Arles 2022 (suite)

Après-midi du deuxième jour. Au Monoprix d’Arles, ce sont souvent de belles expos remuantes… Avec Chants du ciel, La photographie, le nuage et le cloud, c’est un film instructif de Louis Henderson (né en 1983) sur la réalité des dessous du recyclage au Ghana. Le mythe du cloud « propre » en prend un coup ! Les vidéos proviennent d’archives du projet Colonial Film (http://www.colonialfilm.org.uk), des résultats de recherche sur Google, des représentations 3D de mines et des extraits de critique adressées à l’industrie informatique. On y voit aussi de jeunes travailleurs que le photographe a filmés à Accra parmi des montagnes de déchets électroniques et des nuages de fumée provenant de la combustion de plastique. De quoi nourrir encore et toujours la réflexion sur le monde que nous avons fabriqué et qui nous mène où nous ne savons point aller, pour paraphraser Paul Valéry…

Autre regard : celui de Trevor Paglen (né en 1974). Comment les technologies numériques façonnent-elles aujourd’hui la vie des gens ? C’est la question qu’il se pose avec sa série Cloud, images du ciel générées par des algorithmes de logiciels d’intelligence artificielle, laquelle peine à reconnaître « les phénomènes ambigus, sans contours, couleurs ou formes définis » que sont les nuages…

Je ne sais plus à qui attribuer mes images dont les couleurs de surcroît ne restituent pas ce qui était exposé !

Toujours à Monoprix, Emerger… Prix découverte Louis Roederer. Il n’y avait pas de thématique cette année, mais tous les jeunes talents exposés sont partis de l’intime… Ce que j’ai préféré : Rahim Fortune et Seif Kousmate.

Rahim Fortune (né en 1994 à Austin, Etats-Unis) avec Je ne supporte pas de te voir pleurer, qui raconte son séjour auprès de son père mourant, dans les débuts de la pandémie et des soulèvements liés à la mise à mort de George Floyd. Son travail se résume très bien dans cette phrase extraite de sa présentation « (…) le jeune photographe puise dans le courage de la vulnérabilité pour produire une œuvre tout en proximité et en intimité. »

Seif Kousmate (né en 1988 à Essaouira, Maroc) avec Waha (Oasis) où cet ancien ingénieur dans le génie civil, photographe amateur, raconte en images la surexploitation des oasis, dévastées par la sécheresse. Ses images travaillées à l’acide matérialisent la dégradation des paysages. C’est triste et beau à la fois.

MS

Une vie en éclats (23) 1949

Je poursuis la collecte d’informations à partir des sources à ma disposition : tes états de service de l’armée, tes courriers, tes photos, les réponses des unes et des autres à mes questions… Je n’ai pas arrêté la forme de ce récit. Je me contente de mettre en place les éléments de manière chronologique. Contactée par le président de L’amicale du 8e zouaves, je lui ai confié quelques photos et données te concernant ; j’avais puisé aussi dans le blog de cette amicale, tout à fait au hasard de mes recherches sur internet, des précisions sur ton bataillon au Maroc. Et ce monsieur me confirme la dissolution du 8e régiment de zouaves le 31 janvier 1949*.

Tu es donc affecté provisoirement au 1er régiment de tirailleurs marocains (RTM) dès le 1er février. Provisoirement car tu n’es pas un militaire de carrière à proprement parler. Enfin, il me semble que c’est la raison pour laquelle on te retrouve ici et là. Tu t’es engagé, tu te rengages au cours des 18 années qui suivront ton incorporation en 1944, à dix-huit ans… Parmi le peu de souvenirs échangés concernant ta présence au Maroc, j’ai retenu que tu classais ce pays parmi les plus beaux que tu avais connus, avec la Thaïlande. Peu de temps avant ta mort, nous t’avions envoyé un « beau livre » sur le Maroc où nous projetions de vous emmener toi et maman. Il est arrivé après ton décès, alors que nous passions quelques jours dans la famille. Du Maroc aussi, la recette de couscous que tu m’as détaillée sur deux pages recto-verso d’un bloc Rhodia (à ta mort, nous avons trouvé des cartons de fournitures de bureau, tu accumulais les stylos, les blocs, les crayons, le papier carbone, mon Dieu, que tout ce passé semble lointain !).

Parmi tes courriers de l’année 1949, une suite de lettre, sur un papier à en tête du 1er bataillon de marche du 4e tirailleurs marocains. Tu y parles de « radio et de phono », de musique classique, « celle de Wagner, Berlioz, Beethoven et Strauss ce qui nous changera un peu les idées… » Tu ajoutes « alors ! la vie est belle ». Toujours ton côté positif ! J’ai regardé ces dernières semaines le documentaire de Patrick Rotman et Bertrand Tavernier, La Guerre sans nom, réalisé à partir d’entretiens menés auprès d’appelés de la guerre d’Algérie. On y raconte qu’en dehors des opérations, c’était l’ennui qui prédominait… les parties de cartes, l’écoute de musique (classique ou non) remplissait les vides de l’existence. J’imagine que la vie de soldats, appelés ou militaires d’active, quelque soit le lieu ou l’époque, connaît les mêmes affres, les mêmes remèdes.

