Construire une ville… – Noms propres

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Inévitablement, le présent s’était immiscé dans le passé. On avait rétréci le chemin et avancé le portail avant le dernier virage. La maison apparaissait en discontinu derrière un carré de troncs d’arbres qui en gardaient la façade, s’allongeant sur sa gauche de trois bâtiments contigus et bas que reconstituait son regard troublé… Au portail, sur un pilier, un carreau de calcaire indiquait la Gentone, en lettres manuscrites. On avait écrit ce nom, entérinant une origine qui en d’autres temps s’apparentait aux frères « Jean ». Seule l’oralité aurait conservé le mystère du lieu. La Gentone oblitérait la Jeantone. Comme si le passé n’oppressait plus le présent, quand on l’avait exhumé ailleurs… Dans le village, une rue portait le nom de « Carriero Eugèni Martin, félibre, pouèto, païsan », maire durant vingt-cinq ans (Eugène Martin, c’était l’identité d’hommes de sa famille. Montségur et la Gentone tissaient avec elle des liens secrets qu’elle traquait dans les moindres replis de son arbre généalogique à moins que ce ne fût dans son imaginaire. Et tant pis si le pays comptait près de 300 000 Martin !) ; un lotissement des Chênes s’était bâti sur une chênaie déracinée ; un bar, Le Diamant noir, honorait le trésor local qu’on se disputait encore cinquante ans auparavant sur la place du marché ; des gîtes avaient poussé dans le chant de la langue du cru, Lou Nis ; d’autres noms portaient la mémoire de lieux anciens – Le lavoir du Lauzon, le Moulin de Montségur… « En fait, l’heure qu’il est n’est pas toujours ni partout la même », écrit  Pierre Bergougnioux. Son présent à elle, circonscrit dans une vingtaine d’années, se heurtait à l’actualité des lieux, aux changements qu’ils avaient subi, à la volonté d’innover, à l’air du temps, à la vie tout simplement ; elle ne savait plus si le présent qui était le sien, figé dans l’épaisseur des années, ne souffrait pas aussi de sa mémoire défaillante, si Mialouze, les Barquets, Couriol, La Combe d’Hugues promenaient leurs noms dans son imagination déjà au temps de ses dix ans, tout ce qu’elle savait, c’est que l’épicerie Masbeuf, la ferme Reboul, la maison des Benoît, la famille Donnadieu dont elle rêvait adolescente que Marguerite Duras y ait vu le jour, tout cela avait disparu.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Portrait (Avec Pierre Michon)

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(Ceci est une fiction)

Sud Viet-Nam. Environs de Saïgon. Dans un décor de bambous serrés, assis à un bureau, il écrit. Il a le visage émacié, long, aux pommettes haut placées, une peau cuivrée qu’aucune barbe n’assombrit, il est parfaitement rasé. Son nez, fort déjà, divise en deux son visage fin, alors que sa bouche fermée n’esquisse pas un sourire. Il aime cette heure matinale et la fraîcheur du lieu, propices à la clarté des idées. Derrière lui, accroché à la paroi végétale, la photo colorée, contrecollée sur un carton bis, d’une chaumière au toit à deux pentes, aux palmiers dressés que cache en partie sa tête aux cheveux bruns, ras, au front dégagé. De ses yeux bleu lagon parsemés de grains mordorés, il regarde avec surprise arriver un soldat de la compagnie. Toute annonce le laisse de marbre, il sait toujours faire preuve de sang-froid.

Vingt-huit correspondantes, ses marraines de guerre, reçoivent de longues lettres à la graphie droite, appuyée, régulière. Il rend visite à quelques-unes à chaque permission, aux quatre coins de la France, sans arrière-pensée ; il n’a pas l’âme d’un don Juan ; ses visites de courtoisie allient le goût de la rencontre et de la découverte de nouveaux paysages à celle de la reconnaissance pour lui évidente de la gentillesse de ces dames à son égard, elles qui lui procurent colis et courriers au plus creux de la solitude du front. La correspondance à sa femme emplira des années plus tard une grande malle de bois. Il écrit. Et ce sera toute sa vie sa part secrète. A sa mort, des blocs orange Rhodia couverts de la même écriture élégante. Des réflexions sur la vie, la confrontation avec les ombres du passé, les pensées tues.

