on ne pense pas assez aux escaliers 

marlen-sauvage-marseille

Elle ne les grimpait plus quatre à quatre, les quatre-vingt-quatre marches du 214, chemin de l’Oriol, d’ailleurs c’était un abus de langage car deux à deux avait toujours mieux convenu à sa démarche esthétique qui jamais ne se déhanchait mais offrait au regard du suiveur une silhouette dansante sur une paire de jambes aux mollets galbés par l’exercice quotidien, et si elle ne les grimpait plus aussi vivement ces quatre-vingt-quatre marches, au moins, les gravissait-elle sans béquille d’aucune sorte, pensait-elle en ce moment précis où elle posait le pied sur la première (une canne ! quelle injure lui avait-on faite avec ce cadeau saugrenu qui la reléguait au rang des vieilles personnes, ce qu’elle se refusait à être malgré les années qui avaient fripé sa peau hâlée, amaigri son corps mince, taché ses mains menues, et depuis le temps, soixante ans, qu’elle atteignait les hauteurs de Marseille – « le septième ciel compte quatre-vingt-quatre marches », lui murmurait dans leur jeunesse son mari, aujourd’hui mort et enterré, et elle sourit sans nostalgie à cette évocation, d’un sourire qui plissait les rides de ses yeux –) et, jetant un regard sur la boîte à lettres au niveau de la troisième marche, à droite, et n’y voyant rien, « pas de nouvelles, bonnes nouvelles », dit-elle de son accent chantant ; et poursuivit son ascension la tête en l’air vers les bougainvillées couvrant le mur de béton, toujours émerveillée par la couleur violette de leurs bractées d’où émergeait le cœur blanc étincelant de leurs fleurs minuscules qui lui rappelaient sa parure de jeune mariée ; et comme le cabas qu’elle tenait en bandoulière menaçait de verser, elle suspendit son pas, au tiers de la grimpette pour en redresser la bretelle et se reposer un peu sans en avoir l’air, croisa le voisin quinquagénaire dont la maison se tenait à mi-hauteur, qui descendait d’un pas rapide, mais elle le salua d’un bonjour clair et nullement essoufflé, reprit même sa montée en chantonnant le cours de ses pensées : la visite prévue dans l’après-midi d’un ancien élève pour lequel justement elle était descendue dans le quartier faire quelques achats de fruits et de boisson, se félicitant de n’être pas oubliée de ces jeunes hommes et jeunes filles qu’elle avait accueillis dans l’école qu’elle dirigeait, voire dans sa classe, et qui lui vouaient le même respect et la même attention qu’autrefois ; c’était sa fierté, reconnaissait-elle volontiers, d’avoir éduqué à elle seule plus d’enfants que la plus prolifique des mères ; elle avait pris sa retraite à soixante-cinq ans, il y aurait vingt ans bientôt, soupira-t-elle en regardant maintenant la Méditerranée face à elle, perchée sur la quatre-vingt-quatrième marche, comme elle le faisait systématiquement avant de tourner la clé dans la serrure de sa porte d’entrée.

Marlen Sauvage
Cinquième atelier d’écriture mené par François Bon, hiver 2016.

Photo : M. Sauvage, Marseille, 2011

C’est flou !

Marc-Guerra-DPDF42

Et je me rends à l’évidence… Ce flou artistique, que cache-t-il ? A moins qu’il ne révèle ?

Ce qu’on ne veut pas voir, ce qu’on a envie de tenir dans l’ombre de la pensée : le désamour, la fatigue de l’autre, cet entre-deux entretenu depuis si longtemps par confort, lâcheté, peut-être aussi par tendresse. Le flou des sentiments… qui s’évanouit quand d’autres sentiments se pressent, envahissent, débordent…

Je me suis demandé tant de fois s’il fallait s’accommoder du flou quand on est comme moi partisane de la transparence. S’accommoder, se tenir en retrait, s’effacer. J’ai tenté. Pour laisser le flou gangrener toutes mes images, mes sensations, mes désirs, pour devenir floue moi-même.

En mon for intérieur, en courant devant la mosaïque de poissons au musée du Bardo de Tunis, je m’imaginais passer d’un bord à l’autre de la Méditerranée, dans des allers-retours incessants, qui me conduiraient de Marseille à Tunis, de Tunis à Marseille… D’un bord à l’autre. Aux contours nets. Dans la vie, le mouvement, la poésie.

