Ateliers de campagne (8)

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Entre les murs le temps cliquète et claquent les voix.
Il suffirait d’une clé parfois pour que frémissent les rayons de la reconnaissance,
mais l’humanité se tient, déesse rigide, très haut dans l’air confiné de la prison.
La nuit s’écaille laissant les phrases inachevées des hommes se fondre dans le bruit mat des portes.
Inlassablement pour eux, l’horloge indiquera l’heure de la sortie toujours refoulée comme avec les vagues les morceaux de ferraille des rafiots engloutis.
Quand leur regard ne perçoit plus rien dehors au-delà des corbeaux, abrutis,
ils s’installent parmi la bousculade laissant la lumière bleuir le maquis lointain
sous les coups de l’hiver.
La blancheur moite étouffe toute blessure ; ne subsistent plus que les souvenirs ancrés dans les chapelles obscures où ils prient sans même le savoir.
Pourtant l’espoir se dresse où chaque barreau s’invite, et s’ouvre le portail du temps à ces loups orgueilleux dont les yeux réfléchissent toutes nos cicatrices.

Entre les murs le temps cliquète et claquent les voix.

Au milieu de l’infini, une porte s’est ouverte.
Aux nuits succèderont les nuits, heureusement peuplées de phrases surgies des livres.
Et la lecture pénètre la brèche où est éclose la fêlure pâle de l’évasion, celle de l’écriture où se faufile le tissu de leur vie rédigée avec peine, parfois avec effroi, mêlant à leurs désirs nouveaux des rêves de futur.

Ainsi fuient-ils l’ennui et sèchent-ils leurs larmes de papier.
Désormais, ils ne baisseront plus les paupières.

Texte et photo : Marlen Sauvage

J’avais publié ce texte sur mon blog en 2011, intitulé « Les voix de la prison », écrit à l’époque où j’animais des ateliers à la prison de Mende, une prison pour hommes. Trois ans dans ces murs, chaque mercredi matin pendant une heure et demie. Que des souvenirs forts de cette expérience.

GEM les ateliers en résidence

A partir de demain et pendant une semaine, j’animerai des ateliers pour un groupe d’adhérents du GEM  (merci !) dans les gorges du Tarn (pas le pire en terme de lieu). Une résidence que je partagerai avec une jeune plasticienne, Sophie Tiers, audacieuse et sensible.

La finalité de cette semaine nous échappe encore : une expo ? une installation ? un jeu interactif à taille humaine ? une fresque murale ? En tout cas, notre objectif commun est de nous amuser ! Notre thème sera celui des Itinéraires…

J’emporte avec moi quelques auteurs fétiches (Elias Canetti, Marcel Proust, François Bon…) et aussi Pierre Ménard (rencontré vendredi au séminaire organisé par l’université Paul Valéry, Montpellier III) et ses 365 ateliers d’écriture au quotidien. Impossible de ne pas piocher là-dedans de très bonnes idées à adapter ou non, de découvrir de nouveaux auteurs et leurs univers passionnants. Merci Pierre.

Tout cela donc dans un cadre exceptionnel…

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Que demander de mieux ?

©Photo Marlen Sauvage

 

 

 

Le carnet rouge à spirale [≠ 5]

Atelier maison d’arrêt du 21 septembre
Un nouveau en atelier, 28 ans, incarcéré pour 18 mois, rebelle et violent. Ne veut pas écrire à partir de la suggestion sur la mémoire de l’enfance « parce que trop de souvenirs difficiles ». Veut écrire un poème. En fait une suite de questions qui portent en creux leur réponse. Finit par confier pendant l’atelier une partie de sa souffrance : la promesse que lui avait faite sa mère quand il avait douze ans de ne jamais venir le voir en prison. Elle a récemment voulu venir, il a refusé de la voir. Mais il a écrit à la suggestion suivante, aussi.