L’intendance militaire qu’il intègre à dix-huit ans dans le premier régiment d’infanterie, il en parle parfois… Un service de l’armée de terre, chargé du ravitaillement, de la solde, des subsistances, de l’habillement, du campement, des marches, des transports et des lits. « Créé par une ordonnance de Louis XVIII, actif depuis 1817… ». Le rythme de son élocution est martial, il en a pleinement conscience. A la tête du service, des intendants généraux et des intendants militaires : des officiers. Il le quittera bien avant sa dissolution en 1983.

Indochine, cet été 1951, c’est à sa mère qu’il se confie avec tendresse et sincérité. Dans la petite église de Yen Lai, il est allé prier à sa demande. Un bâtiment abandonné après le départ des habitants où il se rend afin de pouvoir lui écrire qu’il y est entré… « Malgré l’éloignement, nous sommes si près par la pensée que cela est pour moi le plus grand réconfort, et je suis certain que mon moral restera toujours aussi élevé ; j’aurai peut-être des défaillances mais je les surmonterai parce que j’ai justement ta pensée avec moi… » Il ne sait pas prier.

Le 8 octobre, on le soigne à l’infirmerie de la garnison de Nane-Dinh pour un furoncle au genou qui l’a gêné durant une marche d’une vingtaine de kilomètres. Il enrage d’être immobilisé. Il ne peut plus plier la jambe. Il ne rechigne devant rien, la traversée de rivières où les sangsues se collent aux mollets, l’avancée dans la jungle d’où peut surgir la mort derrière chaque tronc d’arbre. Mais il se sait protégé par une étoile. Sa croyance et son optimisme provoquent dans son dos le mépris de certains sous-officiers. Dans la famille, seule sa mère saura qu’il a sauvé des dizaines de compagnons grâce à sa connaissance des lieux et une intuition étonnante des dangers. Il n’évoque jamais sa maîtrise de la stratégie militaire ; quand on le récompense, il place ses médailles dans une boîte en carton. Les opérations de ces derniers jours ont causé des dégâts, on compte de nombreux blessés et des morts. Les lois de la guerre. Derrière son bureau, éclairé par le plafonnier qui jette des ombres sur sa page, il consigne tout avec détachement. Plus tard il ne refoulera pas ses larmes en évoquant certains faits d’armes dont on ne saura jamais rien… Pour l’heure, il ne souhaite qu’une chose, rejoindre ses copains et « ses hommes ».

Quelques jours plus tard, dans un courrier de quatre pages, il réalise que ses confidences inquiètent sa mère. Il minimise le danger : « tu t’imagines qu’à chaque pas je suis prêt à tomber sous les balles. C’est une grave erreur vois-tu car on se déplace encore assez librement, s’il y a des endroits où l’on se fait un peu accrocher, ce n’est pas partout, et il faut bien se faire une idée, c’est que l’on y reste si l’on doit y rester… » Il cachète l’enveloppe et s’apprête à partir. Une photo l’accompagne dans ses manœuvres, celle d’une jeune femme asiatique, à la coiffure relevée sur le devant en un rouleau lisse, aux boucles d’oreilles et au collier de perles. Elle pose de trois-quarts sans regarder l’objectif. Difficile de lui donner un âge, elle paraît si jeune. Il a dû aimer ses yeux en amande, sa bouche pulpeuse, un tantinet boudeuse, son nez long.

Le 4 novembre 1951, il écrit encore. Il a besoin d’argent à prendre sur sa délégation du mois précédent pour acheter une moto. Son vélo a disparu, « cela vaut mieux que de perdre la vie. » Mais il n’a confiance en personne et parle de ses tourments, de « quelque chose qui ne tourne pas pour (lui) ». L’émergence d’une paranoïa qui le tourmentera jusqu’à la fin de ses jours. Qu’est-il arrivé, qu’il ne mentionne pas et qui tourne à l’obsession ? « Je ne sais si tu me comprends bien, il me semble qu’il y a quelque chose contre moi, je ne saurais dire quoi, mais je le sens, c’est pourquoi ici je n’ai confiance qu’en moi et mon arme. » Avant de glisser son courrier dans l’enveloppe, il considère une dernière fois cette lettre étrange, à l’écriture dérangée, qui contraste avec celle régulière, aux longs jambages, témoignant de la fluidité de sa pensée. Pour la première fois de sa vie, il s’inquiète de sa santé mentale.

