Comment se souvenir ?

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« J’aurai passé ma vie à m’interroger sur la fonction du souvenir, qui n’est pas le contraire de l’oubli, plutôt son envers. On ne se souvient pas, on réécrit la mémoire comme on réécrit l’Histoire. Comment se souvenir de la soif ? »

Chris Marker
(Cité dans un article des Inrocks intitulé Chris Marker : Sans soleil, du 15/10/1997)

Photo : Marlen Sauvage

Un récit d’enfance, par Bluette

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Ce qu’il regrettait le plus, c’était d’avoir perdu la force des sensations. En fermant les yeux, bien fort, il pouvait parfois évoquer de l’intérieur la douceur de la mousse agrippée par ses petits doigts d’enfant et les reflets mobiles du soleil sous la voûte du trapu petit pont de pierres. Il se souvenait de cela, de s’être soudain levé dans la barque, au moment où elle franchissait le pont, pour toucher ce vert mœlleux qui pendait paresseusement.

« Impossible, lui disait sa mère, tu avais à peine dix-huit mois ! »

Mais lui, savait. Le temps, il l’avait apprivoisé très tôt, se forçant à en capturer des morceaux, par plaisir de se regarder vivre. A quatre ans, il avait même gravé des lettres au dos de l’imposant bahut familial pour se rappeler que ce moment avait déjà eu lieu lorsqu’il le revivrait.

Le soleil d’alors lui semblait plus chaud, il se prêtait plus volontiers à ses caresses. Lorsqu’il parvenait à pleurer très longtemps et s’endormait sur son chagrin, il goûtait avec plaisir, à son réveil, le sentiment délicieux de satiété que cela lui procurait. C’était comme s’il avait bu toutes ses larmes une par une.

Il se souvenait très précisément de la chaleur de la main de ce mendiant sur sa tête, de sa voix qui lui disait qu’il était un joli petit. Et, par dessus tout, de la sensation brusque et sèche de la main de sa mère tirant la sienne en arrière pour l’obliger à avancer. Il avait marché avec elle, emportant dans ses cheveux, le doux creux fait par cet homme, comme un secret.

La chaleur des énormes gants de son père lors d’une promenade dans la neige et sa peur lorsqu’il passait devant la chambre de ses parents, d’apercevoir, sur le lit sombre, la forme immobile d’un cadavre qui le guettait pour l’emporter.

Sa fièvre même, était plus intense. Quand il tombait malade, elle lui faisait chanter des couplets à tue-tête, affolant sa mère, qui le racontait ensuite aux voisines.

De son enfance, lui reste le regret profond des sensations inédites. Ces premières fois, ces émotions vierges que n’éclabousse aucune convenance.

Et ces odeurs…

Cette odeur de Javel qui le ramène à la mort de Jeanne, l’arrière-grand-mère. Son père était venu le chercher à midi à la maternelle. Il ne devait pas y retourner de la journée puisqu’il s’était passé cette chose grave mais, finalement, papa avait téléphoné pour dire qu’on l’attende, qu’il le ramènerait après déjeuner : il ne voulait pas lui faire rater la piscine. Lui, accroupi par terre près de son père, contemplait les minuscules carreaux beiges du vestibule et sentait monter la chaleur et l’odeur de l’eau chlorée du bassin tout autour de lui.

A l’épreuve du temps, ces petits riens mis bout à bout s’étaient étiolés. Au cours de sa longue vie, il avait si bien rempli son temps de répétitions et de gestes, qu’ils avaient pris toute la place, au détriment des perceptions fortes qui l’avaient construit.

Son enfance en était comme lavée.

Texte : © Bluette

Photo : Marlen Sauvage

Ce texte a été écrit en atelier d’écriture sur une proposition consistant à injecter de la mémoire dans un récit.

Le carnet rouge à spirale [≠ 6]

[Une série de réflexions pendant l’écriture d’un mémoire sur les ateliers d’écriture.]
(…)
Autre chose : dans L’enfant, le prisonnier, repérer quelques réflexions sur les attentes des détenus, pour alimenter le paragraphe [du mémoire de DUAAE] concernant ce public.