29 novembre 2010, à Mende. Hôtel Urbain V. Chambre 404. De retour de l’atelier d’écriture à Florac, terminé à 21 h, me voilà à 22 h enfin ici ! Température hivernale, jusqu’à moins 11 °C sur la route. Un renard et un chevreuil installés tranquillement sur la chaussée quelque part dans la grimpette. Surprise nocturne qui réconcilie avec cette nature rude, avec les raideurs dans le cou, que l’on supporte avec le sourire, du coup.

Le 30 novembre, à 22 h 30, se termine Le baiser, ce film si surprenant dans son thème, dans son traitement, si « pur », si intense, que l’on adhère à tous les personnages. Et j’ai voulu à 22h20 en parler avec X qui me l’avait conseillé et qui ne répond pas… C’est drôle comme je suis « désappointée » comme disent les Anglais, au fond de moi, de ce « ratage », car je sais bien qu’il y a seize ans, il n’aurait pas été. Nous aurions été, il y a seize ans, Judith et Nicolas, la femme de Claudio et cet homme de passage dans sa vie. C’est ainsi. Les passions ont une fin, les amours amitiés aussi…

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Le carnet rouge à spirale [≠ 1]

Marseille, le 22 mai 2010
Jour anniversaire de J.
Ce matin.
Sur le marché de la place des Capucines, le monsieur maghrébin à la toque noire soupesait chacune des pommes de terre qu’il allait acheter avant de les glisser dans son sac plastique orange.

Hier.
A l’Alcazar, Lorenzo Mattoti, prince de la couleur, m’a redonné le goût de dessiner et de colorier.

Dans le quartier des antiquaires, le tenancier de la librairie de vieux livres nous a tenu la jambe ce qui nous a fait fuir…

Une dame âgée, toute tordue et bossue, assise à la terrasse d’un café, colle son visage sur son visage pour parvenir à le déchiffrer. Du coup, je trouve que j’ai une très bonne vue.
[Souvenir très clair encore de cette femme penchée sur la table ronde qui telle un miroir lui renvoyait son image.]

Mardi 8 juin (à la PP)
Après les funérailles de P. dont nous parlons depuis des heures… (…)
« La vie avec toi me suffit me dit M. Mais je crois qu’il faut exposer sa vie intime en plus de la vivre, et s’impliquer dans des actions, dans du lien social. » Le modèle de P., homme de lien par excellence.

Elle met sa voiture en route et démarre en trombe. Un long coup de klaxon l’arrête. Une femme s’élance et ramasse le pot d’herbes de Provence tombé du toit, sur lequel résiste encore un verre de moutarde. D’abord surprise, la conductrice rit maintenant.

Le 21 juin, à Mende
C’est une théière émaillée blanche et bleu de Prusse. Une légère couronne bleue en bas du chapeau pointu, la même qui borde le haut du corps de la théière. Seul le bec est pansu, la robe est plate, ne bombe pas le torse.

Quand les idées se percutent, se compressent, se compriment, et, sorties de leur enveloppe de pensée, ne riment plus à rien. En quittant le café, un client dit à la serveuse « Y aura pas de fête de la musique cette année à Mende », et perdue dans mon souvenir pour P., je comprends que tout Mende est triste et ne peut rien fêter ce soir.

Il y a un an déjà, je me retrouvais seule dans un hôtel-restau le jour de la fête de la musique. Et c’est atroce ! L’an dernier, à St-Chély pour un PSC1.

[PSC1 : un brevet de secouriste que l’on réclame (aussi) aux animateurs de randonnées. La fête de la musique dans cet hôtel de Mende tenait du suicide auditif.]

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Radio Bartas, des femmes pirates et des prisons

Une émission intitulée Femmes Pirates, conçue et réalisée par Laurène Kaminsky avec l’équipe de Radio Bartas, à Florac (48).

Il y est question des ateliers créatifs en prison, avec un témoignage sur des ateliers d’art plastique dans une prison de femmes, et les ateliers d’écriture que j’ai menés à la maison d’arrêt de Mende, avec des hommes. Le lien est ici :

http://www.radiobartas.net/listings/femmes-pirates-n4/