Sur son bureau, il a laissé un porte-cigarettes en argent gravé représentant une scène aux champs, un paysan menant des bœufs dans une rizière, et une photo en noir et blanc au dos de laquelle est écrit de sa main « l’âge de l’insouciance ». On y voit un jeune garçon soufflant dans un brin de paille au milieu de la végétation, à proximité d’une maison au toit de chaume.

Texte : Marlen Sauvage
Photo : ©E. Cliche

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

Je précise que ceci est une fiction car travaillant à la biographie de mon père,  je me suis inspirée d’éléments que je trouve particulièrement romanesques dans ce qu’il a vécu pour écrire ce texte à la suite de la proposition de François Bon. 

les dix-huit secondes d’Artaud

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« Je vous ai écrit ma première carte hier n’ayant pu avant avec tout le trafic qu’il y a eu, mais le principal, c’est que nous sommes tous arrivés à bon port au château où nous sommes logés et dont je vous envoie la photo », ses yeux vont de la petite enveloppe bleue à l’écriture soignée, tamponnée du 1er Régiment d’infanterie, à la carte postale en noir et blanc jointe à la lettre envoyée de Boiscommun, cela lui semble si loin 1944, mais c’est Nibelle (Loiret) qu’indique la légende – Le château de la Guette – un manoir plus qu‘un château, irait-elle jamais là-bas et pour quelle raison se dit-elle aussitôt, sur des traces effacées de toutes façons, le papier rayé jauni craque un peu sous les doigts, à la pliure il devient difficile de déchiffrer les mots à l’encre noire sur lesquels des larmes ont coulé, celles de sa grand-mère, pourtant la lettre n’est pas triste, « on nous a logés dans des chambres, couchés sur des paillasses avec deux couvertures et nous avons installé des planches pour mettre notre paquetage… », elle imagine la fuite de la maison de la rue d’En-bas, les engueulades avec le père, sa signature imitée sur la lettre d’engagement, il n’a pas dix-huit ans, le camion des FFI à vingt mètres, elle s’est rapprochée du poêle où brûle une bûche de cerisier, ça claque et étincelle, la chaleur monte dans son dos, comme l’automne se prête à ces réminiscences, songe-t-elle, alors que la journée s’assombrit et que la vigne ajoute sa note mordorée au paysage dans le cadre de la porte-fenêtre, les gars dans la chambrée s’invectivent, l’un d’eux réclame du savon à la cantonade, il y a des rires et l’on camoufle ses inquiétudes, beaucoup de jeunes gens, aucun ne sachant manier une arme, une immense cheminée réchauffe un peu la salle éclairée de grandes fenêtres ouvrant sur un parc entretenu, les plus malins ont installé leur paillasse tout près, elle ne sait quoi penser de sa tentative de retrouver ce passé qui ne lui appartient pas, ou si peu, elle cherche le rendez-vous caché dans la boîte qui contient lettres et photos au pied de son fauteuil, le chat vient se pelotonner sur ses cuisses et elle écarte le bras pour continuer sa lecture « tout le monde s’organise et cela marche bien. Donnez le bonjour à toute la famille ainsi qu’à mes camarades », la même fin toujours à toutes ses lettres, et l’énigme toujours de ce personnage.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

 

dans le métro ce matin

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Cet homme longiligne sur le bord de la route, casquette sur la tête, lunettes de soleil, la bouche en cul de poule, serré contre le mur d’une maison, entre mur et route, trois tréteaux dans la main gauche et un sac dans la droite. La lumière de l’après-midi dans l’œil, tétanisé, face aux voitures qui abordent le virage, et la chaleur par-dessus.

Celui-ci devant la porte du supermarché, maigre, le visage buriné et scarifié, qui se lève à mon approche et me demande – quelques abricots si vous pouviez m’acheter quelques abricots j’adore ça – et se rassied sans attendre de réponse, mais les yeux levés vers moi, des yeux sombres, avec une lueur dans le fond, où brûle l’espoir d’un fruit.

