Construire une ville… – Anticipation

Kasbah Kef

EST

La route de la mer. A sept heures le glacier de la rue a relevé son store. Assis sur le seuil, le propriétaire observe d’un air maussade les vacanciers de l’immeuble voisin qui partent se baigner, femmes en maillot de bain, aux paréos noués à la taille, couples mixtes main dans la main. Ce petit monde chahute et rit, se bouscule sur les larges trottoirs où aucun café n’est plus autorisé à installer une table. L’ancien hôpital de l’avenue Ibn Sibna converti maintenant en résidence d’été lui fournit son lot de clients… il propose les meilleures glaces du quartier ! Sur le chemin de la mer, un jardin arboré accueille les estivants ; les restaurants succèdent aux pizzerias, aux pâtisseries. Au rond-point, on traverse l’avenue El Karraya pour atteindre la corniche qui surplombe la plage. De grands escaliers blancs fraîchement repeints mènent tout droit au sable fin vanté par les prospectus. Dans la mer, claire et bleue, plus aucun vieux pêcheur ne termine ses ablutions à l’ombre d’un rocher creux. La petite anse où le groupe vient se baigner en jouxte une autre, beaucoup plus profonde, réservée aux grands hôtels qui accueillent de nombreux visiteurs. Au large, le rocher Mida Seghira trône dans les flots bleus : plus aucun plongeon n’est autorisé et le moindre contrevenant pris sur le fait est verbalisé illico presto. Durant la période estivale, la zone touristique entièrement balisée relègue les habitants non riverains à l’extérieur de ses limites.

NORD

Vers le nord, la mer, la ville est une presqu’île ; ce fut d’ailleurs son nom, Ruspina, un nom phénicien, vieux de deux mille quatre cents ans ; mais avant la grève, on trouve le ribat de pierre blonde, avec sa tour vigie où flotte le drapeau rouge et blanc, ses bastions, ses remparts crénelés ; le plus ancien ribat du Maghreb et le plus important de la côte du Sahel avec celui de Sousse. Pour y parvenir, elle remonte tout droit la rue Mohamed Mhalla vers le centre ville, croise l’avenue du 1er juin 1955, se souvient qu’il y a quelques années, on voyait encore des femmes drapées dans le soyeux safsari régional couleur crème, tourne à gauche au bâtiment de la municipalité gardé par des militaires, s’enfonce sur une vingtaine de mètres dans l’ombre fraîche des arbres avant de longer sur la droite une série de cafés où de vieux messieurs côtoient de jeunes femmes, des couples, des familles ; à sa gauche, elle laisse le Park Baladia, ses fontaines mordorées à la tombée du soir, et là elle peut admirer la forteresse imposante, sereine, qui domine la mer et les hommes depuis des siècles. Derrière le ribat, le mausolée au parvis somptueux, aux dômes décorés à la feuille d’or, le tombeau du grand homme de la ville, que seuls les touristes osent encore admirer ou critiquer à voix haute. Plus personne ici ne mentionne le nom d’Habib Bourguiba. Partout on s’épie, on se méfie. Puis c’est la marina et ses immeubles blancs et bleus, ses façades à balcons, son port et ses mâts crevant l’azur, ses larges placettes bondées de touristes, ses palmiers aux troncs dénudés, aux toupets en corolle, ses boutiques sous les porches et ses restaurants bars qui ne désemplissent pas, ses réverbères ronds comme des soleils éteints, ses vendeurs de jasmin triés sur le volet. Au nord, c’est l’île Ghedamisi, qu’un investisseur tunisien vient de rénover intégralement, depuis les sentiers ocres dallés jusqu’à la zaouïa en passant par le complexe hôtelier et sportif le plus moderne de la ville ; une île ponctuée de poubelles et de panneaux indiquant le montant de la contravention à qui osera jeter un mégot ou un papier, une île rose sous le soleil couchant ; aux criques réservées aux vacanciers de l’hôtel ; au nord, c’est le golfe d’Hammamet, et puis la Méditerranée vorace que sillonnent des bateaux surchargés d’hommes, de femmes, d’enfants errants, loin du rivage, loin des barbelés, loin des chars militaires.

OUEST

Vous êtes ici. Avenue Mohamed Mhalla où chaque maison, chaque immeuble possède son numéro… Pour aller vers l’ouest vous suivez l’avenue du 1er juin 1955 sur la gauche, qui sépare l’hôpital Fattouma Bourguiba d’une école primaire ; longez un parking, empruntez des trottoirs où plus aucun vendeur ne tente de gagner quelques dinars avec une brocante improvisée ; ici des patients en béquilles hèlent un taxi, des familles attendent leur proche, assis sur les bancs de béton ou debout sous le porche ; au coin droit de l’avenue, un feu passe au rouge et toutes les voitures stoppent dans un coup de frein qui se prolonge ; un boulanger jouxte une boutique de vêtements ; vous franchissez la voie, obliquez vers la gauche où tous les trois mètres, de part et d’autre de la rue, vous trouvez un commerce jusqu’à la halle et son marché aux poissons ; un kiosque à jus de fruits et borj ; un café bondé du matin au soir de vieux messieurs bavards ou alanguis par la chaleur ; et enfin les remparts de la médina qui abritent des constructions basses, quand il y a dix ans encore, des bâtisses collées à la pierre blonde les surplombaient de leurs pignons aveugles, de leurs ferrailles verticales.

SUD

Toujours plus au sud. Vers le soleil qui aveugle, le verbe guttural, la parole facile, les chansons nostalgiques, les familles, la fête, la graine et l’harissa, vers les toits plats et les fils électriques, les cours intérieures, le parfum du jasmin et des roses, vers le froissement des tissus et des djellabas, vers les vallées de montagnes, l’air vivifiant, les oasis, vers les chotts, les oueds, les canyons, les plages, vers les campagnes oubliées où les ânes tirent encore des charrettes de fruits, vers les marabouts comme des seins dans la ville, vers les cimetières blancs, vers les maquis épineux, les figuiers de barbarie, les palmiers-dattiers jaune d’or, vers les crépuscules roses, vers le ventre de la terre, vers les médinas et leurs escaliers, leurs ruelles pavées, vers les boutiques aux devantures bleues, aux faïences mauresques, vers les petites mosquées de brique sans prétention, vers les kasbah, vers les coins de rues ombragés où palabrent de vieux messieurs, vers les kilims et les margoums, vers les drapés aux portes et les tasses de thé sucré, vers les marchands d’amandes, de pistaches, de cacahuètes, vers les trottoirs encombrés de bidons de plastique, de cageots colorés, vers les cafés bondés, vers les églises chrétiennes, vers les basiliques-marchés, vers l’oud et l’envoûtement des musiques soufies, vers les mosquées ostentatoires, dans les pas de saints, de peintres, d’écrivains, de poètes, vers la fierté, l’orgueil, le ressentiment, la duplicité, la corruption aussi, vers l’amertume, le désespoir, vers la mer transparente, turquoise, porte close, mortelle. Vers l’enfance.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Beauté (6)

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« Si la beauté du monde forme un paysage, l’âme d’un être est elle aussi paysage, ce que Verlaine exprime par le vers : « Votre âme est un paysage choisi… » et que l’esthétique chinoise désigne par le terme « sentiment-paysage ». Le paysage de l’âme est fait de nostalgies et de rêves, de frayeurs et d’aspirations, de scènes vécues et de scènes pressenties. »

François Cheng, Cinq méditations sur la beauté.

Photo : ©Marlen Sauvage

Une question pour vous, chers lecteurs : quel serait votre « sentiment-paysage » du moment et quelle photo pour le représenter ? Je publierai vos états d’âme ici… A m’envoyer à lesateliersdudeluge@orange.fr 

CQFD

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La sardine doit son nom à la Sardaigne. On en pêche 38 kilos chaque minute en France.

Une femme se jette à l’eau : combien de minutes faudra-t-il pour… ?

Les populations de sardines sont très fluctuantes. Leur durée de vie est assez brève : moins de dix ans.

Les femmes, elles, battent les records. Au 1er janvier 2014, en France métropolitaine, elles devancent toujours les hommes (30 991 282) avec 32 937 326 représentantes. En 2010, leur espérance de vie augmente de quatre ans en un an : elles tiennent le devant de la scène jusqu’à 84,8 ans.

Les larves des sardines sont très sensibles aux conditions climatiques. De ce fait, les quantités capturées peuvent parfois baisser brutalement, ce qui provoque régulièrement des crises dans le monde de la pêche.

En 2009, moins de quatre nouveaux-nés sur mille (3,7) sont décédés avant leur premier anniversaire. En 2013, en France, le taux de fécondité est de 1,99 enfant par femme contre 2,03 en 2010, année où les naissances avaient atteint un pic. Le recul s’explique par une baisse du nombre de femmes en âge de procréer. On accouche à 30,1 ans (âge moyen). En deçà, on ne pense pas à procréer, voire on s’en défend mordicus (c’est moi qui souligne). 

Le nombre d’individus n’est pas le seul critère à prendre en compte pour une population de poissons, la taille importe, et la diminution de ce paramètre en Méditerranée inquiète pêcheurs comme scientifiques. Le réchauffement climatique est en cause. Or, parmi les poissons pélagiques, la sardine (l’anchois aussi) voit sa taille et son poids diminuer considérablement. Sa taille marchande est de 11 cm (9 cm pour l’anchois).

Chez les femmes, la taille augmente, personne n’a de raison de s’inquiéter sauf les moins de 1,64 m, peut-être, qui est la taille moyenne des femmes en France. D’autant qu’il faut savoir que la taille, de même que la corpulence, joue un rôle important dans le développement de la personnalité des individus. Je parle des femmes, pas des sardines. Trop au-dessus, trop au-dessous de la moyenne, on peut souffrir d’un complexe psychologique.

Il paraît qu’en raison de la baisse de la masse de sardines (pas du nombre) les pêcheurs se reportent sur le merlu, déjà en mauvaise passe.

Constat inverse chez les femmes, la corpulence moyenne augmente quel que soit l’âge et d’autant plus fortement que les générations sont jeunes ! A part les pêcheurs qui se tournent vers le merlu et les hommes qui aiment les rondes, ceux qui continuent à préférer les maigres pourront alors se contenter de sardines, CQFD.

Article réalisé par Pélagie, présente dans l’image.

PS : Pélagie doit son nom à son arrière-grand-père, ardent défenseur de la sardine, marin au long cours.

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠31

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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