Visages, par Mireille Rouvière

Fin octobre, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.


Femme en veste jaune (L’Amazone), de Amedeo Modigliani 

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant

Je me souviens de ses cheveux noirs en épis le matin devant son petit déjeuner, de sa main elle lissait ses mèches rebelles, ses yeux à peine ouverts regardaient son bol de lait fumant, elle pensait à la journée qui allait commencer, prendre sa voiture, amener le bébé chez la nounou, son front se plissait alors, avait-t-elle oublié quelque chose dans le vanity, se rendre au travail où l’attendaient déjà ses collègues et avec elles rires des situations rencontrées dans leurs tâches. Comme une jeune maman elle attendra avec anxiété de retrouver ce petit garçon qu’elle a abandonné le matin, le retrouver, le prendre dans ses bras avec un visage rayonnant d’amour. Ce visage s’est aminci depuis qu’elle a repris toutes ses activités, mais elle aime ça, courir après le temps qui passe trop vite, le retenir au besoin, on dirait qu’elle à peur d’en manquer. Dans le flou du vieux miroir piqué de taches de vieillesse : comme elle est belle encore, elle a toujours le regard de ses quarante ans, cheveux charbon froid, raides mais bien coiffé d’où aucune mèche ne dépasse, pommettes lisses et rebondies, un peu de sombre autour des yeux illumine son visage dont la douceur se reflète sur l’ovale encore ferme et sur lequel aucune ride n’apparaîtra jamais, aucun sillon ne barrera ce front, aucune ridule de ternira jamais cette bouche aux lèvres charnues, ses yeux, oui, ses yeux, d’un vert profond parsemé d’étoiles d’or ne seront jamais en deuil, elle flotte entre le réel et l’irréel.

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)  

L’orage

Pourtant ce matin-là rien ne prédisait cet incendie dans ses yeux, à l’horizon j’ai vu arriver une vague de chaleur d’une intensité insoutenable, des coquelicots d’un rouge intense étaient apparus sur ses joues, leurs pétales se retournaient l’une après l’autre avec violence, un vent qui aurait emporté maisons et gens s’infiltra par ses narines amenant avec lui toutes sortes d’ordures et de détritus piochés à toute allure et sans discernement dans les bordures des routes polluées, dans les campagnes souillées, dans les champs abandonnés aux ronces griffues et acérées, de sa bouche sortiraient bientôt tous les mots orduriers de sa composition,

pourtant ce matin-là, nous avions fait l’amour avec intensité et j’étais sûr que la journée serait paisible et ordonnée, j’avais entendu, comme un ouragan qui emporte tout sur son passage, le portillon du potager se refermer d’un bruit sec, des pas lourds de signification sourdre sur les dalles de la terrasse, les jolies chaises de jardin en fer forgé choisies avec amour renversées avec furie, la table bousculée sans ménagement se plaignait en grincements stridents, bientôt la porte d’entrée claqua avec véhémence, la pauvre porte en arrivait à se déglinguer, elle en perdait parfois quelques vis que je rafistolais tant bien que mal moi qui n’étais pas bricoleur, 

pourtant ce matin-là, je n’avais pas prévu de soutenir une autre scène et surtout pas de cette intensité, j’avais hésité un instant l’affronter ou me défiler, je la regardais s’avancer.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens

Des moustaches à la Brassens, c’était l’époque, c’était plutôt moche vous auriez pu les couper, mais non c’était plus important que vous les caressiez en nous regardant d’un mauvais œil. Moi j’avais la trouille de ce geste. Oh ! je n’aimais pas ça du tout, mes genoux claquaient, je vous détestais. Vous auriez pu vous casser une jambe un jour, c’aurait été super, on aurait eu un remplaçant ou une remplaçante, même pas ça, jamais vous n’avez été absent, tout les jours sur notre dos. La compassion en connaissiez-vous seulement le mot ? J’avais peur de vous. Bon, je n’étais pas passionnée par l’école, ce que j’aimais c’était les récréations, j’adorais jouer avec mes amies. Avec vous je n’étais pas à l’aise pour apprendre, même, j’étais tellement apeurée par votre voix,  cette voix caverneuse et rugueuse que des tremblements agitaient mon corps, comment apprendre dans ces conditions. Ah ! oui vous auriez pu être plus indulgent, il n’y aurait pas eu de mal à cela, mais non, vous adoriez nous terroriser, cela vous apportait de la satisfaction et alors vous lissiez vos moustaches avec application, Pourtant à cette époque-là, il n’y avait pas de délinquance chez nous, dans notre campagne, moi je baissais la tête pour éviter votre regard, j’étais humiliée et oui je suis sûre que cela vous plaisait à l’époque, que saviez-vous de moi alors ?

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la peinture de Modigliani – femme en veste jaune, au début de cette publication). 

Si vous l’aviez vue descendre de cheval en furie main gantée sur la hanche gauche, cravache dissimulée avec impatience dans le dos, l’air hautain et narquois, vous auriez voulu être un insecte discret et vous éloigner au plus vite et si vous aviez été un insecte arrogant elle vous aurait écrasé de sa botte de cuir lustrée, elle dirigeait sur vous son œil gauche et vous montrait son profil tout anguleux à la pommette saillante, elle savait manipuler son regard pour vous confronter et vous inviter à la contredire afin que toute sa hargne s’écoule sur vous, des mots cinglants pouvaient se déverser alors : sur le cheval qui n’avait pas su l’écouter, sur le palefrenier qui avait négligé de serrer les sangles convenablement, sur le matériel devenu peu fiable, sur les commerçants toujours à l’affût de gagner de l’argent sur son dos,  même si sa mise était toujours soignée, vous pouviez sentir le désordre dans sa tête, moi qui la connaissais, je vous aurais invité à l’éviter ce jour-là, nous serions allés jouer au bridge.