Bar du duty free. Aéroport de Marseille. Il se dirige vers la porte 10. Coup d’œil sur le baby-foot sur sa droite. D’un coup d’épaule il jette son sac à dos par terre, redresse la table pour que glisse la boule, s’empare de deux tiges, hèle un compagnon qui le suit et l’entraîne dans un match de quelques minutes, concentré. Perd dans un éclat de rire.

 

Texte et photo : Marlen Sauvage
(photo Aéroport de Roissy, 2017)

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

Onze fois trois trente-trois

 

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Elle ne fréquentera plus les salles de danse contemporaine. Elle abandonne sa vie pour épouser un maçon aveugle rencontré dans un asile psychiatrique. La dernière fois qu’on a entendu parler d’elle, ils jetaient des appareils électriques par la fenêtre.

A son arrivée dans le village, plus grand monde pour le reconnaître, le vieil épicier pourtant, oui. « Vingt ans que tu as disparu, et de ta vie, plus rien que sept tombes et la maison… » Tous, morts de mort violente… et lui qui revient de l’enfer.

Elle marche le long des petites routes de la vallée, fuyant les regards. Un jour elle portait un pansement sur son œil gauche, elle n’a pas trente ans. On dit qu’elle erre à la recherche de celui qu’elle a aimé, qu’elle s’introduit dans les maisons en l’absence de leurs occupants.

Personne ne le croira : douze femmes pour un seul homme, douze ! L’espérance chevillée au cœur ; il n’ira pas jusqu’à treize ; toutes épousées ou c’est tout comme. Il aimerait que celle-ci partage sa passion pour les astres mais comment s’assurer de sa fidélité ?

Elle se souvient de la nouvelle apprise à la radio, comment l’oublier ? L’accident d’avion, leur anniversaire de mariage fêté en Egypte, leurs mains qu’elle imagine l’une dans l’autre avant le crash. Il y a la maison, cet arrêt sur image, leur intimité, deux personnes inconnues.

Il se remémore l’entretien avec la psycho-généalogiste. Il déjouera la malédiction qui veut que tous les aînés de la famille meurent à trente-sept ans. Il contemple les pièces de son nouvel appartement, il écrira, un an à passer là, reclus, dans cette capitale européenne.

Il arpente les berges du lac, scrute l’eau verte, tente d’imaginer le village qui se dressait là avant le barrage. Sa retraite, il la passera à enquêter sur la série de « suicides » inexpliqués au cours de ces dix années… noyades. Un jour on retrouve ses chaussures sur la berge.

Sur son lit de mort, Eve avoue à son mari l’existence d’un amant de trente ans. Organisatrice d’événements, toujours aux quatre coins du monde. Elle tient maintenant des propos incohérents, son regard est vitreux, qu’a-t-elle inventé pour le torturer encore ?

Période caniculaire, les trois policiers le maintiennent contre la voiture, ils essuient la sueur sur leur front presque en même temps. L’homme s’échappe dans l’embouteillage monstre. De quoi l’accuse-t-on ? Un migrant de plus, un tueur en puissance, un étudiant en histoire.

Emeline, quatre-vingt-dix ans, n’en croit pas  ses yeux. L’histoire de sa vie racontée là, par une jeune écrivaine dont elle ignore tout, c’est dans le journal, rubrique Culture. Elle note son nom ; elle l’invitera chez elle pour en savoir davantage sur sa propre vie.

Un ancien chef d’entreprise à la retraite rêve de fabriquer le meilleur pain du monde. Il sillonne la terre en quête de recettes, se fait construire un four professionnel à faire pâlir les boulangers de sa région. Il finit par s’enfermer dans son laboratoire blanc, carrelé, lumineux.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. A partir du Journal d’Edouard Levé. Tout est ici.