Tu évoques une permission « de longue durée », où tu viendras manger le « gras de bœuf » chez Coucou et son mari. Je comprends qu’il s’agit de la fin d’une longue lettre à ta mère, tu la termines à 4 h du matin, il fait très chaud, dis-tu, en ajoutant en PS que tu n’as pas eu ta « section de partisans. Je suis toujours à la CB ». Abscons pour moi… Jusqu’à cette précision du président de l’amicale mentionnée plus haut, la CCB était la compagnie de commandement. Mais je ne sais qui est Coucou…

MS

Une vie en éclats (19)

Marlen Sauvage, archives personnelles. A droite, sur la photo, en tenue de zouave, donc au Maroc…

Au 1er décembre 1948, tu te trouves à Ouezzane (Maroc) depuis le 17 novembre. « Ouezzane est une petite ville qui peut compter environ trente mille habitants dont une centaine de Français, expliques-tu, comme vous voyez c’est peu. C’est un peu plus agréable que El Hajeb, mais bien moins sain. C’est la région du paludisme… » Tu  n’as jamais souffert de cette maladie… autant que je sache. A 200 m d’altitude au lieu de 1300, il fait aussi beaucoup plus chaud. 

Ici, tu occupes un poste de vaguemestre, « bien différent cependant de celui de El Hajeb où il était un peu moins compliqué, mais je m’en sors bien quand même. » Tu m’avais parlé de ce premier travail de facteur finalement, où tu assurais le service postal de toute la garnison, dans un camp immense précisais-tu en énumérant les services à desservir : Génie, Subsistances, Economat, Transmissions etc. Tout à pied ! soit 15 à 20 kilomètres. 

Une de tes sœurs travaille à l’émaillage (Jacqueline)… On comprend que dans le précédent courrier que tu as reçu de tes parents, ta mère n’avait pas écrit… Tu insistes « et maman, je pense quelle va bien aussi, je serais très content si elle pouvait mettre un petit mot dans votre prochaine lettre. »… En fait dans cette lettre, tu t’adresses à ton père : « j’ai pris connaissance de l’annonce que tu m’as fait parvenir et qui semble intéressante pour toi puisque tu es quand même spécialisé dans plusieurs branches et qu’on demande un outilleur » [voir « Une vie en éclats » (18)]. Il semble que ton père te faisait confiance pour le renseigner, voire l’aider éventuellement, ce que tu ne peux faire de là où tu te trouves, puisqu’il s’agit d’une annonce à Strasbourg, précises-tu encore… En revanche, ce père ne laissait pas de place à ta mère dans une lettre que tu devais pourtant attendre… Je me demande si ton père ne te jalousait pas, sachant la place que tu occupais dans le cœur de ta mère, ou plutôt s’il ne jalousait pas ta mère.

Et je me demande bien, regardant cette photo, comment peut bien tenir ce calot…

MS

NB : La raison de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats (13), 1947

Marlen Sauvage, archives personnelles – 8e régiment de zouaves, El Hajeb. Le deuxième dans le rang…

Aucune lettre, donc ainsi que je le vérifie, le vide total pour cette année 1946.

1947 – Maroc

« Il ne faut pas vois-tu envier les disparus car la vie n’est déjà pas trop longue et bien que l’on se demande parfois pourquoi on est sur terre, elle mérite quand même d’être vécue, si triste soit-elle. » Tu as vingt-et-un ans, tu encourages ta mère à croire à des jours meilleurs, je ne lis pas d’optimisme ici, plutôt un certain fatalisme et le goût de vivre le présent. Carpe diem, c’aurait pu être ton mot d’ordre, en tout cas à ce moment-là de ta vie. Depuis trois ans, sans doute, tu avais expérimenté suffisamment de situations difficiles, de pertes, de chagrins, conjugués à la souffrance de souvenirs d’enfant, pour savoir profiter de chaque parcelle de bonheur et le débusquer dans les plus fragiles instants. Jamais nous n’avons discuté de cela précisément tous les deux, pourtant ce n’était pas faute de parler ensemble à mon retour de l’internat chaque week-end. C’est plus tard, au détour de quelques anecdotes, et à cause d’événements plus ou moins heureux, que tu laissas percer que la vie valait le coup d’être vécue.
Je relis les deux lettres de l’année 1947 qui me sont parvenues, datées du 22 octobre et du 28 novembre. Ton écriture a changé. Plus assurée, penchée légèrement sur la droite, c’est celle que j’ai toujours connue, celle que tu as gardée toute ta vie. Celle que j’ai tenté d’imiter sans succès, parce que j’étais trop brouillonne. Mais je vois une parenté entre nos deux écritures, d’ailleurs toi seul savais me relire. Celle d’octobre est adressée à ta mère, à Bohain, 21, rue Olivier Deguise. Elle est postée de El Hajeb, au Maroc. Tu es sergent, tu l’as mentionné dans le coin gauche de l’enveloppe, avec ton adresse. Tu y regrettes de ne pas avoir pu assister au mariage de l’une de tes sœurs, tu plains ta mère des frais que cette noce a occasionnés, tu lui enverras des sous pour un cadeau « utile au ménage » qu’elle offrira aux jeunes mariés de ta part, tu la conseilles pour l’achat d’un meuble proposé par un voisin… tu lui proposes ton aide bien sûr comme toujours, par un mandat. La deuxième lettre, datée du 28 novembre est postée elle aussi de El Hajeb. On imagine que le courrier prend son temps… ta mère s’inquiète de rester sans nouvelles alors que tu écris, tu envoies des photos, et vos lettres sans doute ne font que se croiser. Tu es dans le souci de ne pas savoir vraiment ce qui se passe en France : « est-ce que vous êtes aussi en grève ? et le ravitaillement comment va-t-il ? ».

MS