Pour ou contre le dictionnaire en atelier ? Pour ! Un support à certaines propositions pour les participants qui peuvent y puiser des “aides”, pour celui ou celle qui cherche le mot juste, pour vérifier certaines critiques quant au vocabulaire lors des retours par les participants et enfin, parce que si l’on ne se préoccupe pas d’orthographe ni de syntaxe, rien n’exclut que certains aient envie d’y avoir recours (en prison, c’est… prisé).

Trouver ce qui va bien dans un texte écrit « contre » le ressenti même de l’auteur ? => Etre pertinent dans ses retours quant au texte en le replaçant dans une logique de personnage, de situation fictive de récit. Mais est-on crédible ?
[Souvenir que j’avais manqué de pertinence en tentant cela avec une participante, précisément, laquelle invoquait la « véracité » de la situation évoquée… Pourtant, je maintiens qu’il est préférable de « retourner » sur les textes en gardant à l’esprit que le « je » littéraire l’emporte toujours sur celui de l’auteur.]

Sur la question des compétences : « Etes-vous prof ? », maintes fois posée en détention.

Oser une parole personnelle ? Jamais elle ne prendra la place des auteurs !

[Je réfléchissais ici à diverses questions relatives à l’animation d’ateliers d’écriture, évoquées dans le mémoire d’un étudiant qui m’avait précédée dans cette formation. Sur ce point particulier, j’ai changé d’avis. Oser une parole personnelle, bien sûr, ce n’est pas se substituer à un auteur quel qu’il soit !]

Progression dans les propositions ? Faire « progresser » est-il vraiment la signification sous-jacente ? Non. Peut-être une façon d’amener les participants à se questionner sur leurs pratiques une fois qu’ils ont expérimenté des propositions différentes (« cheminement » est préférable, en effet).

Apprendre à laisser parler les participants avant de donner mes propres retours.
[Pas de systématique, là encore. Un retour n’est jamais un jugement de valeur, et pour encourager des retours qui n’en soient pas, je crois à la parole de l’animateur qui situe les choses du côté du texte, du travail mis en œuvre pour répondre à un enjeu d’écriture, et qui donne ainsi le contexte des retours.]

Questionner ce qui fait la réussite d’un atelier : l’assiduité ? La production de textes, voire, leur qualité ? L’adéquation entre objectif visé et objectif atteint ?

[Questions récurrentes, malgré les années. Ce week-end du 19 octobre 2013, dans notre rencontre annuelle avec les compagnes de promo de l’université Paul Valéry, nous en avons évoqué bien d’autres… Signe que ce métier ne s’installe dans aucune certitude.]

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Le carnet jaune à spirale [Fin]

[Je poursuis avec cette relecture du carnet jaune, des commentaires sur mes lectures et… sur ma vie, nous sommes le 15 août 2012]

(…)
« Quand nous réfléchissons, nous nous réfléchissons », écrit encore Jean Maisondieu dans Le Crépuscule, et cela m’apparaît clairement cette nuit. Bien sûr que nous sommes autocentrés…
(…)

Le 17 août 2012
Pas écrit hier. Occupée à travailler au roman puis à préparer l’entretien avec CB, au Bleymard. Partie à 12h30, rentrée vers 18h30.

« Nous déguisons nos pensées comme nous maquillons nos corps, nous nous dupons mutuellement pour sauver les apparences, pour croire et faire croire que nous sommes au-dessus de notre condition de mortels », p. 160, Le Crépuscule de la raison.

[J’ai hésité longtemps à reproduire ce qui de ma vie me paraîtrait utile à la compréhension de toutes ces notations et pour finir je ne franchirai pas le pas. Ce soir, je relisais ce numéro de La Faute à Rousseau (n°45, juin 2007), intitulé « Internet et moi », où des diaristes en ligne et autres blogueurs racontent leur pratique et ses raisons. Tous parlent de cette mise à nu déstabilisante, et des barrières qu’ils posent entre leurs lecteurs et leur vie. Au départ de cette entreprise (qui n’est pas terminée, j’ai des dizaines de carnets) il y a le désir de rassembler sous un même médium ces écrits au jour le jour. De revisiter le passé, de le commenter, de tenter de comprendre sans doute pourquoi je m’évertue depuis des années à mettre des mots sur tout. Derrière cela, l’idée aussi de me débarrasser de ces journaux dont la matière m’agace maintenant. Je tiens pourtant à leur contenu. La preuve… Il est tard, ma réflexion s’émousse, je passerai au prochain carnet qui me tombera sous la main prochainement.]

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