 

Ateliers de campagne (5)

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Ils arrivent au compte-goutte, un seul homme pour six femmes, et s’installent bruyamment dans la pièce aux murs égayés de fresques colorées. Les chaises grincent sur le carrelage. Les « bonjour » résonnent. Ce matin le soleil fuse dans la salle d’activités aux larges portes-fenêtres réservée aux résidents de cette maison de retraite dans les gorges du Tarn. Mais pour satisfaire tout le monde, il faudra finalement baisser les stores ! Une dame entre dans son fauteuil roulant, poussée par une aide-soignante. La porte enfin se referme, je reste seule avec le groupe de personnes, âgées de 62 à 95 ans, un tableau de papier derrière moi et quelques feutres de couleur, l’enfance à visiter.

Ma venue a été préparée, tout le monde est là pour son plaisir, m’a-t-on affirmé, par envie de découvrir l’atelier d’écriture, sur un thème proposé par les encadrants de l’établissement. Je me présente brièvement et donne le ton de ma pratique : de l’écriture, certainement, mais surtout de la parole, des échanges, de la remémoration en commun de souvenirs au plus près de la réalité, mais le sait-on jamais ?, de la convivialité, un bon moment à passer ensemble chaque semaine pendant près de deux mois.

Durant le premier tour de table, les uns et les autres égrènent leur prénom, leur nom, certains me donnent leur âge. J’en profite pour leur demander comment ils souhaitent être appelés : la plupart m’indiquent leur prénom seul. D’autres précisent aussi leur origine et Pierrette, au fort accent du sud, m’assure qu’elle n’est pas du tout « d’ici » mais… du village voisin ! Brève discussion sur les gens nés quelque part. Le monsieur malicieux fredonne la chanson de Brassens.

Louise, une grande dame blonde, élancée, coquette, ancienne professeure de latin et de grec, souffre de la maladie d’Alzheimer. « C’est le début », précise-t-elle, et ce dont elle souffre surtout pour l’instant, je le comprends et elle le verbalise, c’est ce qu’elle redoute : la lente dégradation, l’image qu’elle donnera d’elle. Sa voix douce tremble un peu. J’apprends son âge : 72 ans. Elle s’inquiète déjà, avant de commencer l’atelier, de ne pas retrouver tous les souvenirs qu’elle souhaiterait. Je la rassure, le groupe nous portera, et je lui propose, à l’écoute des uns et des autres, de noter un mot, un chiffre, évocateur ici ou là pour laisser surgir le souvenir le cas échéant. Il s’avère que pendant les dix ateliers, Louise n’aura pas plus de difficulté que les autres personnes non diagnostiquées Alzheimer pour raconter son enfance, l’école, les fêtes traditionnelles, la fratrie, la vie à la maison, à la ville ou à la campagne, etc. Mais là où d’autres pestent comme nous le faisons tous quand un nom ou un mot nous manque, Louise perdait pied, me regardait en affirmant « vous voyez, je ne sais pas ». Je m’interrogeai sur les dégâts d’un diagnostic posé trop tôt… selon la capacité de la personne à encaisser le coup… Seule ici dans une maison de retraite, sans le réconfort d’un proche – car elle se disait « exilée » – je voyais se profiler une dépression plus invalidante pour Louise dans l’immédiat que ladite maladie.

Durant cette période, je lis Le Crépuscule de la raison, de Jean Maisondieu, passionnant, bouleversant. Loin de prôner le discours officiel qui attribue seulement une cause organique à la maladie, le médecin rappelle l’importance de l’environnement familial et social, dans une maladie très liée aussi à notre peur de la mort… « Nous déguisons nos pensées comme nous maquillons nos corps, nous nous dupons mutuellement pour sauver les apparences, pour croire et faire croire que nous sommes au-dessus de notre condition de mortels. »

Près de Louise, la plus âgée des personnes du groupe a la mine renfrognée. La voix bourrue, les sourcils froncés, elle ne croise jamais mon regard… A chaque proposition, elle râle ! Elle quittera l’atelier dès la fin de la deuxième rencontre. Quant au seul homme du groupe, en plus de chanter, il bavarde ! Il écrase les autres de ses souvenirs précis, les reprend, connaît tout de la Lozère, insiste pour que chacun trouve le mot juste… Je décide en mon for intérieur de solliciter cet ancien instituteur pour stimuler les personnes qui ont plus de difficulté. Je le félicite de sa faculté à prendre la parole, de son éloquence, de la qualité de ses souvenirs, de son français irréprochable… laissant entendre que ceci n’étant pas le cas de tout le monde, la bienveillance s’impose. Il doit deviner ma démarche car il répond au quart de tour, démarre la recension de ses souvenirs, puis s’arrête l’air de rien et se tourne vers l’une ou l’autre. Vous vous souvenez de ci ou de ça ? Il sera mon complice durant les séances suivantes, dans la discrétion absolue. Quelle gentillesse, quelle subtilité… Et c’est une foison de souvenirs qui remontent à la mémoire sans les chercher absolument. Tout un passé de vie rurale, de brebis à garder, de « pache » durant les foires, d’enfants qui se louent dans des fermes voisines, de chansons oubliées, de métiers anciens, d’expressions familiales, d’odeurs et de sons… Un passé plus ancien parfois que celui des participants redonnant vie à leurs propres pères et mères. Tout cela se termine par un ensemble de textes que je transcris et lis au groupe à chaque atelier suivant pour validation.

J’ai animé des ateliers auprès de vieilles personnes pendant plus de huit ans dans des établissements différents. Cela aura été une joie constante.  J’ai aimé leurs visages fripés, cuits par le soleil et les années, leurs sourires doux, leur voix éteinte ou gouailleuse, leur pudeur, leur malice, leur sagesse, leur érudition souvent… Leur plus grand plaisir était de rencontrer des enfants lors de projets intergénérationnels. Notre joie de vivre se conjuguait, se multipliait, je leur disais que la vieillesse était pleine de ressources et leur racontais l’histoire du Buena Vista Social Club, ils riaient, je repartais avec la pêche ! Durant les rencontres dans l’EHPAD* de ces Ateliers de campagne, je découvrirai avec surprise qu’une dame censée ne pas savoir écrire (paroles de l’encadrement) remplissait consciencieusement ses pages blanches ! Et plus tard, à l’occasion de rendez-vous dans le quartier, j’apercevrai toujours le vieil instituteur assis sur son balcon… Et je l’écouterai de loin me raconter pendant quelques minutes sa solitude loin de ses enfants éparpillés dans la vie…

 

Texte et photo : Marlen Sauvage
Nota : Les prénoms des personnes ont été modifiés.
* Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Dont acte.

Ateliers de campagne (3)

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“La prison, c’est un peu ma famille…” C’est ainsi que démarre l’entretien mené par l’un des détenus avec l’aumônier catholique de la maison d’arrêt de Mende. Et c’est l’aumônier qui parle ! Tous les jeudis après-midi depuis neuf ans, il ouvre l’aumônerie à un groupe de six ou huit, ou à des détenus seuls, en entretien individuel. La pièce ouvre sur une grande fenêtre… à barreaux, mais elle est lumineuse et les détenus s’y sentent bien. C’est ici que j’anime les ateliers d’écriture et que depuis quelques semaines, nous pratiquons l’écriture journalistique. Aujourd’hui, chacun relit son article, destiné au journal bimestriel que nous avons créé et auquel a été donné le titre de Celluloïd. La production poétique et romanesque des participants trouve sa place parmi les sujets concernant la vie de la prison, l’actualité, un dossier thématique, les recettes de cuisine… Je suis fière de ce travail avec eux… Car même les plus réfractaires à l’écriture pour des raisons toutes respectables, les plus hostiles au métier de journaliste, ont joué le jeu de la conférence de rédaction, du choix des sujets, de la répartition des rôles, pendant plusieurs ateliers. Je les ai vus prendre plaisir à préparer les entretiens, à rédiger les brèves, à agencer leur papier pour qu’il reflète une information objective, sans se perdre dans des considérations qui n’avaient pas leur place à cet endroit-là. Le journal se fabrique en équipe avec trois autres intervenants dans leurs ateliers respectifs, un illustrateur et une maquettiste, ainsi qu’un professeur des écoles. La direction de la prison et le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) jouent le rôle de garants de la ligne éditoriale. Mais nous ne dépassons jamais les limites, bien que ce ne soit pas l’envie qui manque parfois aux détenus… L’atelier d’écriture est ici plus qu’ailleurs un atelier de parole : je les écoute chaque semaine pendant un quart d’heure avant de démarrer les propositions d’écriture. Nous alternons ainsi la parole, l’écriture journalistique et l’écriture romanesque… L’expérience du journal ne durera que quelques mois, faute de moyens.