« Or, le flou, c’est ce qu’il y a de mieux dans la photo. Le flou, c’est la vie. Le flou, c’est le mouvement. Le flou, c’est la poésie. »
Alain Rémond, « Il est fou, ce flou ! » in Marianne du 6 au 12 octobre 2007.

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠42

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Le carnet rouge à spirale [≠ 1]

Marseille, le 22 mai 2010
Jour anniversaire de J.
Ce matin.
Sur le marché de la place des Capucines, le monsieur maghrébin à la toque noire soupesait chacune des pommes de terre qu’il allait acheter avant de les glisser dans son sac plastique orange.

Hier.
A l’Alcazar, Lorenzo Mattoti, prince de la couleur, m’a redonné le goût de dessiner et de colorier.

Dans le quartier des antiquaires, le tenancier de la librairie de vieux livres nous a tenu la jambe ce qui nous a fait fuir…

Une dame âgée, toute tordue et bossue, assise à la terrasse d’un café, colle son visage sur son visage pour parvenir à le déchiffrer. Du coup, je trouve que j’ai une très bonne vue.
[Souvenir très clair encore de cette femme penchée sur la table ronde qui telle un miroir lui renvoyait son image.]

Mardi 8 juin (à la PP)
Après les funérailles de P. dont nous parlons depuis des heures… (…)
« La vie avec toi me suffit me dit M. Mais je crois qu’il faut exposer sa vie intime en plus de la vivre, et s’impliquer dans des actions, dans du lien social. » Le modèle de P., homme de lien par excellence.

Elle met sa voiture en route et démarre en trombe. Un long coup de klaxon l’arrête. Une femme s’élance et ramasse le pot d’herbes de Provence tombé du toit, sur lequel résiste encore un verre de moutarde. D’abord surprise, la conductrice rit maintenant.

Le 21 juin, à Mende
C’est une théière émaillée blanche et bleu de Prusse. Une légère couronne bleue en bas du chapeau pointu, la même qui borde le haut du corps de la théière. Seul le bec est pansu, la robe est plate, ne bombe pas le torse.

Quand les idées se percutent, se compressent, se compriment, et, sorties de leur enveloppe de pensée, ne riment plus à rien. En quittant le café, un client dit à la serveuse « Y aura pas de fête de la musique cette année à Mende », et perdue dans mon souvenir pour P., je comprends que tout Mende est triste et ne peut rien fêter ce soir.

Il y a un an déjà, je me retrouvais seule dans un hôtel-restau le jour de la fête de la musique. Et c’est atroce ! L’an dernier, à St-Chély pour un PSC1.

[PSC1 : un brevet de secouriste que l’on réclame (aussi) aux animateurs de randonnées. La fête de la musique dans cet hôtel de Mende tenait du suicide auditif.]

Licence Creative Commons

Un petit Moleskine tout noir [≠6]

Un rêve
Nous sommes avec deux autres personnes (S et J ?), M et moi, en vacances. Nous poussons la porte d’un appartement en haut d’un immeuble, cherchant un endroit où nous poser, la porte est ouverte, nous entrons. Nous commençons à déjeuner, sortant notre repas du sac, au milieu du désordre ambiant. Des fringues sur le dos des chaises, une robe d’été bleue, une petite culotte, etc. Quand j’aperçois une main poussant la porte d’entrée, et réalise trop tard au bruit que j’entends que l’on est en train de nous enfermer à clé dans l’appartement.

« On ne se touche pas assez dans la société d’aujourd’hui », [disait un copain un soir de fête. Je crois qu’il a raison.]

[Suit l’adresse d’un homme dans une rue de Marseille qui nous avait demandé de lui envoyer la photo que nous venions de faire de son magasin de tapissier.]

Erreurs de lecture [cela m’arrive souvent, quand j’ai un carnet sous la main, je les note en me disant que j’en ferai un jour quelque chose…]

« Tourments de violons » pour « Tournent les violons » (de JJ Goldman) [dans un magasin de disques, j’imagine]
« Caille désolée » pour « Caille désossée » dans un menu de restau, dans une rue de Marseille
Et en lisant vite, sur un panneau très en hauteur
« Cours d’anglais de russe informatique attrape-nigaud », au lieu de rattrapage scolaire !

[Je crois que c’est après ça que je me suis décidée à porter des lunettes.]

Le 5.12. 2004 à Marseille.

Licence Creative Commons