Auteure : Mireille Rouvière

Cartes postales, par Mireille Rouvière

La carte postale

Elle est de couleurs chaudes la cloison derrière elle, faite de rectangles monochromes dans les bruns et ocres. On aperçoit une porte au fond à gauche. Un lit de couleur blanche et gris clair à hauteur de ses hanches du côté droit. Elle est assise dans un fauteuil la femme, la femme dont on aperçoit derrière l’épaule gauche un bout de dossier de cuir luisant. Elle porte des cheveux carotte mi-longs sur un visage démesurément allongé sur un cou à la Néfertiti qui supporte un collier de perles orangées. Elle est vêtue d’une robe noire, un châle anthracite. Son bras gauche maintient sur ses genoux un enfançon au visage rond qui porte un bonnet de la couleur du châle de la femme, un gilet enfilé à l’envers qui laisse déborder le blanc du dos de sa petite robe et tout le bas. La main de la femme est posée sur le ventre de l’enfant et ses doigts se dissimulent sous le bras droit de l’enfant qui lui même pend le long des plis de la longue robe de la femme. Des bottes marron recouvrent ses jambes et ses pieds qui se laissent aller sur l’ampleur du noir du bas de la robe de la femme.

Modigliani, Maternité, 1919. source : anttialanenfilmdiary.blogspot.com

La truelle

Je pouvais l’apercevoir sur l’échafaudage avec sa truelle. Le soir lorsqu’il redescendait de son promontoire je la lui prenais des mains. J’aimais la caresser, elle avait un manche luisant d’usure, elle était douce et devenue fine par le frottement. Le ciment l’avait décolorée, mais le métal dont elle était faite était toujours étincelant, lisse et propre. Il n’aurait jamais rangé son outil sans le rincer à l’eau claire et l’essuyer pour éviter de le retrouver rouillé par l’eau le lendemain. Jamais il ne laissait un brin de ciment coincé juste à la jointure du manche. Il m’avait confié qu’au début de son utilisation elle était de forme rectangulaire. Mais maintenant avec le temps elle arborait des courbes gracieuses. Un bel arrondi qui était devenu tranchant tant l’épaisseur du métal s’était amincie. Elle découpait avec souplesse les tranches de béton qu’il posait sur sa taloche, et j’étais ébahi par la danse de cet instrument qui laissait rarement tomber son contenu. Je sautillais auprès de lui et je savais que sa main libre dans un instant se poserait sur ma tête. Une main aux doigts épais et courts, une paume charnue et rouge, aux stries saillantes. Une peau rugueuse comme la toile émeri et burinée par l’agression du mortier tant et si bien que l’on ne distinguait plus les lignes qui auraient pu intéresser une bohémienne. C’était une main velue et recouverte de cicatrices. Les ongles toujours très courts et blancs, élimés et parfois crevassés. Oui elle se poserait sur ma tête légère comme une plume, comme un souffle de vent, comme le battement léger d’une paupière, et il me dirait : « Rentrons ».

Clichés d’autrefois. ©Elie Plantier (1898-1995), photographe en Vallée Française. Maçons à La Baume, Molezon. Lozère

L’incendie

Un tapis de fumée cache le soleil. Le ciel s’obscurcit de plus en plus, c’est imminent. Dans la maison la famille prépare les bagages, l’homme est sorti démarrer la voiture et ouvrir le coffre. La femme court à droite à gauche remplit les valises avec tout ce qui lui tombe sous la main, papier, culottes, robes, tee-shirts, casseroles, verres. Elle n’arrive pas à se concentrer pour décider et emporter l’essentiel. Lui ne réussit pas à démarrer l’auto, insiste, soulève le capot, peste, jure. L’air devient irrespirable, il fait chaud, il transpire. Le moteur ronronne enfin. Les sirènes des pompiers hurlent. La route recouverte de poussière vaporeuse qui se soulève à chaque passage, fluctue sous la vision fantomatique de véhicules ocres, pressés, débordant de passagers et de toits recouverts de bagages. Dans un vacarme assourdissant, les flammes arrivent, lèchent les premiers arbres de la propriété, l’homme se révolte retourne dans la maison, cherche les enfants, les trouve recroquevillés dans un coin de la cuisine avec leur doudou sur les genoux qu’ils enserrent dans leurs petites mains, les visages mangés par la peur et l’effroi, les attrape, les soulève de ses bras tentaculaires, les enfourne dans l’auto. Retourne chercher la femme qui se débat, refuse d’abandonner tout ce qu’elle aime, qu’elle a construit, qu’elle a décoré. Le salon juste repeint, le nouveau tableau accroché au-dessus de la petite commode de sa grand-mère. Il la tire, la pousse, l’accompagne par la taille, l’embrasse, la dépose presque sur le siège, ferme la portière. Elle, hébétée, larmes qui roulent, regarde par la vitre l’incendie qui arrive dans un fracas, dépasse la toiture de leur habitation et engloutit voracement la jolie maisonnette.

Mireille Rouvière

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage