puisque le hasard est étrange, étranger invité par l’implacable réalité, dure comme la pierre pleine de vie, source minérale aux racines imaginées par de grands singes réfléchissants.

Tisser la mémoire, à partir de Lamentations des ténèbres, de Jean-Paul Goux

Que fallait-il faire dans cette église en ruine pour que tout le monde soit content ? Redresser les autels qui semblaient un effondrement de sable au milieu d’une grotte couverte de mousses vertes et noires, sonder les murs qui sonnaient creux, vidés de leur matière forte délavés par les pluies torrentielles d’un siècle de vent, de soleil, de moiteur et d’oubli, la trace humaine effacée, évanouie, le sens premier qui avait motivé des hommes au point de vouloir ouvrir une porte sur un paradis, réduit à néant. Le paradis des pauvres comme l’apparence du marbre, les formes courbées pour épouser le regard du petit être qui par misère était courbé devant tous, devant tout, et ici, enfin honoré par un pastiche de rêve.
Mensonge, mépris, duperie des puissants qui captent et manipulent la foule des égarés, des écrasés.
Alors sous les ors et les pigments, la chaux aérienne et le sable de Loire, importé à grand prix loin de son lit, les fentes se réduisaient, les poches se remplissaient de poudre volcanique pour faire prise sans oxygène. Les modénatures* réinventées se recouvraient de faux marbres et la question était, pour qui, pour quoi faire, enrichir des vanités, conforter des clans politiques, gagner de l’argent ?
Dans ce lieu magnifique, en cet instant enrichi de convoitises, de motivations serviles, le sens premier vomi, le paradis des pauvres anéanti, j’ai nettoyé mes outils, donné mon échelle au maçon, et je suis parti abandonnant tout, la gloire, l’argent et les honneurs pour rejoindre le paradis des pauvres, et l’oubli.

*Profil des moulures.

Et enfin, sur une dernière proposition d’écriture, à propos de la fuite, de la tangente, de l’échappée belle (en correspondance avec un « héros » local, Alfred Roux, insoumis, qui refusa de partir à la guerre de 14 et se cacha dans nos vallées jusqu’en 1917. Avec pour référence Du paysage et des temps, de Pierre Laurence (publication du PnC) ; Roux le bandit, de André Chamson ; L’emploi du temps (film), de Laurent Cantet ; L’adversaire, de Emmanuel Carrère, Si par une nuit d’hiver, de Italo Calvino ; Un homme qui dort, de Perec et La modification, de Butor.

Qui respire ? J’entends le souffle de l’air qui chuinte à côté de moi, tu dors ? respireur solitaire ? non il n’y a rien, personne, qui fait ce bruit de vie, à côté de moi ?
Il marche, j’entends ses pas qui claquent sur le chemin de terre, et de pierraille. Mais je ne le vois pas, son ombre peut-être ? c’est la mienne, je bouge un bras, elle bouge aussi.
Qui es-tu voisin qui fais comme moi, et ne me déranges pas ? Je n’ai pas peur, je pourrais t’en vouloir, c’est agaçant, intime, c’est ma vie et c’est toi qui marche, qui me marche et respire, me respire et je t’entends. Demain dans mes rêves, tu seras dans mes rêves celui qui m’entend et m’écoute, et me dis : à tout à l’heure, je t’attends, il faudrait démonter la machine, n’oublie pas les clous et la dentelle, le temps presse. Mais non, je dors, pourquoi encore me dire des choses bêtes moi qui ai si besoin de systèmes pratiques ouvre-moi ton rêve et reviens, je dois trouver une quête et aller quelque part, mais tu erres et ne me proposes que des choses folles qui rendent heureux et léger, et je veux du lourd, du pesant, du présent comestible et indigeste, car je dois souffrir pour me détacher de toi, et penser pour t’oublier et fuir pour t’égarer, mais rien, voilà ta réponse, tu respires et puis rien, léger et incoupable, incapable d’avoir mal et de me fuir du bonheur.
Car je pense que les autres sont une part insaisissable de moi, et m’apportent une réponse que je n’entends pas.

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Voilà. Je redis ici combien je suis riche de toutes ces rencontres en atelier, de l’écriture des autres, de la découverte de leur univers. N’hésitez pas à « aimer »(bouton J’aime) ces textes, ou d’autres, j’envisage de publier dans un recueil ceux qui dans ce blog auront été plébiscités (+ ceux que j’aime de toutes façons !). Merci. Marlen

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