Je franchirai les portes de métal durant trois ans chaque semaine, ne sachant jamais à l’avance qui serait là des détenus inscrits, accueillant d’une semaine sur l’autre un ou plusieurs nouveaux venus à intégrer dans l’atelier. Ce mardi, c’est jour faste : le groupe autour de la table rassemble une dizaine d’hommes. Parmi eux, un jeune inconnu de 28 ans, incarcéré pour 18 mois (c’est lui qui le raconte car je ne pose jamais aucune question quant à leur présence ici). Après les présentations et l’accueil, il refuse d’écrire à partir d’une suggestion ayant recours à la mémoire de l’enfance : trop de souvenirs difficiles. Il l’exprime avec violence, une violence qui transparaît dans le ton de sa voix, dans sa gestuelle alors que je viens de préciser que personne n’est obligé d’écrire. Je perçois toute sa frustration. Il ajoute alors pour préciser (mais je sens percer comme une menace) qu’il est d’un caractère violent. Je reste de marbre. Les autres ne bronchent pas non plus, ils m’observent. Dix paires d’yeux me fixent alors que je fixe le jeune assis en face de moi, face à la fenêtre. J’attends la suite ! Je suis à contre-jour pour lui. Ce qui me traverse l’esprit, c’est qu’il puisse mal interpréter les expressions de mon visage. Je me demande aussi très vite pourquoi il assiste aux ateliers. Pour bénéficier d’une réduction de son temps d’emprisonnement ?  Le jeune homme parle toujours, il s’énerve, je lui rappelle qu’il a le choix d’écrire ce qu’il veut en réponse ou non à la proposition et même de ne pas écrire du tout. Peut-être préfère-t-il retourner dans sa cellule ? Je peux appeler le surveillant qui le raccompagnera. Non. Il choisit de rester… « pour voir ». Après son intervention, chacun s’est penché sur son cahier, dans le calme. Et après un temps d’observation je le surprends à écrire lui aussi. Quand vient son tour de lire son texte, c’est une suite de questions qui toutes portent en creux leur réponse. Les regards fusent vers lui, dans une attention soutenue à ce qui vient de s’exprimer. Il finit par confier que se souvenant de la promesse de sa mère de ne jamais venir le voir en prison (il avait douze ans à l’époque !), il a refusé de l’accueillir lorsqu’elle s’est présentée durant la semaine précédente. Autour de la table, tout le monde semble comprendre son malaise, sa souffrance, son chagrin. Il y a des visages qui acquiescent, d’autres qui plongent vers leur feuille, mais l’émotion est palpable. Je n’ai pas grand chose d’autre à dire à ce moment-là que le remercier de partager son désarroi aussi simplement et d’avoir réussi à l’écrire par un long questionnement. J’ajoute que tout cela reste entre nous. Jusqu’à la fin de notre discussion, le groupe s’est montré attentif et personne n’est intervenu. Au cours de l’atelier, le jeune écrit la proposition suivante sans discuter…

Je vivrai durant ces trois ans de nombreuses situations comme celle-ci. Une fois seulement je serai aux prises avec un homme réellement violent que des détenus maintiendront spontanément en place. Ici plus qu’ailleurs, l’atelier requiert une attention aiguë aux moindres gestes du groupe, aux expressions de visage, au ton de la voix, et une écoute entre les lignes, souvent, de ce qui s’écrit dans une grande sincérité… Il est 11h30. Je repars comme à chaque fois secouée après cette heure et demie derrière les barreaux. Une fois la porte de l’aumônerie ouverte par le surveillant de service ce matin-là dans un bruit de clé qui ne s’oublie pas, une fois les nombreuses autres portes activées à distance passées dans un grincement métallique, et le portique de contrôle, et la dernière, immense, qui ouvre sur la liberté, j’expire toute ma tension. Je redescends vers le centre-ville – la prison est située sur les hauteurs – puis je roule vers Marvejols, à une vingtaine de minutes de là, pour l’atelier de l’après-midi prévu à l’école de travail éducatif et social.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Photo : Le causse entre Florac et Mende à la tombée du soir)